Navigation
Retour à Psychologie

Violence conjugale : quand l'intime blesse

© Pixabay © Pixabay

Physiques, sexuelles, psychologiques et/ou économiques, les violences perpétrées dans l'intimité du couple constituaient, en 2015, plus du quart (28%) des affaires de coups et blessures recensées par la police (1). Le phénomène serait plus conséquent que ce que disent les chiffres. "Des victimes s'ignorent", constate Jean-Louis Simoens, du Collectif contre les Violences Familiales et l'Exclusion (CVFE) et, par ailleurs, responsable de la ligne d'écoute dédiée à la problématique. Sans compter que "porter plainte est un acte qui est loin d'être anodin". Éclaircissements.


En Marche : Selon vous, les cas de violence conjugale sont-ils en augmentation ?
Jean-Louis Simoens : L'identification du problème et sa visibilité augmentent, et donc sa prise en charge. Il n'y a pas plus de cas, ils sont juste plus visibles.

EM : À partir de quel moment parle-t-on de violence conjugale ?
JLS : D'un point de vue légal, le délit est qualifiable lorsqu'il laisse une trace physique. Mais la violence ne peut pas être réduite au seul acte violent. Il s'agit d'un processus relationnel complexe. Ce n'est pas toujours facile de définir à quel moment on bascule dans le délit lorsqu'un des partenaires utilise du contrôle, du dénigrement, de la mise sous tension. Tout ça n'est pas visible d'un point de vue pénal.

EM : Est-ce que des victimes s'ignorent ? 
JLS : Oui, beaucoup ! Sans compter celles qui ne se manifestent pas parce que porter plainte est une procédure extrêmement impressionnante. Ce n'est pas de votre voisin qu'il s'agit mais bien de votre partenaire de vie qui, parfois, est le père ou la mère de vos enfants. En plus du côté hautement symbolique de cet Porter plainte est une procédure impressionnante. Ce n'est pas de votre voisin qu'il s'agit mais bien de votre partenaire de vie, qui parfois, est le père ou la mère de vos enfants. acte, il y a le risque que ça comporte. Si la personne est prise dans un processus de domination conjugale couplée à de l'emprise et à de la peur, beaucoup d'auteurs signifieraient à leur partenaire qu'il n'a pas intérêt à poursuivre dans cette démarche. Dans mon métier, je constate dans une immense majorité de cas que plainte n'est pas déposée.
 
EM : Le phénomène, j'imagine, touche plus spécifiquement les femmes… 
JLS : Les parquets, qui se basent sur le nombre de plaintes et de dossiers instruits, évoquent 70% de femmes et 30% d'hommes concernés. Mais les chiffres des services de prise en charge des auteurs et des victimes de violence conjugale sont sensiblement différents. Eux parlent de 95% de femmes touchées.
 
EM : Il y aurait donc si peu d'hommes violentés par leurs compagnes ? 
JLS : Il y en a certainement plus qu'on ne le pense. En fait, les services d'accompagnement ont été pensés pour recevoir des femmes. Leur communication s'adresse à ce public. Sans compter que l'expression de la souffrance et de la détresse est "genrée". C’est-à-dire qu'un homme ne va pas demander de l'aide comme une femme va le faire. Alors oui, leur proportion devrait être plus importante. Mais les hommes et les femmes ne sont certainement pas équitablement exposés à la violence conjugale. Vu l'impact de notre tradition du patriarcat dans la société, ce serait curieux que ça ne soit pas le cas dans la sphère intime…
 
EM : Peut-on dresser un "profil" des victimes ? 
JLS : Non. Par contre, on peut considérer les facteurs de risques liés aux antécédents dans la vie. Si vous avez grandi dans un milieu où la violence était présente, où les rapports entre les hommes et les femmes étaient stéréotypés…
Par ailleurs, la violence conjugale se met en place très lentement, insidieusement. On ne la voit pas venir.
Et elle peut toucher des personnes actives, dynamiques, des chefs d'entreprises, des leaders… J'ai recueilli des témoignages étonnants de personnes pas du tout impressionnables qui n'avaient pas vu venir la chose.
 
EM : Et l'auteur ? Est-il capable de s'identifier comme tel ? 
JLS : Mettons-nous à sa place… Utiliser la violence vis-à-vis d'un(e) partenaire implique un phénomène de déni. La personne violente construit un mode de perception de la relation de manière à minimiser, à déformer la réalité. Ce sont les protections narcissiques. Pour parer et repousser la honte d'agir de la sorte, elle utilise des mécanismes de déni, de justification, de victimisation… Elle va responsabiliser l'autre et lui rejeter la faute. Mais c'est vrai qu'une minorité, les pervers narcissiques, prennent un certain plaisir à jouir de l'effroi qu'ils produisent et en sont très conscients.
 
EM : Aider la victime demande un travail de reconstruction. Comment s'y prendre ? 
JLS : La personne ne peut pas se reconstruire s'il n'y a pas, d'abord, un minimum de sécurité autour d'elle. C'est ça, en premier lieu, qu'on va établir. Ensuite on tra vaille sur l'emprise que l'auteur a sur sa victime. Cette dernière est constamment centrée sur l'autre : elle anticipe ses besoins et ses frustrations, toute sa vie est centrée sur l'autre. Il s'agit de "dé-victimiser" la personne en la recentrant sur ses propres besoins, ses ressentis, ses émotions, sur tout ce qui est occulté, sur tout ce à quoi elle a renoncé au nom d'une relation. La victime est intarissable lorsqu'il s'agit de parler de son partenaire. Par contre, lorsqu'on parle d'elle, elle ne sait pas quoi répondre. Comme si elle avait perdu ses repères, ce lien à soi.
 
EM : La campagne "Le journal de Marie" s'adresse aux individus touchés par les violences conjugales. Ne faut-il pas sensibiliser aussi en amont ? 
JLS : En effet, la sensibilisation doit passer par une prise de conscience de ces rapports particuliers hommesfemmes, les genres, les inégalités, les stéréotypes, le vivre ensemble. Il y a encore énormément de choses à faire ! Il faut toucher les jeunes au moment charnière de leur construction identitaire. Pour ma part, je suis un grand défenseur de la mixité. Les sociétés où les hommes et les fem mes sont séparés dans la vie sociale sont celles dans lesquelles les rapports entre eux sont les plus violents. Quand on aura accepté le vivre ensemble dans la mixité, on aura fait un bon bout de chemin par rapport aux violences conjugales.
 

Pour en savoir plus ...

"Le journal de Marie", un outil de sensibilisation pour aider les victimes et les auteurs de violences conjugales à reprendre le contrôle de leur vie.

La lutte contre la violence entre partenaires est un enjeu essentiel pour la promotion de la santé et de l’égalité des femmes et des hommes. À l'approche du 25 novembre, journée internationale pour l'élimination des violences faites aux femmes, la Wallonie, la Fédération Wallonie-Bruxelles et la Commission communautaire française (Cocof) portent à nouveau cette campagne de sensibilisation contre les violences conjugales qui sera diffusée dans le paysage médiatique.

Objectifs : encourager les victimes et les auteurs de violences conjugales à se reconnaître comme tels, les aider à identifier une situation problématique, dépasser le sentiment de honte, informer sur l'existence d'une ligne d'écoute gratuite et encourager les victimes à activer leur capacité à reprendre le contrôle de leur vie.

 

>> Plus d'infos : 0800/30.030 • www.lejournaldemarie.bewww.ecouteviolencesconjugales.be

Un phénomène cyclique

Le cycle de la violence dans un couple, selon le concept exprimé par la psychologue Leonor Walker, comporte quatre phases distinctes : la tension, la crise, la justification et la rémission.

1. Tension et peurs : La violence s'installe progressivement. Elle est d'abord inaperçue, et ses manifestations peuvent être interprétées comme des preuves d'amour (jalousie…). Puis surviennent les agressions psychologiques, de l'isolement et un contrôle de l'autre qui vise à diminuer son estime de soi. Durant ces phases de tensions, l'auteur tente de garder le contrôle sur l'autre et sur la situation. Il rumine et se replie. Ses silences et les stratégies qu'il déploie contribuent à faire monter la tension. La victime, tétanisée par la peur, se replie et tente le plus possible de répondre aux attentes de son/sa partenaire.

2. Agression et crise : Elles peuvent être verbales, physiques et sexuelles. Leur fréquence et la gravité augmentent avec le temps. Cette explosion est pour l'auteur non pas une perte de contrôle mais le moyen de retrouver l'emprise sur l'autre et d'exercer son pouvoir. Il arrive que des conjoints violents ne commettent pas de violences physiques mais installent un climat de terreur qui aura les mêmes conséquences sur le plan psychologique et moral.

3. Justification et culpabilisation : La honte et le malaise gagnent l'auteur qui cherche à se déculpabiliser en rejetant la faute sur l'autre. Il regrette, culpabilise la victime et explique ses comportements par des causes extérieures à lui : alcool, problèmes médicaux, problèmes d'argent… Il peut également minimiser les conséquences de ses actes et faire croire à sa victime qu'elle en est responsable.

4. Rémission : La victime adhère aux justifications de l'auteur, se sent coupable et pas à la hauteur. Remords et regrets se muent parfois en un bouquet de fleurs, en un séjour en amoureux… La victime entend des promesses de jours meilleurs. Elle se sent reconnue, aimée, reprend espoir et regrette, si tel est le cas, d'avoir por té plainte. Ces moments privilégiés seront rappelés à son esprit lors des moments de crise. Les agressions deviennent, pour la victime, des faits isolés, et les périodes de "lune de miel", la généralité. Ce mécanisme de défense permet de survivre et d'espérer.