Retour à Éthique

Les "petites mains" de la planète lèvent le poing

© Dominique De Vlieger © Dominique De Vlieger

La catastrophe du Rana Plaza, au Bangladesh, a mis en lumière les conditions de travail déplorables des ouvrières du textile. Aujourd'hui, les choses changent, mais timidement. On reste loin, en Asie comme ailleurs, d'une véritable régulation des filières de l'habillement.


Le 24 avril 2013, les huit étages du Rana Plaza, à Dacca (Bangladesh), s'effondrent dans un fracas indescriptible, tuant 1.136 ouvriers du textile et blessant ou mutilant 1.650 autres. Le matin même, certains avaient alerté les contremaîtres sur la présence de fissures dans le bâtiment, mais ils avaient été renvoyés illico à leurs machines à coudre.

À l'époque, cette catastrophe donne une résonance particulièrement amère aux cris d'alarme lancés depuis des années par les ONG et les syndicats. Salaires dérisoires, libertés syndicales bafouées, rythmes de travail éreintants : tel est le lot de millions d'ouvriers asiatiques du textile, le plus souvent des jeunes femmes déracinées des campagnes.

Deux ans et demi après cette catastrophe (la pire d'une série moins médiatisée), toutes les victimes et leurs ayants-droit ont enfin la garantie d'être indemnisés : les 30 millions de dollars nécessaires ont été rassemblés par les enseignes et les marques concernées.

Ce pas en avant n'est pas isolé. Quelques semaines à peine après l'effondrement, un accord dont la finalisation traînait depuis des années a été signé au Bangladesh. Il prévoyait l'inspection de 1.250 usines: une tâche aujourd'hui terminée qui doit aboutir à une meilleure sécurité du personnel. Plus au sud, au Cambodge, de grosses manifestations ont amené le gouvernement à augmenter le salaire mensuel dans le secteur textile (de 95 à 128 dollars).

Des travailleurs européens et cambodgiens avaient interpellé, ensemble (une première dans les annales de ce secteur), les marques Esprit, Hema et consorts pour revendiquer des conditions de travail dignes du 21e siècle. Trois ans plus tôt, en Indonésie, un protocole d'accord prévoyant une meilleure liberté d'action syndicale dans les usines avait été signé entre les syndicats et six grandes marques.

Un progrès sans lendemain

Peut-on parler d'un basculement dans l'industrie mondialisée de l'habillement? "L'accord sur les inspections au Bangladesh, juridiquement contraignant, a été un moment historique, reconnaît Jean-Marc Caudron, coordinateur à la plate-forme AchACT (Action Consommateurs Travailleurs). Mais le soufflé, aujourd'hui, retombe clairement".

En réalité, tout reste à faire... Là où des augmentations de salaire ont été consenties, elles restent loin, très loin, de permettre une vie décente et ne font que rattraper de longues années de blocage des rémunérations.

Lorsqu'une marque est critiquée dans un pays pour les pratiques quasiment esclavagistes de ses fournisseurs, elle peut assez aisément délocaliser dans le pays voisin. Rien de plus simple que de mettre en concurren ce tantôt les États, tantôt les travailleurs via un chantage à l'emploi: "Vous protestez contre les cadences de travail ou un prix trop bas? Votre voisin les accepte, lui!"

ONG et syndicats placent aujourd'hui tous leurs espoirs dans l'adoption de véritables systèmes de régulation du secteur textile. Ceux-ci inscriraient les normes sociales et environnementales dans des législations et non dans de simples accords volontaires ou privés avec les marques. Cette régulation pourrait passer, à l'avenir, par des plans nationaux qui, dans chaque État membre des Nations-Unies, engageraient la responsabilité juridique des firmes envers leurs fournisseurs, et cela jusqu'au dernier maillon des sous-traitants. Un espoir rendu possible par les principes directeurs de l'ONU sur les entreprises et les droits de l'homme.

Nouveaux "eldorados"

Ce combat s'annonce long et titanesque, car il est loin de ne concerner que l'Asie. Les marques sont de plus en plus tentées de délocaliser ou d'étendre leurs filières vers l'Afrique. En Éthiopie, le salaire moyen consenti aux ouvriers du textile est de 30 à 50 dollars par mois. Encore moins qu'au Myanmar (Birmanie).

Plusieurs pays d'Europe de l'Est (Roumanie, Bulgarie, Macédoine, Ukraine...) pratiquent aujourd'hui des salaires proches de ceux de la Chine. La même Chine qui envoie ses déshérités travailler dans les ateliers semi-clandestins d'Italie. Tout cela, pour alimenter notre boulimie de vêtements entretenue par les sirènes de la mode.

 

Pour en savoir plus ...

Événement à Bruxelles

Du 12 au 14 octobre, AchACT et le réseau international Clean Clothes Campaign organisent, à Bruxelles, le Forum Living Wage Now. Axé sur la défense d'un salaire vital, il donnera la parole à des témoins de l'industrie textile venus des quatre coins du monde, et rassemblera experts, enseignes, ONG, etc. Débats, conférences, projections, expos, concerts...

>> Plus d'infos : www.achact.be • 010/45.75.27 ou 28.

Images saisissantes sur le vrai prix de nos fringues

Pourquoi la confection vestimentaire est-elle devenue le deuxième secteur le plus polluant de la planète après le pétrole ? Comment l'Europe et les États-Unis ont-ils accepté de voir leur industrie textile délocalisée à 97% dans les pays en développement ?

Destiné au grand public, le documentaire True Cost du réalisateur Andrew Morgan apporte des réponses cinglantes à ces questions ; de celles qui rudoient nos habitudes de consommateurs habitués à consulter distraitement les catalogues de prêt à porter.

Difficile de rester de marbre face à ces ouvrières cambodgiennes suppliant de ne plus acheter des chemises à 10 euros ou des jeans à 20 euros. Face à ces patrons américains justifiant les bas salaires par le "choix délibéré que font les ouvrières de travailler dans ces usines de confection".

Le contraste est saisissant : d'un côté, cette orgie de consommation de vêtements dans les pays riches, où la mode dicte les compulsions d'achat les plus insensées ; de l'autre, le mépris des droits sociaux des ouvrières, bafoués par les sous-traitants locaux, eux-mêmes tenus en otage par l'obsession des prix bas.

True Cost nous promène tant dans l'arrière-cour des ateliers usines asiatiques - là où la liberté syndicale est bien difficile à faire respecter - que dans les champs de coton du Pendjab (Inde) pulvérisés de pesticides toxiques par avion. C'est tout un système mondial qui est malade.

Mais, très intelligemment, True Cost dévoile également le succès d'alternatives orientées "commerce équitable". Il donne la parole à des acteurs qui, comme la créatrice Stella Mc Cartney, refusent l'oppression des petites mains.

>> À voir le samedi 24 octobre, à 17h45, au Festival des libertés (Théâtre national/KVS) et le lundi 12 octobre à 19h45 au Forum Living wage now (cinéma Galeries), à Bruxelles.

Vu d'Asie

En Marche : Bruno Deceukelier, vous êtes coordinateur pour l'Asie de Solidarité mondiale, l'ONG du MOC. En quoi consiste votre travail sur place ?

Bruno Deceukelier : Avec les organisations syndicales locales, nous tentons notamment d'arracher de meilleures conditions de travail et un salaire décent pour le personnel du textile. Nous mettons l'accent sur la protection sociale en travaillant avec des partenaires locaux qui, à côté de l'animation de leurs membres, mènent aussi des campagnes nationales.

Au Cambodge, par exemple, nous avons formé des milliers de délégués syndicaux aux enjeux de l'économie globale et aux racines profondes du phénomène des bas salaires. Ces délégués, à leur tour, conscientisent des dizaines de milliers de travailleurs. Ceux-ci peuvent ainsi affiner leurs revendications envers les patrons locaux et mettre la pression sur les marques et le gouvernement.

Grâce à ce travail, notre partenaire, C.CAWDU (la plus grosse organisation syndicale du secteur textile au Cambodge, qui comprend de nombreux syndicats "jaunes" proches du pouvoir) s’est allié avec des organisations syndicales indépendantes.

EM : Un exemple de succès ?

BD : Fin 2013, 110.000 ouvriers cambodgiens issus de 135 usines ont manifesté en portant des tee-shirts et des autocollants qui affichaient les revendications de salaire et de sécurité au travail. Durement réprimées par les forces de l’ordre, ces manifestations ont tout de même abouti à ce que, sous la pression de l’opinion publique, huit marques européennes demandent ensemble au gouvernement cambodgien et aux manufacturiers d'adopter des salaires décents. Le salaire minimum a bien été relevé, mais insuffisamment. Au Bangladesh, après plus de deux ans de pressions sur les marques, les victimes du Rana Plaza ont obtenu une indemnisation cinq fois supérieure au taux légal.

Mais tout cela ne suffit pas: nous devons dépasser l'échelle locale et exiger de ceux qui font les plus hauts profits - les géants de l'habillement comme H&M ou Zara - un engagement clair et net en faveur de salaires plus élevés dans l'ensemble de la chaîne de sous-traitance. Une campagne comme celle de Solidarité mondiale y aide grandement car la pression s'exerce sur l'autre bout de la chaîne, à savoir les consommateurs et la distribution en Europe.

EM : Un autre type d'actions concrètes ?

BD : La Centrale nationale des employés (CNE) organise en Belgique des formations aux enjeux globaux du textile à l'intention des délégués qui travaillent dans la distribution pour des marques internationales. Avec eux, nous faisons pression sur les grandes enseignes pour qu'elles rejoignent la Fair Wear Foundation (FWF), une organisation européenne qui a l'avantage de regrouper syndicats et ONG pour la défense d'un but commun : améliorer les conditions de travail et organiser des inspections indépendantes dans les usines.

À la suite de la campagne de 2014, JBC et Bel&Bo ont rejoint les entreprises belges déjà inscrites à la FWF. Ce travail de longue haleine repose sur une mobilisation sans cesse renouvelée des consommateurs.

>> Plus d'infos : www.fairwear.org