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Le business des soins dentaires

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En quelques années, le business dentaire a pris de l'ampleur. Après s’être fait soigner les dents à l’étranger, certains patients reviennent heureux, d'autres n'osent plus ouvrir la bouche pour sourire. Des risques existent à se faire soigner ailleurs qu'en Belgique. Mais aussi chez nous, où la santé publique est de plus en plus menacée par des praticiens peu scrupuleux.


Souriez, ils s'occupent de tout : logement, transport de l'aéroport à l'hôtel, rendez-vous médical à la clinique dentaire, guide touristique… Sur son site Internet, un organisateur de "voyages dentaires" s'engage à ce que votre séjour en Hongrie se passe dans les meilleures conditions. Des avis élogieux le confirment sur ce même site : "Après 10 jours, j'ai une bouche toute neuve, explique Olivier, et je suis tombé amoureux de Budapest !" "La dentiste travaillait vite et bien, raconte Juste, 48 ans. Les séances sont plus courtes qu'en France sans que le travail soit expédié !"

D'autres témoignages, postés eux sur des forums consacrés aux soins dentaires à l'étranger, évoquent plutôt la déception : "La clinique ? Une pièce de 20 mètres carrés où deux secrétaires commerciales partagent l'espace avec le dentiste et son assistante", témoigne l'une. "J'ai été carrément maltraitée, se plaint une autre. Une des cinq couronnes collées à la va-vite dans un bain de sang est tombée à mon arrivée en France."

La Hongrie, Eldorado des soins dentaires

L'argument avancé par les patients tentés par l'Est de l'Europe – souvent la Hongrie – pour s'y refaire une bouche : le prix. En Belgique, le placement d'un implant, c’est-à-dire d'une fausse racine en métal, fixée à l'os de la mâchoire, coûte entre 1.000 et 1.200 euros non remboursés par l'assurance soins de santé obligatoire (1).

Dans une clinique hongroise, comptez 450 euros en moyenne. "Ils pratiquent des prix incroyables, confirme Etienne Laurent, médecin-conseil à la Mutualité chrétienne (MC). Ils achètent leurs implants probablement moins cher que les dentistes belges qui, eux, sont tenus de se fournir uniquement auprès de fournisseurs contrôlés par les autorités."

Question qualité des soins, nombre de ces soignants ont été formés en Allemagne. Dans la profession, il semble que ce soit gage de qualité. Pourquoi sont-ils moins chers, alors ? Parce qu'en Hongrie, le coût de la main d'oeuvre est meilleur marché. Le prix d'un implant à Bruxelles équivaut au prix d'un implant plus le travail des praticiens à Budapest. "C'est vrai, leur travail coûte moins cher… constate Michel Devriese, président de la Société de médecine dentaire. Mais si ces pays avaient une couverture sociale magnifique comme la nôtre, les coûts salariaux seraient les mêmes."

"La clinique ? Une pièce de 20 mètres carrés où deux secrétaires commerciales partagent l'espace avec le dentiste et son assistante"

Pas sans risques

Malheureusement, l'accident thérapeutique existe. Un professeur d'université donne un exemple, relaté ici par Etienne Laurent : "L'implant était placé tellement loin qu'il s'est perdu dans le sinus du patient. Le praticien hongrois en a alors placé un autre. De retour en Belgique, cette personne a dû être hospitalisée d'urgence pour l'infection importante du sinus où se promenait l'implant." Ce type d'interventions effectuées à la vavite est fréquent. "Ils savent que leurs patients arrivent en avion et repartent aussitôt l'intervention terminée. Ils ne sont pas inquiétés."

La nécessité d'aller vite enclenche un deuxième risque : le mauvais suivi. Un implant se construit en plusieurs mois. Michel Devriese en détaille les étapes : "Extraire la dent, laisser cicatriser, poser ensuite l'implant, attendre trois à six mois pour que l'os fusionne avec l'implant. Peut-être sera-t-il nécessaire de reconstruire préalablement le volume osseux avec du biomatériau. La gencive doit cicatriser. Sans compter que la couronne doit être faite sur mesure !" L'implantation immédiate existe "mais tout ne peut être fait correctement en une étape. À l’étranger, les soins sont conçus pour en faire un maximum en un minimum de temps. En termes de qualité de suivi, c'est catastrophique !"

Troisième risque : ne pas trouver d'aide de retour au pays. Quel dentiste belge voudrait intervenir dans une bouche traitée par un autre ? Denis Delvenne, dentiste-conseil à la MC, en a fait l'expérience dans son cabinet liégeois. "J'ai rédigé un devis pour une patiente qui voulait remettre sa bouche en état. Elle a trouvé ça trop cher. Elle parle allemand, elle a un mobile-home, elle est alors partie une semaine en vacances en Hongrie. Ils lui ont extrait les dents qu'il fallait enlever, mis les implants, puis placé un travail provisoire. Elle devait attendre le mois suivant pour placer les couronnes définitives." De retour en Belgique, elle frappe à la porte du dentiste qu'elle avait pourtant boudé quelques mois auparavant. "Elle souffrait et voulait que je lui dévitalise les dents. Je l'ai soulagée mais lui ai expliqué que je n'étais pas une roue de secours !"

Les dentistes sont frileux et c'est normal. Ils ont une responsabilité sur les soins qu'ils procurent, rappelle Michel Devriese. "Si un patient arrivait avec une couronne décelée de son implant ou avec une infection, je l'inviterais à retourner en Hongrie consulter la personne qui l'a soignée. Je ne peux pas intervenir car j'ignore le modèle et la marque de l'implant, quel tournevis utiliser, quel type de vis, quelle force de serrage appliquer…"

Conseils utiles

On voit sur Internet des locaux magnifiques, de grands sourires, des blouses blanches propres… mais cela ne garantit pas la qualité des soins. "Moi, je n’irais pas !, admet Etienne Laurent. Les soins se font chez un dentiste qu'on connaît, quelqu'un qui assure ce qui se passe avant, pendant et après les interventions." Pourtant, certains s'y risquent, confirme-t-on à la Société de médecine dentaire, regroupement de dentistes en Belgique francophone. "Il y a des cas mais à ce stade, leur nombre est peu élevé."

"À l'heure actuelle, aucun affilié MC n'a interpellé sa mutualité pour une demande ou une plainte à la suite de soins dentaires à l'étranger", affirme Jacques Boly, médecin-conseil à la MC et expert en matière de soins à l'étranger. Il rappelle les conditions nécessaires à l'intervention de la MC dans des soins ambulatoires ailleurs qu'en Belgique : "Seulement si l'urgence le justifie ou si les conditions médicales sont meilleures là-bas". Par ailleurs, le patient traité en Belgique est nettement mieux protégé par la loi relative aux droits du patient, les médiateurs fédéraux, le Fonds des accidents médicaux et, bien-sûr, le service juridique des mutualités. Toutes ces instances ne peuvent pas intervenir pour des soins donnés à l'étranger.

Des sourires sur papier glacé

"Le budget belge des soins dentaires est de 884 millions d'euros, précise Michel Devriese. Divisez ce montant par 11 millions d'individus, ça fait 80 euros par bouche. Le prix d'une visite et d'un détartrage. Ou d'un détartrage et d'une radio panoramique." C'est vrai, il conçoit que la technologie dentaire ne cesse de se développer. "Mais ça a un coût ! On ne peut pas dire à la population qu'on peut désormais s'offrir un sourire comme ceux des magazines de papier-glacé."

Les autorités misent plutôt sur la prévention. "Et quels bons résultats ! En 1980, seulement 2% des enfants de 12 ans étaient exempts de caries. En 2010, ils étaient 60% !" Si la sécu ne rembourse pas les sourires de stars, elle permet toutefois à une grande majorité de la population de préserver son patrimoine dentaire pour peu qu'elle s'y attèle de son côté (soins d'hygiène de base, consultation annuelle chez le dentiste…). De quoi permettre au plus grand nombre de sourire à pleines dents !


Qui contrôle les soins dentaires en Belgique ?

Il n’est pas impossible, chez nous, d’être soignés par des dentistes peu scrupuleux. Les autorités publiques ont peu de possibilité de contrôle sur le terrain. Certains professionnels plaident pour la mise en place d'un Ordre des dentistes.

Peu avant l'été dernier, la police perquisitionnait un dentiste belge à la suite de la plainte d'une patiente. Sur place, pas moins de onze infractions sont constatées : absence de stérilisateur et d'autorisation pour l'utilisation de ses appareils de radiographies, non-respect de la règlementation environnementale des déchets, fraude au tiers-payant, produits périmés, travail au noir à 100%… Tout cela avec un numéro délivré par l'Inami. Ahurissant : le dentiste était financé par la sécurité sociale mais son activité n'était pas identifiée.

Inquiétant, aussi, car ce praticien mettait tous les jours la santé d'enfants et d'adultes en danger. Selon certains dentistes, la seule instance qui peut mettre un terme à ces dérives est un Ordre des dentistes. "Il en existe un dans tous les pays avoisinants, pourquoi pas chez nous ?, questionne Denis Delvenne, dentiste-conseil à la MC. Ce serait plus simple d'avoir une instance dirigeante qui fixe les limites, qui garantisse le respect de la déontologie, qui règlemente la stérilisation…"

Même discours du côté de la Société de médecine dentaire : "Il faut un organe qui protège certaines valeurs fondamentales dans l'exercice du praticien, martèle Michel Devriese, son président. C'est la responsabilité du politique de protéger la santé publique de ses concitoyens en encadrant les professions de la santé". Il insiste sur le moment : "aujourd'hui". Car il sent une certaine dérégulation dans le secteur. De nombreux dentistes étrangers s'installent durant des périodes courtes en Belgique dans le but d'y gagner beaucoup d'argent. L'année dernière, le SPF de la Santé publique a reconnu plus de praticiens venant de l'étranger que de personnes ayant étudié en Belgique. Si la réglementation européenne le permet, "on regrette qu'il n'y ait pas d'enquête efficace et sérieuse". En effet, un numéro Inami est attribué à chaque personne figurant sur les listes du SPF sans que leur background soit analysé pour autant. Négligence qui, il y a quelques années, a permis à quelques praticiens radiés de l’Ordre des dentistes français de s'installer en Belgique sans être inquiétés.

D'autres acteurs de la santé ne sont que moyennement emballés par la création d'une instance de contrôle propre à la profession. Davantage de contrôles seraient bienvenus, conviennent-ils, mais effectués par d'autres autorités comme l'Agence fédérale pour le contrôle nucléaire (compétente en matière d'imagerie médicale) ou par des confrères dans un système peer to peer. "Le pépin, affirme un acteur bien informé, c'est qu'actuellement personne n'est en mesure de sanctionner un dentiste qui, de toute évidence, tient un cabinet malpropre ou ne dispose pas d'un matériel adéquat."

Ordre des dentistes ou pas, il semble que ce soit au politique d'avancer un pion.