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Les poules super stars

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De plus en plus nombreuses sont les villes mettant gratuitement des poules à la disposition des particuliers. Pour soustraire des déchets aux poubelles, certes. Mais aussi pour renforcer le lien social et améliorer la convivialité dans les quartiers. Et pour rappeler qu'un œuf, ça ne "pousse" pas dans les rayons des supermarchés...


Ce n'est plus une tendance, mais bien une traînée de poudre. Aux quatre coins du pays, on ne compte plus les communes qui mettent une paire de poules à la disposition de leurs administrés, en échange d'un engagement à les prendre sous leur aile protectrice pendant au moins deux ans. L'idée a germé à Mouscron il y a plus de dix ans : contracter le volume des déchets organiques en faisant appel au coup de bec des gallinacés. Leur appétit est insatiable : près de 100 kilos par an. Autant de tonnages soustraits à l'incinération ou à la bio-méthanisation. Une bonne affaire pour les communes, particulièrement celles qui ne peuvent s'offrir le luxe des poubelles à puce. D'autant que, dans les localités concernées, c'est Pâques quasiment tous les jours : une poule pas trop âgée pond quelques 250 œufs par an offerts à son "adoptant". Sans compter les limaces croquées dans les jardins, ni les sols amendés par ses petits cadeaux fécaux… Dans le monde des maraîchers amateurs, on raffole de ce système "gagnant/gagnant".

Jouer collectif

Quand Mouscron a lancé son projet, on a crié au coup de génie bien au-delà du Rhin. Des télévisions allemandes et… ukrainiennes ont débarqué dans la ville, s'intéressant à ces drôles de Belges qui, de surcroît, ne cachent pas leurs prétentions sociales : les opérations "poules", en effet, ont pour mission supplémentaire de créer du lien entre les citoyens. Il faut sentir l'ambiance, dans les bourgs concernés, lorsqu'on distribue les volatiles à la population : ça papote, ça caquette, ça rigole autour des oiseaux et... des édiles locaux. Ambiance conviviale garantie.

Séduites par leur succès environnemental (1), certaines communes sont passées au stade du poulailler collectif. Si le but, ici, est de permettre à ceux qui n'ont pas de jardin de rentrer dans la dynamique, l'initiative a surtout pour effet de renforcer la cohésion sociale au sein des quartiers. Au parc Hap, à Etterbeek, ce sont ainsi sept familles qui organisent chaque jour les soins apportés à un poulailler niché au cœur de l'espace vert. Ne se connaissant pas au départ, elles ont choisi elles-mêmes les matériaux utilisés, les modalités du tour de rôle à assumer pour le nourrissage sur base d'un carnet de route et d'un planificateur partagé, sans parler de la protection contre les renards et les fouines.

Dissuader les intrus

Eh oui, là comme ailleurs, il y a déjà eu quel - ques carnages. Il faut donc prévoir des filets, renforcer les clôtures et organiser la dissuasion anti prédateurs. Du coup, c'est toute une communauté citoyenne qui, bien au-delà de Bruxelles, échan ge ses bonnes pratiques en ligne ou sur papier. De Lens à Beauraing, en passant par Farciennes, Ciney, Perwez, Ittre, Charleroi..., on ne compte plus les communes impliquées dans ce réseau de partage de connaissances avicoles.

"L'expérience est de plus en plus intergénérationnelle, commente une employée de l'administration communale de Tubize après trois ans d'opérations "poules". Des citoyens tout sourire, un jour, ont débarqué ici pour nous offrir des cakes et des glaces "maison" préparés grâce aux œufs de leurs poules". ASBL et jeunes entreprises (2) s'en mêlent, tantôt pour proposer des contrats mensuels de location d'un kit poulailler aux particuliers (incluant animaux, nour - riture et soins vétérinaires), tantôt pour fournir les écoles en poules et en kits pédagogiques.

Ce n'est pas Solange T'Kint ni ses compagnons qui se plaindront de cet engouement. Depuis sept à huit ans, ces passionnés de la cause animale récupèrent les poules pondeuses des batteries industrielles et tentent de leur ménager une deuxième vie, moins stressante que leurs "dix-huit mois passés derrière les barreaux". Là aussi, après l'hébergement en urgence, c'est une formule d'"adoption" par des centaines de particuliers qui est mise sur pied. "Arrivés souvent dans un état pitoyable, beaucoup d'oiseaux finissent malgré tout par se remettre d'aplomb. Nos accueillants nouent avec eux de véritables relations d'amitié, qui se terminent par une vie heureuse menée dans un jardin"...Du bonheur partagé, quoi…


Des œufs qui font lien

À la maison communautaire du Nouveau Chapitre, à Boignée (Sombreffe), on a toujours eu quelques poules traînant ici et là dans les allées de la ferme restaurée. Jusqu'au jour où celles-ci ont disparu sous les crocs d'un prédateur en mal de chair fraîche. Cruelle absence, soudain, pour la dizaine de personnes atteintes de troubles cognitifs qui fréquentent chaque vendredi les lieux accueillants et démédicalisés !

"Ça nous a fait un vide, subitement, de ne plus voir les volatiles accompagner nos bénéficiaires dans leurs promenades", se souvient Catherine Hanoteau, psychologue, formatrice et initiatrice de l'ASBL, spécialisée dans les maladies évolutives de type Alzheimer.

À la même époque, une idée surgit en réponse à un appel à projets de la Fondation Roi Baudouin : utiliser les œufs de poule comme vecteur de rencontre avec les personnes âgées isolées ou fragilisées dans les villages environnants. En mars 2018, une trentaine de poules pondeuses sont acquises et installées dans l'ancienne bascule de la ferme. Depuis lors, chaque fois que les services communaux ou de simples particuliers identifient une personne âgée isolée dans le village (atteinte – ou non – de troubles cognitifs), des œufs frais lui sont apportés à domicile par des bénévoles. Un petit don qui peut se transformer en grands échanges.

Ce sont les habitués de la maison communautaire qui décorent les boîtes à œufs, ce qui renforce l'invitation au dialogue. "Chez les personnes atteintes de la maladie d'Alzheimer, par exemple, la nature est un excellent moyen pour renouer avec les émotions et souvenirs les plus anciens. Mais ici, c'est un nouveau public que nous voulons toucher (1). Nous leur offrons les œufs, mais les personnes âgées isolées aiment nous fournir en échange leurs restes de cuisine. Ce petit quelque chose – quelques brefs instants dans une semaine de solitude – permet de sentir que l'on compte encore, que l'on est inséré dans son village. En plus, cela permet de faire connaître des services comme les aides familiales ou le CPAS. Nous luttons à notre manière contre la mort des villages".


La poule, nouvel animal domestique

Manon Istasse, anthropologue chargée de recherches FNRS à l'ULB, est spécialisée dans les matières relatives à l'alimentation et à la participation citoyenne.

En Marche : La promotion des poules en ville : phénomène de mode ou, au contraire, appelé à perdurer ?

Manon Istasse : Je crois qu'il est appelé à s'inscrire dans la durée, au même titre que les encouragements à trier ses déchets ou à pratiquer le compostage des déchets organiques. Ce mouvement de fond est indissociable de ce qu'on pourrait nommer une "écologie urbaine de la proximité", basée sur les circuits courts, l'autosuffisance alimentaire, la nourriture saine, etc. Il s'inscrit aussi dans la logique du "do it your self", initiée dans les milieux anticapitalistes des années 1970.

EM : Ce qui explique une certaine dimension économique...

MI : De fait, le marché du matériel nécessaire au petit élevage est florissant, notamment sur Internet. Celui des livres, également. Ces micro-élevages urbains ne sont pas pour autant un phénomène strictement réservé aux élites car on peut élever des poules en ville pour des budgets très variables. Le public concerné est assez hétéroclite, tout comme ses motivations. La dimension politique est, elle aussi, présente. Il est de plus en plus demandé aux particuliers de contribuer à la gestion du bien commun, en l'occurrence de diminuer les coûts de la gestion des déchets ménagers. Les communes sont en effet pénalisées par des amendes si elles ne parviennent pas à réduire les flux envoyés à l'incinérateur ou en biométhanisation. Or les poules aident à cet objectif.

EM : De plus en plus de particuliers se proposent par ailleurs pour accueillir des poules à leur sortie des élevages intensifs...

MI : La dimension "bien-être animal" prédomine, ici, sur la consommation d’œufs à bas prix. On voit à travers toutes ces initiatives que la poule devient un nouvel animal domestique : elle s'apprivoise facilement, on peut la câliner et est d'un abord aisé pour les enfants. Mais sa présence en ville est beaucoup plus normée qu'avant. C'est-à-dire qu'au 19e siècle, en plein boum industriel, elle était plus "libre" : le patron voyait d'un bon œil tout ce qui pouvait rapprocher l'ouvrier, parfois venu de sa campagne, d'un idéal d'autosuffisance alimentaire, tout en le détournant de la fréquentation des bistrots. Aujourd'hui, au même titre qu'il faut ramasser les excréments de son chien, l'élevage de poules en ville exige que l'on signe une charte qui – notamment – bannit les coqs, exige une surface minimale, etc.