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L’hospitalité réinventée

L’hospitalité réinventée © iStock

Valeur fondatrice de nos sociétés, l’hospitalité est mise à mal par la crise migratoire. Grâce à l’énergie citoyenne, des communautés locales réenchantent cette tradition.


1979. Sur la mer de Chine, 120.000 Vietnamiens, Cambodgiens, Laotiens fuient les dictatures communistes. Pour accueillir les boat-people, la France affrète des navires équipés comme de véritables hôpitaux flottants.

2019. En Méditerranée, les bateaux des ONG qui secourent les migrants en danger sont refoulés aux portes de Malte et de l’Italie, leurs capitaines poursuivis par les autorités.

Faut-il encore le rappeler, près de 17.000 migrants sont morts ou ont disparu en mer entre 2014 et 2018, et le bilan continue de s’alourdir (1). "La Méditerranée est le berceau de l’Europe, elle est devenue aujourd’hui le théâtre de son plus grand échec", déplore le journaliste Wolfgang Bauer, après s’être embarqué avec des réfugiés syriens tentant de rallier l’Italie.

La fin de l’asile

La tradition hospitalière puise dans des sources culturelles, philosophiques et religieuses nombreuses. Dérivé du latin hospitalitas, le mot hospitalité apparaît dans la langue française en 1206. "Les civilisations anciennes s’accordaient sur un point, faire de l’étranger un hôte. Nous sommes en train de faire l’inverse, de transformer l’hôte en étranger", dénoncent les philosophes français Fabienne Brugère et Guillaume Le Blanc (2).

Dépendant d’abord de la sphère privée, l’hospitalité prend une dimension plus collective avec la fondation des hospices au Moyen-âge. Plus tard, aux 19e et 20e siècles, ce sont les États-nations qui reprennent cette fonction, décrit l’anthropologue Michel Augier : "L’État a intégré le droit d’asile, mais il a intégré ce droit dans les politiques de contrôle des frontières (…). Le propriétaire de la maison nationale accueille chez lui qui il veut, il ouvrira ses portes ou construira des murs selon sa seule décision auto­centrée." (3)

Le drame des attentats terminera de remplacer  l’hospitalité par l’hostilité. "Mais la peur elle-même et l’obsession sécuritaire peuvent aussi bien être une motivation, une cause pour repenser l’hospitalité. Car quoi de plus dangereux que d’entretenir l’image sécurisante d’un monde feutré, protégé et désirable de luxe, paillettes et justice en triant les ayants droit à l’entrée ?" interrogent Fabienne Brugère et Guillaume Le Blanc.

L’hôte et l’hôte

En français, l’hôte désigne aussi bien celui qui accueille que celui qui est accueilli. Ce double sens nous rappelle que nos propres racines plongent souvent dans l’histoire de l’immigration. Et que les fruits de notre arbre généalogique pourraient un jour être amenés à prendre le large.

Aujourd’hui, 250 millions de personnes dans le monde vivent ailleurs que leurs lieux de naissance. On estime que 250 millions de réfugiés prendront la route de l’exil en raison de problèmes environnementaux d’ici 2050 (4). Bien avant que les avions, les TGV et les autoroutes de l’information nous relient les uns aux autres, que la population mondiale explose et que les migrations s’accélèrent, en 1795, Kant écrivait : "La Terre étant sphérique, les hommes ne peuvent pas s’y disperser à l’infini mais ils doivent finalement supporter la promiscuité, personne n’ayant originellement plus de droits qu’un autre à être à un endroit donné de la Terre". Le philosophe allemand faisait du droit d’asile une des conditions de la paix entre les nations.

Villes hospitalières

Quand les États ferment leurs portes, il est heureusement des citoyens pour les ouvrir. Dans les Hautes-Alpes, où des guides de montagne portent secours aux migrants sur les cols. Dans la vallée de la Roya, où des communautés paysannes soutenues par Emmaüs réunissent demandeurs d’asile et habitants autour d’activités agricoles permettant à chacun de tirer un revenu de la terre tout en accédant à une alimentation saine. Dans des coins reculés d’Alsace ou de Calabre, où des initiatives locales d’accueil offrent une seconde jeunesse à des villages à la population vieillissante. À Bruxelles, où les bénévoles de l’école Maximilien s’organisent pour offrir aux enfants migrants un soutien scolaire.

Les communautés locales qui ont adopté le label de "villes hospitalières" forment aujourd’hui un vaste réseau à travers l’Europe. Plus qu’un acte charitable, certains observateurs ne manquent pas d’y voir un laboratoire où sont expérimentées des solutions innovantes aux défis posés par les mouvements migratoires en matière d’emploi, de logement, d’intégration. Posant peut-être les bases d’une nouvelle façon de penser la politique dans un monde mobile et multiculturel ? "Les migrants qui viennent de la corne de l’Afrique, les demandeurs de refuge qui viennent du Proche et du Moyen-Orient nous forcent à reconcevoir ce qu’est l’Europe", concluent Fabienne Brugère et Guillaume Le Blanc.


(1) Source : Organisation internationale pour les migrations.
(2) La fin de l’hospitalité, l’Europe, terre d’Asile ? Guillaume Leblanc et Fabienne Brugère, Flammarion 2017.
(3) L’étranger qui vient, Michel Agier, 2019.
(4) Source : Banque mondiale. 

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