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Médicaments : quand la facture collective explose 

Pour Test-Achats, le consommateur paie deux fois ses médicaments. Une première fois, lors de l'achat. Et une seconde fois, via les facilités fiscales accordées aux entreprises pharmaceutiques. Qui grèvent les budgets publics. (Istock) Pour Test-Achats, le consommateur paie deux fois ses médicaments. Une première fois, lors de l'achat. Et une seconde fois, via les facilités fiscales accordées aux entreprises pharmaceutiques. Qui grèvent les budgets publics. (Istock)

Le prix des médicaments dits innovants ne cesse de gonfler. Avec, parfois, des montants inouïs mis à charge de la collectivité. Tôt ou tard, le système va craquer, au détriment de tous. Sauf s'il est modifié en profondeur. Voici de premières esquisses de changement. 


L'arrivée des biotechnologies, dans le secteur des médicaments, a eu des effets multiples. Parmi ceux-ci, la possibilité de mettre au point des médicaments de plus en plus sophistiqués, par exemple susceptibles d'intervenir dans la lutte contre les cancers ou dans le cadre de thérapies géniques. Une des particularités de ces produits, le plus souvent délivrés en hôpital, est de permettre des traitements de plus en plus personnalisés. Ces ciblages sont coûteux, évidemment, puisque leur rentabilité repose sur un nombre réduit de patients. Selon la Mutualité chrétienne, la charge financière pour la sécurité sociale est lourde : en cinq ans à peine, le montant payé par l'assurance soins de santé obligatoire a grimpé de 80%. Certains traitements, en effet, coûtent plusieurs dizaines de milliers d'euros par an et par personne. Rien qu'à la Mutualité chrétienne, le remboursement des dix médicaments les plus chers a atteint le montant de 271 millions d'euros en 2018, soit une augmentation de 10% depuis 2017. Extrapolé à la population belge, ce montant grimpe à 720 millions d'euros.  

La santé n'a pas de prix, dira-t-on... De fait ! Mais cet argument est souvent utilisé par les firmes pour justifier les prix très élevés de leurs médicaments et pour occulter certaines de leurs pratiques. On a vu des firmes, par exemple, retirer des médicaments du marché (ou organiser leur rareté) avant de les réintroduire sous une nouvelle appellation sans faire la preuve d'une réelle plus-value thérapeutique. Selon l'organisme international indépendant Prescrire61 nouvelles  molécules sur les 108 mises sur le marché en 2019 n'ont présenté aucun progrès thérapeutique. Les prix de vente exagérés des nouveaux médicaments peuvent aussi s'expliquer par la pression croissante exercée sur les firmes par les actionnaires. À tel point que, selon le magazine américain Fortune, le secteur pharmaceutique est devenu plus rentable que celui du diamant…  

Une grande discrétion

Les mutualités et les organisations de consommateurs soulèvent aussi un troisième problème : les négociations sur les prix, menées entre les entreprises et les gouvernementssont marquées d'une grande discrétion, sinon d'une réelle opacité. Lorsqu'un laboratoire européen met au point une nouvelle molécule destinée à combattre une maladie rare ou exigeant un traitement innovant, il dispose d'un monopole de commercialisation de dix ans. Débarrassé ainsi de toute concurrence, il peut négocier un prix de remboursement qui varie d'un pays à l'autre. Une posture plutôt confortable car, en ordre dispersé, les gouvernements ne sont pas en position de force face à des entreprises pharmaceutiques devenues de plus en plus concentrées, donc plus puissantes. Et... capables d'imposer des prix élevés.  

Dernier argument développé par les mutualités et les organisations, les entreprises pharmaceutiques bénéficient souvent - en tout cas en Belgique - d'importants subsides et avantages fiscaux. À tel point que, pour Test-Achats, le consommateur paie deux fois ses médicaments : d'abord au moment de l'achat, ensuite via la perte de rentrées financières pour l’État liée à ces "cadeaux" : 872 millions d'euros, en Belgique (2016) ! "Nous sommes évidemment favorables à l'innovation médicale, appuie, de son côté, Jean Hermesse, vice-président de la MC. Mais à la condition que la valeur ajoutée thérapeutique soit assurée. Sinon, cela coûte vraiment très cher à la collectivité". À terme, le risque est de voir ces sommes colossales ne plus pouvoir intervenir dans le remboursement de traitements plus classiques, bénéficiant à un très grand nombre de patients .

Quelques prix "dingues"

- Le Sovaldi® (principe actif : Sofosbuvirest un médicament antiviral utilisé contre certaines formes d'hépatite C. Produit par le laboratoire Gilead, il est vendu 300 euros par comprimé, soit 25.000 euros pour un traitement complet de trois mois. Il n'existe pas de médicament générique en Europe mais, en Inde, un générique est vendu 300 euros pour un traitement trimestriel.  

- Le Nivolumab diminue les effets secondaires de plusieurs cancers (mélanome, poumon, rein...) et freine la croissance de la tumeur. Rien que pour le cancer de la peau, le Nivolumab bénéficie à 500 personnes en Belgique. Avec un coût moyen de 37.700 euros par patient, il est l'un des médicaments d'immunothérapie parmi les plus coûteux. 

- Le Spinraza® (principe actif nusinersen) est un médicament orphelin (servant à un nombre très restreint de patients) utilisé dans les cas d'amyotrophie spinale, une maladie génétique qui compromet gravement la fonction musculaire. Vendu par Biogen, il coûte 88.300 euros par flacon (il en faut 6 la première année du traitement). 12 nouveaux patients sont concernés chaque année en Belgique. Selon Test-achats, chaque euro investi dans sa mise au point aurait rapporté quatre euros à Biogen. "Totalement disproportionné", juge l'association, qui a déposé plainte pour abus de position dominante devant l'Autorité belge de la concurrence. 

- Le Zolgensma® (principe actif : Onasemmogene abeparvovec ) agit contre la même maladie que le Spinraza ® mais n'a pas encore été approuvé par l'Agence européenne des médicamentsSa dose, unique, coûte 1,9 million d'euros. L'automne dernier, les parents de la petite Pia, en Belgique, ont réussi à récolter cette somme via les réseaux sociaux. Au vu de l'émoi médiatique ainsi créé, Novartis a annoncé qu'il accorderait le traitement gratuitement à 100 enfants choisis au hasard dans le monde. Nouveau scandale que cette "loterie" dénoncée partout, y compris par la ministre fédérale de la Santé Maggie De Block. 

- L'Orkambi® (principes actifs : Lumacraftor et Ivacraftor) agit contre la mucoviscidose (1.400 personnes atteintes en Belgique). Son coût annuel avoisine 250.000 euros par patientIl n'est pas remboursé chez nous, le fabricant (Vertex) et les autorités n'étant arrivés à aucun accord.