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Et si on la jouait solidaire ?

Un peu d'imagination et le vieux Monopoly devient un Unipoly aux règles solidaires  (c) Maud Dechêne Un peu d'imagination et le vieux Monopoly devient un Unipoly aux règles solidaires (c) Maud Dechêne

En ces temps de confinement, des familles se sont probablement décidées à ressortir leurs jeux de société du placard. Loin de toutes déboucher sur une compétition interminable, certaines boîtes recèlent des trésors d’amusement et… de solidarité.


Jouer ne revient pas forcément à retenir par cœur des règles compliquées, à se casser la tête pour écraser ses convives, à suivre l’aléa dicté par ce dé qui, décidemment, ne tombe jamais sur la face qui nous arrange. Depuis vingt-cinq ans et l’arrivée des fameux Colons de Catane, le secteur du jeu de société n’a cessé d’évoluer. Parmi les milliers de nouveautés annuelles, dans cette période où l’on se doit de rester entre quatre murs, on retiendra surtout celles qui prônent la paix des ménages, à base de coopération. Dans ces œuvres, les participants collaborent contre le système de jeu et perdent ou gagnent tous ensemble. 

Combattre le virus à domicile

L’une des plus connues, tristement de circonstance, se nomme Pandémie (Z-Man Games, 2008). Les joueurs y incarnent chacun un rôle tiré parmi sept (il est possible d’en ajouter grâce à des extensions) : médecin, chercheur, spécialiste en mise en quarantaine… Ils réalisent à tour de rôle quatre actions : se déplacer sur la carte du monde, retirer des cubes de maladie du plateau de jeu, ou encore découvrir un remède, en collectant suffisamment de cartes de l’une des quatre couleurs – chacune correspondant à une variété d’infection. Le jeu se décline en plusieurs niveaux de difficulté, mais le plus facile représente déjà un fameux défi qui nécessite de bien dialoguer pour se coordonner. Si chacun agit dans son coin, la défaite est assurée. Tant mieux : les expériences coopératives ne se révèlent vraiment enthousiasmantes que lorsqu’elles réclament une implication de l’ensemble du groupe. Et pour les plus jeunes ou les débutants, il reste toujours possible d’adapter les embûches afin d’éviter la frustration. Pour les amateurs, Pandémie a plusieurs cousins, comme sa déclinaison Le Remède (Z-Man Games, 2014), L’Île Interdite ou Le Désert Interdit (Cocktail Games, 2010 et 2013). 

Communiquer sans parler

Le récent Association 10 Dés (Act In Games, 2020) s'inscrit dans la lignée des jeux qui restreignent la communication pour encourager les participants à se comprendre autrement. Chaque joueur doit faire deviner une idée (titre de film, proverbe…) à ses partenaires en combinant des dés dont les faces représentent des termes (reine, plat, ligne…). Dans le même esprit, Magic Maze (Sit Down, 2017) demande de parcourir collectivement un labyrinthe sans se parler. Codenames Duo (Iello, 2017), lui, invite les joueurs à se faire deviner mutuellement les mots d’une grille à coups d’indices, à la manière de l’émission télévisée Pyramide. Le récemment récompensé The Mind (Oya, 2018) représente le plus populaire du genre. Les convives y reçoivent chacun des cartes numérotées de un à cent, qu’il faut ensuite abattre collectivement dans l’ordre croissant. Aussi facile que compter ? Oui, sauf qu’il est interdit de prononcer le moindre mot, et que l’on ne joue pas à tour de rôle mais n’importe quand, au moment que l’on juge opportun ! Si je pose mon 53 alors que mon voisin avait un 41 encore en main, c’est perdu. Jeux de regards, ressentis, rires nerveux, concentration… À partir d’un simple paquet de cartes, The Mind propose une expérience ludique singulière, et potentiellement addictive. Ceux qui ne parviennent pas à se taire lui préfèreront son prédécesseur, The Game (Oya, 2015), au principe similaire, mais qui autorise à parler.

Si certains jeux rendent les cartes centrales, d'autres nous interdisent de les regarder, nous imposent de les tenir à l’envers, recto dirigé vers les autres participants. Il leur incombe alors de nous livrer les indices adéquats, en suivant des restrictions précises, sur la composition de notre jeu. Dans Hanabi (Cocktail Games, 2010), il faut poser les feux d’artifices de chaque couleur dans le bon ordre en comptant sur les indications de ses camarades, concernant la nature ou la valeur de la carte. Beyond Baker Street (Z-Man Games, 2016) reprend le même principe, mais dans l’univers de Sherlock Holmes. Des preuves et des pistes d’enquête se substituent aux fusées colorées. Dans les deux cas, il s’agit d’installer une cohésion de groupe : sans les autres, je joue à l’aveugle. Il faut comprendre ce que l’on me dit dans le contexte du jeu : pourquoi me communique-t-on cette information-là maintenant, de cette manière ? Encore une fois, avec les plus jeunes, il est possible de s’affranchir des contraintes dans un premier temps, et de parler librement pour découvrir le jeu sereinement.

Remixer ses vieilleries

Rien ne nous oblige à suivre à la lettre les règles établies par les concepteurs. Quand on ne dispose pas de jeux dignes d’intérêt à la maison, pourquoi ne pas recycler les quelques boîtes qui semblent si désuètes ? Les options sont multiples mais requièrent toutes un peu de créativité. D’abord, on identifie ce qui nous déplaît dans le jeu original et on le transforme à sa sauce. Et si on réinterprêtait le Monopoly pour le rendre collaboratif ? Plutôt que de ruiner les autres, les convives tentent ensemble de développer les différents quartiers, pour qu’ils soient tous agréables à vivre. Marre du hasard du dé ? En payant collectivement une somme d’argent, on s’autorise à le relancer ! Les parties sont trop longues ? On les limite à un nombre de tours prédéfini. Les tours s’éternisent ? On joue tous en même temps, dans un joyeux désordre qui rend enfin l’activité attrayante. Ce principe de « remixage » peut s’appliquer à n’importe quelle œuvre, pour peu qu’on convienne ensemble au préalable des éléments à modifier.

Enfin, le matériel des boîtes délaissées peut être récupéré pour fabriquer un jeu inédit. On peut partir d’un thème qui motive la famille, un conte ou un dessin animé qui fait l’unanimité, et réfléchir à la manière de l’adapter en objet ludique. Outre la thématique, il faut commencer par définir une série de paramètres : le jeu va-t-il être coopératif, en équipes (deux camps ou plus s’affrontent), chacun pour soi ? Quel but se fixe-t-on ? Comment va se dérouler un tour ? Parfois, les contraintes donnent un coup de pouce à l’imagination : on s’oblige à utiliser les lettres du vieux Scrabble, mais hors de question que ce soit un jeu de lettres ! Autre figure imposée : la durée du processus. Dans le secteur du jeu, y compris vidéo, la création collective en temps limité, appelée « Game Jam », constitue une tradition, pour les professionnels comme les amateurs. Se donner une après-midi pour façonner une nouvelle version aide à lâcher-prise, au bouillonnement d’idées, à tendre vers une complémentarité des rôles, dans un esprit solidaire : les enfants illustrent pendant que les parents testent les règles inventées, par exemple. À moins que l’inverse ne soit plus efficace ? À vous de jouer. 

 

Jouer confinés

Comment s’adonner à une partie de jeu quand on n’a ni pions ni cartes sous la main ? En commandant en ligne ? Oui, la plupart des boutiques de jeux, y compris celles à taille humaine, restent aptes à envoyer des colis en période de confinement. Dans une optique moins consumériste, il est également possible de fabriquer, avec les moyens du bord, des jeux existant dans le commerce. Munis de papier, d’un crayon, d'une paire de ciseaux et éventuellement de quelques cailloux pour les pions, on peut reproduire le contenu de nombreuses œuvres du marché – principalement les plus minimalistes, qui fonctionnent à base de cartes. Il suffit de télécharger la règle sur internet, via le site de l’éditeur (ou de visionner un tutoriel sur Youtube, comme « Ludochrono », par exemple), consulter la liste du matériel et la reproduire. On peut aussi utiliser un paquet classique de cartes à jouer, sur lesquelles on annote au marqueur leur nouvelle signification. Voici quelques pistes de jeux faciles à fabriquer soi-même : Time Bomb (Iello, 2016), Fake Artist Goes to New-York (Pixie Games, 2012), Non Merci (Gigamic, 2004), Skull (Lui-même, 2011), The Big Idea (Funforge, 2011), Insider (Pixie Games, 2016). Mais attention : cette solution doit rester provisoire. Gardons à l’esprit que les créateurs méritent d’être rémunérés pour leurs œuvres, et qu’il nous incombe d’acquérir les jeux fabriqués que l’on apprécie sous leur véritable forme, une fois le confinement terminé.  

Pour les adeptes du numérique, des plateformes gratuites proposent des centaines de jeux de société sur ordinateur ou téléphone. On peut y jouer avec des inconnus ou ses amis : Happy Meeple, Boiteàjeux, YucataBoardgamearena.com incarne la plus ergonomique, avec un système de discussion audio et/ou vidéo intégré. On y retrouve des classiques ancestraux, comme la belote ou les échecs, mais aussi des succès modernes, à l’instar de 7 Wonders ou Les Loups Garous de Thiercelieux. Enfin, certaines boutiques ou associations proposent des jeux communautaires en vidéo, notamment sur les canaux Twitch ou Discord. Par exemple, le bar à jeux « Les Castors », qui organise des parties en ligne tous les jours, à retrouver grâce au #Urgenceludique sur Facebook.