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Les coups, et tout le reste…

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Face aux diverses formes de violence (physique, sex­u­elle, psychologique…), les femmes bénéficient en Belgique d'une batterie de protections de plus en plus étoffées. Cer­taines tardent pourtant - cruellement - à se concrétiser et à se généraliser.


Le débat public, en Belgique, s’empare assez souvent de la violence faite aux femmes. Tant mieux ! Les chiffres, pourtant, n'en continuent pas moins à faire froid dans le dos. En 2014, après avoir mené une enquête à l’échelle internationale, l'Agence européenne des droits fondamentaux établissait par exemple que 36% des femmes de plus de 15 ans dans notre pays ont été victimes de violences physiques et sex­uelles (que l’auteur soit le conjoint ou pas). Si l'on s'intéresse uniquement aux violences au sein du couple, on arrivait à une femme concernée sur quatre. Si l'on se concentre sur les tra­ques furtives (harcèlement de type sexuel en rue), une étudiante belge sur quatre s'en déclarait victime. Dans les trois cas, les résultats constatés pour la Belgique étaient supérieurs à la moy­enne europé­enne. Consolation, tout de même : les femmes victimes de tels agissements en Belgique semblent sensiblement plus enclines à s'en ouvrir à des professionnels – médecins, policiers, centres de soins, etc. – qu'ailleurs en Europe. Mais: cela ne fait jamais qu'une femme belge sur trois !

Il existe un énorme chiffre noir. Prenons l'exemple des données les plus récentes pour la Wallonie (2017). En moyenne, un peu plus de trois fem­mes déposent plainte chaque jour pour viol. Déjà édifiant, ce chiffre ne dit pas tout. Primo, à peine 16% des victimes d'actes de violence sexuelle grave, selon l’Iweps (1), s'adressent à la police. Les raisons de ne pas le faire sont variées : peur des représailles, crainte de ne pas être crue, impression que cela ne servira à rien... Secundo, ce chiffre ne tient compte que des viols avérés, pas des tentatives. L'Iweps estime ainsi que le nombre réel de viols commis chaque jour en Wallonie ne serait pas de trois mais de vingt ! Tertio, les chiffres sur le viol occultent d’autres formes d'agression sexuelle. L'attentat à la pudeur, par exemple, a la particu­larité d’échapper à toute définition légale (à l'inverse du viol), ce qui "laisse une marge d'appréciation trop grande" aux acteurs qui répertorient les plaintes comme les parquets et les polices. Or deux attentats de ce type sur cinq s'exercent avec violen­ce...

Fini, les "femmes battues"

Dans les années 80, les associations féminines et les refuges pour ce qu'on appelait alors "les femmes battues" ont été les premiers à tirer la sonnette d'alarme. Le mérite leur revient d'a­voir cassé le lieu commun selon lequel les violences sexuelles relevaient du domaine privé. Aujourd'hui, on considère au contraire qu'il s'agit d'un problème de société. Autre évolution, qui n'est pas que symbolique : le vocable "femme battue" a tendance à disparaître. Il lais­se en effet entendre que la violence de gen­re est une affaire strictement physique (et hétérosexuelle). Or c'est faux : la violence envers les femmes (15.500 plaintes en Wallonie en 2017) peut également être psychologique, économique, émotive (même le silence peut abîmer, voire tuer). Elle peut s'exercer sur le lieu de travail et en ligne. Et c'est sans parler des formes de violence qui passent trop facilement sous les radars, comme les mutilations génitales et/ou au sein des populations migrantes. On commence à comprendre aussi, mais plus lentement, que la violence n'est pas qu'une question de passage à l'acte ou de gradation allant du "moins grave" (agression verbale) vers le "plus grave" (coups, voire meurtre ou assassinat) en passant par une série de menaces puis d'actes de plus en plus durs. "Abandonnons cette vision en escalier, propose Jean-Louis Simoens, chef de service au Collectif contre les violences familiales et l’exclusion. Il ne faut pas attendre l'écla­tement de la violence physique pour s'inquiéter. Plus qu'un acte précis, la violence conjugale est une question d'architecture relationnelle complexe où doivent être prises en compte la nature, la fréquence et l'intensité de la violence".

Le dépôt de plainte facilité

Depuis les années 80, une batterie de mesures ont été adoptées pour lutter contre les diverses formes de violence envers les femmes. Loi sur le viol (1989) ; loi sur la violence au sein du couple (1997) ; loi sur l'attribution du logement familial (pour aider les femmes fuyant le domicile afin d'échapper à l'auteur de violence (2003) ; levée plus aisée du secret professionnel dans certains cas précis ; ouverture progressive de 19 maisons d'accueil spécialisées (même s'ils n'assistent pas directement aux violences, les enfants sont souvent des victimes oubliées) ; ouverture dès 2017 des premiers Centres de prise en charge des victimes de violences sexuelles (Bruxelles et Liège, bientôt Charleroi), etc. Intégrés dans les hôpitaux, ces derniers permettent aux victimes de viols ou d'attentats à la pudeur d'être accueillies par des portes dérobées dans des lieux de soins appropriés ; ils leur permettent aussi de déposer plainte directement. Dans les commissariats et dans les Parquets, on a également nommé des interlocuteurs de référence, formés pour mieux accueillir les victimes de violences conjugales et pour mieux rédiger les procès-verbaux. Bref, la chaîne de prise en charge s'est décloisonnée et professionnalisée.

Trop de failles dans le système

Pour le meilleur des mondes ? Pas sûr. Récemment réunis à Namur l'espace d'une journée d’échanges (2), les intervenants du secteur ont mis en évidence des lacunes qui, à travers certains témoignages très durs, ont laissé pantois. Telle cette femme au "crâne fracassé" (dixit une avocate) qui, malgré l'aveu des coups assénés par son mari, ne s'est pas vue reconnaître le droit de quitter le domicile pendant la procédure de divorce. Tels ces auteurs de violences graves (dûment attestées par des certificats médicaux au bénéfice de leur victime) qui n'ont été entendus par le Parquet que trois longs mois après les faits. Tels ces médecins qui, bien que disposant d’outils simplifiés fournis par leur ordre profes­­si­on­nel, rédigent des certificats trop incomplets et im­précis pour être uti­les dans la suite de la procédure judiciaire. Telles encore, plus globalement, ces femmes "tellement déstructurées, ayant perdu leur identité réelle, incapables de réfléchir par elles-mêmes" (dixit une assistante sociale), qui veulent à tout prix éviter une judiciarisation, "pro­tégeant" ainsi de facto leur agresseur. En plus de ces trous noirs de la prise en char­ge, il existe une somme impressionnante de représentations collectives persistantes. Et l'on comprend pourquoi, souvent, les acteurs de terrain sont gagnés par une sentiment d'impuissance…

Le signe, probablement, d'une société encore profondément influencée par des réflexes issus du patriarcat. Où, notamment, les formations dispensées aux policiers, magistrats, travailleurs sociaux, médecins... ne suffiront jamais à faire comprendre à quel point diverses formes de domination masculine sont inscrites dans les rouages soci­aux et psychologi­ques les plus infimes, voire inconscients. Résultat : on minimise les faits, on doute de la parole de la victime, on ne veut pas voir la violence multiforme... "Plus on s'y prend tôt pour aborder les questions liées aux droits de l'homme et à l'équité hom­me/ femme, mieux c'est, souligne Nicolas Belkacemi, attaché à l'Institut pour l'égalité hommes/femmes. C’est autant une affaire de professionnels que de citoyens. Un policier de trente ans qui n'a jamais été confronté ni sensibilisé aux conséquences des violences réagira différemment qu'un collègue du même âge qui, par son éducation, a baigné là-dedans depuis son enfance. Partout, dans tous les services, le turnover fait qu'il faut sans cesse renouveler les efforts de formation. Cela prend du temps..."


La ligne téléphonique “Violences conjugales”

Chaque jour, depuis plus de dix ans, la sonnerie du téléphone 0800/30030 retentit une bonne vingtaine de fois. Une équipe de professionnels expérimentés se relaient pour répondre aux questions posées par les victimes de violences conjugales – mais aussi par des auteurs ou des témoins de celles-ci.

L’anonymat est absolu. Ni ligne de détresse ni ligne d’urgence, le but de ce numéro gratuit est d’aider à mettre des paroles sur la situation de violence, grâce à la bienveillance et au non-jugement de l’écoutant. "Les personnes qui appellent sont tellement immergées dans leurs problèmes qu’elles ont besoins de balises. Un peu comme ces monticules de pierres (les kerns) qui apparaissent, véritablement salvateurs, dans le brouillard des montagnes", souligne Jean-Louis Simoens, coordinateur de la ligne. Les professionnels dispensent des informations juridiques.

Exemple : oui, on peut quitter le domicile conjugal en étant mariée sans perdre nécessairement le droit de garde des enfants ! Ils orientent aussi vers les services ad hoc comme les maisons d’hébergement.

Enfin, ils aident à comprendre à tête reposée les mécanismes et les enjeux de la violence exercée dans le couple. "L’anonymat permet beaucoup de choses. À  quelqu’un qu’on ne connaît pas, on confie beaucoup plus facilement des choses qu’on n’a pas forcément confiées à sa propre sœur ou à son propre frère. La parole se libère et on arrive souvent à nommer, pour la première fois, des choses énormes et intimes."

À noter : le 0800/30030 s’adresse également aux intervenants sociaux au profil généraliste, à qui un accompagnement personnalisé peut être proposé.

Violences envers les femmes : remettre les points sur les i…

La violence à l’égard des femmes plonge ses racines dans de nombreux mythes qui, parfois, se retrouvent commentés au café du commerce sans la moindre retenue. À l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes, une institution fédérale créée en 2002, on estime que ces mythes méritent d’être combattus avec force. Ses experts en ont répertorié une longue série dont voici quelques extraits. Avec, chaque fois, l'indispensable correction, bien sûr.

La violence entre partenaires est un problème touchant uniquement certains groupes et certaines couches de la société.

En réalité, la violence entre partenaires se retrouve dans toutes les couches de la société, indépendamment de l’âge, de l’origine ethnique, de la religion, du niveau d’étude ou du niveau socio-économique.

La violence entre partenaires est un problème d’ordre privé.

En réalité, la violence entre partenaires est un problème d’ordre social, c’est un crime condamné par la loi.

L’homicide conjugal est un drame passionnel, un acte de désespoir, un geste d’amour, un acte isolé et désespéré.

En réalité, l’homicide conjugal est un meurtre, parfois prémédité. Il constitue souvent l’aboutissement d’une longue relation de violence.

Les victimes provoquent souvent les agressions de leur partenaire et elles reçoivent ce qu’elles méritent.

En réalité, la personne qui agresse est la seule responsable de ses actes. Personne ne mérite de subir la violence.

L’auteur violent a des problèmes psychiatriques.

En réalité, un faible pourcentage de conjoints violents a des problèmes psychiatriques. La violence n’est pas une maladie.

Les violents sont des types "louches".

En réalité, un violeur peut être médecin, agent de police, avocat ou le voisin sympa. On ne peut donc pas reconnaître un violeur à son physique.

La violence entre partenaires est une "perte de contrôle".

Au contraire. Pour certaines personnes, incapables de résoudre les conflits ou d’accepter la contrariété, la violence est un moyen, conscient ou non, de reprendre le contrôle sur son ou sa partenaire.

Les victimes qui restent avec un conjoint violent sont masochistes.

En réalité, plusieurs raisons complexes expliquent pourquoi les victimes restent avec l’agresseur (l’auteur n’est pas constamment violent, la victime l’aime encore, elle espère qu’il va changer, elle a peur de ses réactions, etc.).

Les enfants sont rarement présents lors des épisodes très graves de violence entre partenaires.

En réalité, même lorsque les enfants n’assistent pas directement à la violence, ils en sont toujours conscients. Quel que soit son âge, l’enfant exposé à la violence commise sur l’un de ses parents en est également victime.

Une certaine catégorie de femmes se fait violer.

En réalité, les violeurs ne choisissent pas leurs victimes sur la base de leur physique, de leurs vêtements, de leur âge ou de leur statut social. Un violeur cherche une personne dont il présume qu’il pourra abuser. Il ou elle cherche une personne qui lui paraît vulnérable.

S’il n’y a pas eu de violence ou si la victime ne se défend pas, il n’est pas question de viol.

En réalité, il n’existe pas de réaction "correcte" ou "incorrecte". La plupart du temps, les victimes ne se défendent pas, afin de limiter au maximum la violence utilisée contre elles. Durant l’agression, la victime peut ressentir une telle angoisse que le corps se fige. Tant qu’une personne ne consent pas clairement à avoir une relation sexuelle, il s’agit d’un viol.

Les violeurs sont des individus qui sautent soudainement sur la victime.

En réalité, trois quarts des auteurs d'abus sexuels vis-à-vis d'adultes connaissent leurs victimes. Quant aux agressions sexuelles envers un(e) mineur(e), l'agresseur est la plupart du temps un membre masculin de la famille ou une connaissance. Seuls 15% des auteurs d'abus sexuels envers des mineur(e)s sont des inconnus.

Le viol peut être empêché en évitant certains endroits et en usant de bon sens.

En réalité, les personnes ne sont pas violées ou agressées parce qu'elles ne font pas preuve de "bon sens". Elles le sont parce qu'elles ont eu la malchance de rencontrer un violeur ou un agresseur. La responsabilité incombe toujours entièrement à l'agresseur et jamais à la victime.

La victime était sous l'influence de l'alcool ou de la drogue, elle n'a pas dit "non". Ce n'était donc pas un viol.

En réalité, le fait que la victime avait bu de l'alcool ou était sous l'effet de la drogue n'a aucune importance. Les actes sexuels, même s'ils ont lieu pendant que la victime n'était pas ou peu consciente, sont punissables.

Les femmes fantasment sur le viol.

En réalité, certaines femmes peuvent fantasmer sur des situations sexuelles à caractère agressif ou humiliant mais, dans ce cas, la violence prétendue peut être arrêtée à tout moment. Lors d'un viol, la victime n'a aucun contrôle.

Les personnes prostituées ne peuvent pas être violées.

Ce n'est pas parce qu'on est payé(e) pour avoir des rapports sexuels que le client a le droit de tout faire. Les personnes prostituées sont susceptibles d'être violées, non seulement par leurs proxénètes mais aussi par les clients.