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Non, ce n'était pas mieux avant !
 

Non, ce n'était pas mieux avant !
  © Hollandsehoogste BELGAIMAGE

C'était mieux avant, soupire-t-on parfois. Surtout l'âge avançant, fort de tant de doux souvenirs qu'hier semble mieux qu'aujourd'hui. C'était mieux avant, vraiment ?


"(…) Les gens étaient gentils et beaux. Le jasmin embaumait les rues. On mangeait des potages mixés. Pas du soja vert transmutable. Les femmes restaient à la maison. Elles étaient disponibles et douces. Se moquaient d'avoir un boulot. Les téléphones étaient jolis. Dans les trains y' avait des fenêtres, on pouvait passer la tête. Les mômes ça filait juste, ça filait droit. Et comme on n'avait pas d'ordi, on passait l'temps à jouer aux boules(…)" Un brin provocateur, les mots de la chanteuse Clarika dressent à merveilles le tableau tout à la fois moqueur et nostalgique du passé révolu que l'on appelle de nos voeux en se disant "c'était mieux avant".

Ces progrès que l'on ne remarque même plus

"Avant, j'y étais", s'exclame Michel Serres dans un "coup de gueule plein de malice" paru récemment. Le philosophe de renom aux 87 printemps dresse un bilan pour le moins nuancé de l'âge d'or que l'on pense avoir perdu. "Aujourd'hui, nous n'avons pas conscience que nous vivons un moment exceptionnel dans l'histoire", lance-t-il à ses contemporains occidentaux. Nous vivons en pays pacifié depuis une septantaine d'années. Notre espérance de vie a bondi. Nous ne sommes plus majoritairement courbés sur la terre basse, à ne relever la tête que rarement, les reins souffrants. Nous avons le droit de vote, hommes et femmes. Nous avons largement accès au savoir qui se distribue un peu partout et n'est plus concentré aux mains de quelques centres documentés. Nos couches peuvent être chauffées. Nos corps habillés de tissus doux. Nos pieds chaussés souplement. Nos papilles peuvent découvrir un monde de saveurs. … La "coupure est gigantesque. La période où nous vivons n'a pas de comparaison dans l'histoire", observe Michel Serres, empli d'optimisme et soucieux de ne pas mettre en péril des tentatives de construire du mieux pour après.

Soutenir les mutants

Tout n'est pas rose aujourd'hui, loin de là ! Et il n'est pas question de considérer notre époque sur un nuage à la Bisounours, mais bien d'avancer confiants. Ainsi, l'octogénaire entend secouer les "Grands Papas Ronchons" nostalgiques du temps d'avant et soutenir la "Petite Poucette", égérie d'une génération, ainsi baptisée pour sa dextérité sur les minuscules claviers des portables. Les petits poucets, “soyons indulgents avec eux, ce sont des mutants, indique Michel Serres sans cependant tomber non plus dans l’admiration béate de la nouveauté. Le monde a tellement changé que les jeunes doivent tout réinventer : une manière de vivre ensemble, des institutions, une manière d’être, de connaître…”. Le philosophe compare la période que nous traversons aux deux révolutions majeures dans la communication : l’invention de l’écriture et de l’imprimerie. Aujourd’hui, voici venue l’ère du numérique. Sa mémoire colossale, ses millions d’images, ses logiciels et techniques qui permettent de résoudre des problèmes inaccessibles au cerveau humain transforment totalement la société occidentale et ses habitants. Il le rappelle sagement : à chaque révolution, “on craint de tout perdre”. “Les inventions de l’écriture, de l’imprimerie ou du numérique touchent, incontestablement, à nos facultés de concentration et de mémorisation. Certains parlent de cerveau vide. Mais on n’a pas le cerveau vide, on a le cerveau libre ! Au moment de la révolution de l’écriture, on invente la géométrie ; au moment de la révolution de l’imprimerie, on invente la science expérimentale. Aujourd’hui, on perd des choses, mais l’expérience historique nous montre à quel point on gagne quand on perd !”

Finalement, ce qu'il y a lieu de ne pas perdre, c'est la mémoire de notre monde, pour continuer à savoir d'où l'on vient. Et l'effort est important, car apparemment "le calme de la paix incite à l'oubli", remarque Michel Serres. Or il n'y a pas de salut sans ce triple ancrage : savoir où l'on est – avec l'humilité de ne pas se considérer comme le centre, mais bien le partenaire du monde –, savoir d'où l'on vient et savoir où l'on va, ou nourrir en tout cas quelques utopies.

Basculer dans un a priori positif

"Les Grands-Papas Ronchons créent une atmosphère de mélancolie sur les temps d'aujourd'hui, regrette le philosophe. Ils affectent le moral des Petites Poucettes et barrent les innovations en prenant, un peu partout le pouvoir".

Ils ferment les yeux aux heureux imprévisibles qui surgissent sous le coup d'initiatives nouvelles, aveuglés sans doute par la peur du lendemain. Témoin remuant, Michel Serres enjoint à adopter une attitude de “présomption de compétences” pour les êtres de demain. Puis de croire que Petite Poucette sera capable d'incarner encore le mot "solidarité", d'inventer de nouvelles traductions.

 

>> C'était mieux avant ! • Michel Serres, éd. Le Pommier, 2017 • Petite Poucette • Michel Serres • éd. Le Pommier, 2012.

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