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Les histoires digitales rebondissent du Sud au Nord…

© Bart Vetsuypens © Bart Vetsuypens

De tous temps, les hommes racontent des histoires. Aujourd’hui, les réseaux sociaux livrent des tranches de vie quotidienne. L’information, la connaissance, mais aussi l’expression individuelle et collective passent par l’utilisation des technologies de la communication. Or, celles-ci ne sont pas forcément à la portée de tous. Au Sud comme au Nord, être hors de la toile, c’est un peu comme laisser le monde se construire sans être invités à y prendre part. Comment y remédier ?


Se pencher sur un moment significatif de son histoire et le partager avec d’autres peut marquer des pas vers une citoyenneté active. C’est une conviction que partagent l’ONG belge Disop avec ses partenaires du Sud et, plus près de chez nous, la Fédération des Équipes populaires du Brabant wallon. La création d’histoires digitales poursuit l’objectif de glisser l’apprentissage des nouvelles technologies de la communication dans un processus d’éducation permanente.

La méthode vise à renforcer la capacité des personnes à "raconter, questionner, débattre, revendiquer" à partir de la réalisation d’un court montage (d’environ trois minutes) associant photos, dessins… et commentaires audio soigneusement choisis par chaque participant aux ateliers.

Ces "morceaux choisis" seront assemblés pour composer, à partir de logiciels simples et gratuits, une histoire personnelle. Écrire une histoire digitale, c’est poser un regard neuf sur un événement, un choix de vie, une situation, un engagement, une souffrance, une injustice subie, une lutte, une petite victoire, un obstacle surmonté. Nous nous construisons par les histoires. Et les questions soulevées par une expérience, une tranche de vie, une pratique professionnelle peuvent aider d’autres.

Sur la piste de lancement

Le promoteur de ces ateliers de création d’histoires digitales, Bart Vetsuypens (Comundos asbl) résume les contours du projet mené dans les pays du Sud (Brésil, Honduras, et plus tard Nicaragua, Pérou, Cameroun, Mozambique et Philippines…) : "Notre objectif est de donner accès aux nouvelles technologies de la communication à des jeunes vivant en zones rurales, cela d’une façon créative et motivante. Les logiciels sont téléchargés sur des clés USB et injectés sur les ordinateurs. L’absence d’une connexion Internet ne doit pas être un obstacle à l’apprentissage de l’outil informatique."

Les apports de cette méthode sont multiples. Il s’agit de structurer un récit, de communiquer plus efficacement pour faire passer un message, de lancer un débat, de conscientiser sur une problématique, de faire connaître une réalité.

Bart Vetsuypens poursuit : "Le projet est très participatif. Il regroupe de nombreux partenaires dans le monde. Cela permet aux différents groupes qui ont déjà produit leurs histoires digitales d’échanger à partir de celles-ci."

Ces capsules vidéos réalisées en quatre à cinq jours, pourront, à travers les thématiques traitées, renforcer les capacités à agir. Elles seront peut-être une incitation à poursuivre des buts communs à travers le monde… L’asbl Comundos agit en facilitateur de ces différents creusets d’histoires.

Des synergies sont envisagées entre le Nord et le Sud. Plusieurs ateliers sont d'ailleurs actuellement programmés dans des associations du Brabant wallon. À l’heure de la mondialisation, il est clair que bien des enjeux sont internationaux. Les chapitres à écrire sont riches et multiples, autant que le nombre d’êtres humains sur la terre…

Pour en savoir plus ...

voir sur les sites des organisations partenaires du projet : www.disop.be - www.equipespopulaires.be et sur la page Facebook de Comundos où on peut visionner de nombreux exemples d’histoires digitales. Le site de l’asbl www.comundos.org sera prochainement accessible.

Guatemala/Belgique

Au Guatemala

Guatemala éducateursAu Guatemala, l’introduction de la méthode des histoires digitales dans des réseaux d’enseignement pratiquant la pédagogie de la formation en alternance a démarré il y a quelques mois, à l’initiative de l’ONG belge Disop. Des dizaines d’éducateurs ont suivi la formation et vont proposer des ateliers dans les écoles fréquentées par les communautés Maya de l’Altiplano (les Hautes Terres).

Ces communautés, des familles de petits agriculteurs vivent, le plus souvent, dans la précarité. Le projet des histoires digitales devrait permettre une communication accrue entre les différentes communautés, un partage des savoirs et une nouvelle ouverture sur le monde.

L'atelier guatémaltèque vu par ses participants

Parmi les histoires digitales composées, celle de Jacquelina témoigne de son long parcours quotidien pour rejoindre l'école où elle enseigne et "donner le pain du savoir" à ses élèves ; un parcours rendu plus périlleux encore depuis que la route s’est effondrée… Elle lance un appel aux élus locaux. Henri, un jeune agriculteur, témoigne quant à lui dans sa courte vidéo de la richesse du maïs indigène, une plante sacrée pour les Maya qui la voient aujourd’hui menacée par les semences génétiquement modifiées à durée de vie limitée.

Pour Henri : "La formation est très importante car ce type de cours ne se donne nulle part ailleurs. On vient de différentes régions du pays et notre formation était très basse. On n’avait pas vraiment accès aux moyens de communication et aux bonnes informations. On a beaucoup de difficultés pour pouvoir étudier. On va pouvoir socialiser nos contenus et les passer à d’autres. Je n’ai pas eu de difficultés à choisir mon thème. C’était plus difficile pour l’enregistrement de ma voix et pour écrire les commentaires. Mon message : ‘Par le peuple, pour le peuple’. Je pense pour la communauté. On peut montrer qu’on a des valeurs et qu’on fait des choses bien. On peut parler de nos problèmes, de nos nécessités, de nos peurs… C’est plus efficace qu’une autre méthode." Pour l'avenir, il projette de "parler du thème de la violence, très répandue au Guatemala, pour faire un débat et augmenter la réflexion sur ‘comment vivre en harmonie’."

 

En Belgique

Equipes populaires NivellesLes histoires digitales seront prochainement utilisées par les Équipes populaires. Objectif? Valoriser les expériences et les apprentissages informels des groupes à qui l’association propose des animations. Il s'agit de personnes travaillant dans le cadre de l’article 60, de personnes en réinsertion professionnelle, de personnes inscrites dans des processus de guidance budgétaire... Le projet devrait permettre de rendre l’outil informatique accessible à tous, tout en s'interrogeant sur les réalités sociales et les enjeux de consommation, du vivre ensemble, et de citoyenneté par exemple. Les histoires digitales, en intégrant des éléments d’analyse d’une thématique, permettront de se situer dans un débat de société et d’alimenter celui-ci. Les histoires créées serviront aussi de base de lancement à d’autres débats avec d’autres publics... Il s’agit également de donner aux personnes plus vulnérables des outils pour valoriser leur savoir-être, leur vécu, de manière à les renforcer dans leur estime de soi ; de permettre à chacun de se positionner en tant que citoyen, via Internet ou via d’autres canaux de diffusion.

L’atelier nivellois vu par ses participants…

Un atelier a été organisé pour les militants et les travailleurs des Équipes populaires du Brabant wallon. Les fédérations de Liège et de Charleroi se sont jointes à l’initiative. Parmi les histoires qui ont jailli de l’atelier, celle de Béatrice, d’origine africaine. Elle raconte en trois minutes comment la location d’un logement de l’A.I.S. (agence immobilière sociale) lui a été refusé. Ne travaillant pas à l’époque, on lui fit entendre qu’elle risquait de dépasser le plafond des charges… Et il y a aussi l'histoire d’Elisabeth qui témoigne, avec humour, de la difficulté de se présenter à un entretien d’embauche "lorsqu’on n’est plus à l’âge où l’on s’en laisse conter…". Françoise aimerait lancer à Liège un atelier "histoires digitales" dans un quartier de logements sociaux souffrant d’une mauvaise réputation : "Cela permettrait de revaloriser le quartier."

Plusieurs participants ont glissé dans leur histoire une problématique liée à la perte d’un emploi, à la difficulté d’élever seul ses enfants… Ces thèmes ancrés dans les réalités d’aujourd’hui, traités avec sincérité et sans artifice, vont à l’essentiel pour rendre compte au plus juste des questions dans l’air du temps. Rien de surfait, d’édulcoré dans ces courtes histoires qui pourront en faire naître d’autres, par d’autres… Et comme le souligne Anne-Marie, une militante : "J’avais peur parce que je ne suis pas très loin en informatique mais il y a beaucoup d’entraide et de solidarité dans le groupe. On confronte nos idées, on s’aide à trouver la bonne pour avancer dans son histoire…" Un plus qui donne à penser que le collectif a de beaux jours devant lui !