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École : transpirer... Et puis après ?

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Depuis quelques années, le cours d'éducation physique dispensé dans les établissements de la Fédération Wallonie-Bruxelles vit des changements notables, dépassant les "simples" exercices de gymnastique et disciplines sportives. Et ce n'est pas fini, si l'on en juge par ce qui se prépare dans le cadre du Pacte d'excellence. Mais avec quels moyens horaires et humains ?


"L'enfer". Marianne, 42 ans, n'a pas d'autre mot pour qualifier le cours d'éducation physique dispensé dans son école hennuyère lorsqu'elle avait 15 à 17 ans.

"Le cours étant mixte, nos deux profs passaient leur temps à papoter, laissant leurs élèves pratiquer une série de sports assez intensifs : course de vitesse, saut en hauteur, saut en longueur, volley, natation... Jamais de gymnastique ni de disciplines un peu plus douces ! Jamais l'un ou l'autre conseil de leur part ! Ils désignaient des "chefs d'équipe" dans la classe si bien que les élèves qui n'étaient pas dans l'esprit de compétition étaient vite écartés. En rhéto, traumatisée, j'ai brossé."

Mattéo, 30 ans, a, lui, des étincelles dans les yeux lorsqu'il évoque son prof d'éducation physique de fin de secondaires. "Un type super 'pro', qui préparait soigneusement chaque leçon. Il adorait le foot, mais refusait que nous le pratiquions à son cours puisqu'on s'y adonnait déjà à la récré et hors de l'école. Il voulait nous faire découvrir un maximum de disciplines sportives, aidant chacun à aller chercher le meilleur au fond de lui-même. Dans toutes les disciplines, il accompagnait les mouvements des élèves avec un ma ximum de conseils personnalisés."

Deux époques différentes. Ou, à tout le moins, deux ex périences très contrastées de ce qu'on appelait, autrefois, le "cours de gym". Il y a belle lurette que celui-ci, simple enseignement de gymnastique suédoise, s'est transformé en cours orienté sur la pratique sportive, voire sur la santé et le bien-être tant physiques que mentaux des élèves. Ces dernières années, cet accent s'est même intensifié, tant dans les réglementations décrétales que dans les pratiques de certaines écoles.

Une sédentarité à combattre

Il faut dire que les défis sont là. La sédentarité et l'obésité menacent. En Fédération Wallonie-Bruxelles, le surpoids concerne 16% des enfants de 3 à 9 ans et 18% des adolescents de 10 à 17 ans. Parmi ceux-ci, une fraction d'obèses promise à augmenter selon toute vraisemblance. "C'est dès maintenant qu'il faut in verser ces tendances, estime Marc Cloes, en - seignant-chercheur et formateur de futurs profs à l'Université de Liège. L'obésité a des incidences importantes sur des maladies qui risquent de nous exploser à la figure – notamment sur les budgets de la sécurité sociale – dans vingt ou trente ans : cancers, diabètes, affections cardiaques...". Précision utile : la prévalence du surpoids est plus importante chez les ados wallons que chez les flamands et chez les enfants et adolescents à statut socio-économique moyen à défavorable.

Malgré la fréquentation assez large des clubs sportifs ou écoles de danse, l'école est le seul endroit où beaucoup de jeunes ont l'occasion de pratiquer des activités physiques. Le Pacte d'excellence, vaste projet de réforme de l'enseignement francophone, tient compte, a priori, de ces enjeux globaux de santé liée à l'exercice physique. À lire ses objectifs, on sent émerger ou se renforcer une nouvelle mission pour le cours d'é ducation physique. Ce dernier ne serait plus seulement là pour apprendre la gymnastique ou le sport (même décliné en des disciplines toujours plus diverses), il apprendrait aussi aux jeunes, au moins jusqu'à la fin du tronc commun (15 ans), à respecter et à préserver leur corps (échauffements, dosage de l'effort, ergonomie...) et à gérer leurs émotions, notamment en situation d'équipe et de compétition. Autre rôle : faire vivre des expériences concrètes en matière d'hygiène de vie (relaxation, alimentation, diététi que, sommeil...) et sensibiliser aux effets délétères des assuétudes et du dopage. Mais aussi, explique-t-on au cabinet de la ministre de l’Éducation, Marie-Martine Schyns, développer la pensée critique des jeunes sur l'image du corps véhiculée dans la société et les médias.

"L'idéal, complète Marc Cloes, serait d'en arriver à ce que le cours d'éducation physique soit ancré socialement. À savoir : donner les clés à l'élève pour qu'il devienne l'acteur d'une activité physique régulière tout au long de sa vie." Comment ? En lui apprenant pendant le cours une multitude de gestes, réflexes, mouvements, habitudes... transposables dans la vie quotidienne, bien au-delà des murs de l'école. Bref, la sensibilisation concrète à un style de vie actif et praticable tout sa vie.

Des profs aiguillons

Problème : comment y arriver avec un cours qui, à l'heure actuelle, s'enseigne – en moyenne – à raison de 2,5 périodes (2,5 x 50 minutes) par semaine, dont il faut déduire en outre les multiples pertes de temps organisationnelles ? L'Organisation mondiale de la Santé préconise, elle, au moins 60 minutes d'"activités physiques d'intensité modérée à soutenue" par jour et par élève... (1). La concrétisation du Pacte est trop peu avancée, aujourd'hui, pour savoir ce que celui-ci réserve en matière de plages horaires accordées à ce "nouveau" cours. Ce qui crée des inquiétudes dans les rangs des enseignants et des formateurs.

Une des pistes en cours de discussion : faire du professeur d'éducation physique la pierre angulaire de cette éducation globale à la santé en l'incitant à nouer des collaborations tant avec les autres enseignants de son établissement qu'avec des partenaires extérieurs à l'école (nutritionnistes, professeurs de yoga, spécialistes de l'éducation sexuelle et affective...). L'enjeu, ici, serait de transformer des initiatives existantes, souvent éparses, ponctuelles et/ou fragiles, en véritables projets pédagogiques mûris dans chaque établissement. Ceux qui voudraient "en faire plus" ne seraient pas pénalisés mais soutenus. Reste la question clé : est-ce faisable avec 2 ou 3 périodes hebdomadaires ? Chez Marie- Martine Schyns, on jure qu'on est conscient de ces enjeux, tout en rappelant que les professeurs d'éducation physique sont loin d'être les seuls, dans la communauté éducative, à réclamer une augmentation du nombre de "leurs" heures.

Autre question, non moins délicate : tous les profs actuels et futurs sontils prêts à jouer le jeu ? Lors d'une récente journée d'étude à l'ULg (2), la question a clairement été posée à un parterre d'étudiants et de formateurs venus de toute la Fédération : "Êtes-vous prêts, dans vos cours, à utiliser les bonnes pratiques et à ne pas tomber dans la routine et le déjà connu ?". L'enthousiasme, ce jour-là, était beau à voir et contagieux, mais difficilement mesurable à l'échelle de toute une communauté éducative.


Quand les (futurs) profs mouillent leur chemise

Trois exemples de ce que peut être un cours d'éducation physique, à la santé et au bien-être ancré dans la vie quotidienne.

> S’étirer sur Facebook

Utiliser les réseaux sociaux pour sensibiliser à la nécessité de s’étirer régulièrement. Il fallait y penser. Étudiant à la Haute École Schuman à Virton, Karim Knis, futur régent en éducation physique, a proposé à une douzaine d’élèves de l'enseignement professionnel de l'établissement des Arts et Métiers Pierrard, lors des cours d’éducation physique de novembre dernier, de se prendre en photo à domicile en train de s’étirer. Chacun a pu par - tager son cliché via un post Facebook. Au cours suivant, Karim Knis a corrigé les postures adoptées, en veillant à utiliser les termes les plus appropriés : "quadriceps", "adducteurs", etc. Ensuite, les élèves ont choisi une des 12 postures adoptées par le groupe et se sont engagés à la pratiquer – correctement – à domicile, un nouveau post sur Facebook en faisant foi. Objectif atteint. Et l’expérience sera rééditée ce printemps. Cette fois, avec une vidéo sur le renforcement musculaire.

> "Aïe, mon dos !"

Le mal de dos, c’est le mal du siècle ! Cette équation, Julien Mottard et Yoric Petitfrère la connaissent bien. Leur stage de 3e baccalauréat à la clinique du dos d’Esneux, où ils ont fait face à des dizaines de lombalgies chroniques, l’a imprimé dans leurs cerveaux. Les deux étudiants en éducation physique ont donc mis au point un module de sensibilisation à l’ergonomie du dos étalé sur six semaines, ouvert à tout jeune à partir de la 3e primaire. "Plus tôt on commence, mieux c’est ! La lombalgie intervient dans 80% des cas d’invalidité chez les jeunes adultes." Concrètement ? Dès la prise des présences au début du cours d’éducation physique, les élèves sont invités à bien veiller à leur "assise antérieure" sur le banc (dos droit ou légèrement incliné, "trépied d’appui" – fesses et pieds – correctement placé). Ensuite, lors du déplacement de matériel né cessaire pour le cours (tremplins, plinths…), le soulèvement des charges est scruté et corrigé par les deux (futurs) profs : jambes fléchies, charge proche du corps, pieds dirigés vers celle-ci, etc. Utile pour le restant de sa vie.

> Sauver des vies à 15 ans

Comment apprendre à des élèves de 15 ans les gestes qui sauvent ? Depuis octobre dernier, cette question est le point d'orgue du travail de Lucien Colard, étudiant de 2e master en Sciences de la motricité à l'ULg. Ce futur prof d'éducation physique a testé les connaissances d'une centaine d'adolescents répartis dans trois écoles différentes : avant une formation aux premiers soins, après celle-ci, mais aussi deux mois plus tard histoire de bien identifier ce qui reste gravé dans les mémoires. Ce module de formation existe déjà pour les 15 à 18 ans, mais il faut l'adapter aux plus jeunes. Approche et sécurisation de la victime, insufflation, compression thoracique : autant de termes qu'il s'agit de maîtriser intellectuellement, mais aussi physiquement grâce au recours à un mannequin électronique relié à un PC. Le but : faire en sorte que les jeunes ados puissent, même seuls, sauver une personne en détresse.