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Sur la table basse du salon, devant son ordinateur, directement dans son lit… le mangeur voyage. Le temps du repas pris en commun, en famille, avec les colocataires ou des amis serait-il révolu ? Les experts de nos habitudes alimentaires s'accordent à penser que manger ensemble recèle quelques bienfaits.


Les ménages sont plus petits que jadis. Le nombre de personnes qui vivent en solo a augmenté. L'électroménager moderne et les nouveaux produits alimentaires sur le marché orientent vers une nourriture rapide, disponible à tout instant. Le temps d'une journée se séquence souvent sur un rythme soutenu, entre le travail, les loisirs… Nombre d'observateurs évoquent les changements à l'oeuvre.

"L’individualisation du rapport à la nourriture est en train d’effacer les usages traditionnels de l’alimentation et des repas, observe Claude Fischler, ce sociologue français qui scrute nos manières de manger. Avant, on mangeait ce qu’on mangeait quand on le mangeait, ensemble, et sans se poser de question. Vous déjeuniez à midi et demi, non pas en raison d’un besoin urgent d’apport nutritionnel à cette heure précise, mais parce que c’était l’heure du repas dans notre société. De même, quand j’étais enfant, la règle était de finir son assiette et de manger même ce qu’on n’aimait pas, car il ne fallait pas en dégoûter les autres. L’alimentation était réglée par la culture, et la culture était fondée sur les notions de partage et de solidarité. C’est de moins en moins le cas."

Pourtant, nous apparaissons globalement attachés au fait de manger ensemble, et soucieux de maintenir ces moments vivaces. D'après la dernière grande enquête de consommation alimentaire, 78% de la population belge prend au moins un repas par jour en famille (1). Une question culturelle ? La plupart des religions, des mythes et des contes enjoignent aux repas en commun. Et dans notre imaginaire collectif, le mangeur solitaire fait figure d'ermite, d'homme des bois ou d'enfant sauvage. On estime par ailleurs que le plaisir de la table est légitime s'il est partagé. D'aucuns y voient des bienfaits au-delà du gustatif. Découvrezen quelques-uns ci-autour.


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En matière de pratiques alimentaires, il est un vieux mot devenu méconnu : la commensalité. Il signifie le fait de se réunir pour manger. À l'inverse du grignotage qui évoque l'alimentation "vagabonde". Dans le même champ, le commensal désigne la personne qui mange – habituellement – à la même table qu'une autre. Inévitablement, explorer ces notions revient à observer les dimensions de partage et de distribution. En somme, elles éclairent les fonctions culturelles et sociales de l'alimentation. Elles rappellent que se nourrir n'est pas qu'affaire de nutrition. Mais attention, la commensalité ne se pose pas en synonyme de convivialité. Dans la commensalité peuvent aussi se jouer des rapport de force ou des conflits, naître des souffrances…

Bienfait 1 : Transmettre des règles de la vie en société

"C'est à table que l'on apprend à ne pas se servir le premier, à ne pas prendre plus que sa part, à ne pas parler la bouche pleine, à ne pas se lever sans autorisation", rappelle Claude Fischler. Un petit retour sur nos expériences personnelles ne manquera pas de faire apparaître que les règles évoluent au fil des générations. Même si quelques-unes d'entre elles semblent immuables, sortes de traditions familiales. Apparemment, les impératifs d'autrefois – cadrant les comportements à table – ont pris un coup de laxisme. Ils ont cédé la place à d'autres types de recommandations. Nutritionnelles, celles-ci. Les allégations ambiantes portent – plus que par le passé – sur le contenu de l'assiette, les catégories d'aliments, les composants.

Il n'empêche, le repas pris en commun à la maison ne pourra faire l'impasse sur les apprentissages du vivre- ensemble. "Comparons un repas au restaurant avec un repas à la maison, propose la chercheuse anversoise Charlotte De Backer. Au restaurant, nous commandons chacun notre plat et normalement, nous n'allons pas picorer dans les assiettes des autres. Mais à la maison, on partage le même repas, ce qui crée une dynamique qui permet la transmission et l'apprentissage de principes de justice et d'équité de manière non contraignante. Pensons à un plat de boulettes à la sauce tomate. (…) un enfant surveillera attentivement si son frère ou sa soeur n'en reçoit pas une de plus que lui ! (…) Partager la nourriture fait réfléchir les enfants." Et les adultes également. Voilà qui plaide pour la préparation de plats à partager, et non pour un menu à la carte ; pour un grand gâteau à répartir et non pour des portions individuelles.

Bienfait 2 : Une communication maximale

Les baby boomers s'en souviennent : pas question pour nombre d'entre eux, lorsqu'ils étaient enfants, de prendre la parole lors d'un repas familial, sans qu'on leur ait donné la permission. Les temps ont bien changé. Le repas est même valorisé comme un temps d'échanges, une occasion privilégiée de nourrir la relation. Les uns et les autres prêtent l'oreille aux récits de la journée, aux anecdotes, aux avis qui ouvrent des portes sur les intérêts et les humeurs de chacun. "La position en face-à-face, pendant la durée prolongée du repas, crée les conditions d'une conversation intime obligatoire, observe Jean-Claude Kauffman, ce sociologue français connu pour décortiquer nos moeurs et auteur de l'ouvrage "Familles à table" (2007). Chaque repas fonctionne donc comme un test disant si la famille à des choses à se dire, preuve qu'elle est bien vivante. À l'inverse, tout silence envoie cruellement un message négatif. Rien n'est pire pour une famille que le bruit des fourchettes témoignant du vide oratoire.

Pourtant l'exercice est délicat. Les discussions à table peuvent crisper, fâcher, tourner au vinaigre. Cela n'empêche pas la spécialiste en communi cation interpersonnelle belge Charlotte De Backer de considérer le repas comme l'endroit idéal pour évoquer des sujets sensibles ou difficiles. Sa recette ? "Si l'ambiance devient trop tendue, le repas offre l'occasion de manoeuvres de diversion. On passe comme si de rien n'était à une remarque sur la qualité de la viande ou la fraicheur des légumes". Surtout, de son point de vue, "le repas familial crée le bon contexte pour les sentiments d'ouverture, de confiance et de communication".

En termes de diversion, la télévision ferait aussi son office. Sa présence au moment du repas n'aurait rien d'anecdotique. Jean-Claude Kauffman l'explique : "Le repas est l'architecte de la vie familiale, imposant notamment une conversation par ailleurs plus aléatoire. Mais cette conversation est difficile dans nombre de ménages, qui doivent donc s'aider de la prothèse télévisuelle, pour masquer le silence et relancer la parole". Ceci explique, d'après lui, sa fréquente utilisation.

Bienfait 3 : Goûter et découvrir

Partager un même repas exposera sans doute à quelques aversions gustatives. Parmi les plus communes, on reconnaît : le navet, le foie, la betterave, l'aubergine, le chou… Pour éviter des scènes épiques à table, certains les supprimeront des menus. Or, en matière de goût, le simple fait d'avoir déjà rencontré un aliment augmente la probabilité de l'apprécier. "On sait expérimentalement par les psychologues du développement qu'il y a un phénomène qui s'appelle la simple exposition qui induit une familiarité. Elle est première dans la constitution de notre répertoire alimentaire", relate l'expert en alimentation Claude Fischler. Et d'ajouter que les goûts alimentaires ne sont pas indifférents à l'entourage. Ils peuvent se modifier via un processus dit de "suggestion sociale". Voir ses parents – plus encore ses frères et soeurs ou ses amis – déguster volontiers un met donne plus de chance à celui-ci d'être apprécié par nos papilles.

Bienfait 4 : Pour lutter contre la prise de poids

Certaines enquêtes font état d'une corrélation positive entre la raréfaction des repas pris en commun et l'augmentation de la consommation de produits sucrés, de snacks, de pizzas et d'autres aliments de consommation rapide, pré-préparés, prêts à réchauffer. Or, ce type de nourriture est généralement considéré comme trop riche en grais ses, en sel et en sucres. "Dans les conseils donnés pour lutter contre la prise de poids et l'obésité, on retrouve dès lors celui-ci: manger à table, privilégier les repas familiaux [NDLR: entendez autres que solitaires] plutôt que de manger selon son envie", remarque l'ASBL Question Santé.

De même, prendre ses repas à l'extérieur est associé à un apport supérieur en énergie, inférieur en vitamines et minéraux. On consommerait moins de fruits et de légumes qu'à la maison. Et les portions seraient plus grandes. Ainsi, "les repas pris à l'extérieur seraient généralement moins bons pour la santé", relève-t-on dans la littérature scientifique. L’Institut belge de santé publique (1) – devenu aujourd'hui Sciensano - nuance : cela dépend du choix du restaurant et des repas pris à la maison. Tous ne riment pas avec nourriture préparée par nos soins. Or les plats à emporter à la maison n'ont pas toujours toutes les qualités diététiques. Petite observation complémentaire reprise par Sciensano : participer à la préparation du repas pourrait augmenter la consommation de légumes chez les cuistots en herbe.

Bienfait 5 : Resserrer les liens

Inviter à manger chez soi, s'attabler ensemble après avoir pensé au repas, pris le temps de cuisiner, dressé la table… envoie un message aux hôtes. "Vous êtes importants pour moi". Accepter l'invitation et partager cette table ouverte transmet ce même signal.