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Le rap, musique de notre époque

(c) Shane Rounce on Unsplash (c) Shane Rounce on Unsplash

Apparu dans les quartiers pauvres de New York, le rap a longtemps véhiculé une image de musique engagée et politique. Pourtant, pendant près d’une décennie, les rappeurs n’ont fait que raconter leurs exploits et leur envie de faire la fête. Cet engagement viendra plus tard et marquera de son empreinte la musique. Aujourd’hui, il semble avoir disparu. Vraiment ? Il faut juste regarder plus loin et voir le rap comme un art à part entière.


Sommaire 

Le rap, musique de notre époque

Coke La Rock, le premier rappeur

Un nouveau créneau de contestation

Violent et brut, comme la réalité 

Un engagement toujours présent 

De nouveaux rappeurs et publics 

Le hip-hop (1), et plus particulièrement le rap (2), a-t-il aujourd’hui trouvé sa place, en haut des affiches et des meilleures ventes d’albums ? Quoi qu’il en soit, il est partout, des festivals rock et électro aux défilés de mode, en passant par le sport et la fiction audiovisuelle. Si la notoriété du rap est importante depuis déjà longtemps outre-Atlantique, la tendance ne peut plus se nier par chez nous. En France, six récompenses sur treize ont été décernées à des artistes émanant du hip-hop lors des Victoires de la musique 2018. Les rappeurs belges accumulent quant à eux les disques d’or. Pourtant, les critiques envers le rap restent nombreuses : trop violent, trop vulgaire... Mais aussi, moins contestataire et moins engagé. Pourquoi et comment le rap en est-il arrivé-là ? Bref récapitulatif d’une musique omniprésente dans notre société.

Tout a débuté dans la salle des fêtes du 1520 Sedgwick Avenue, dans le Bronx, à New York, le soir du 11 août 1973. Clive Campbell a décidé de rendre service à sa soeur Cindy pour sa fête d’anniversaire. Ce sera lui le DJ et animateur de la soirée. La première block party (3) hip-hop de l’histoire s’annonce mémorable. 

Arrivé en 1967 alors qu’il a 12 ans, tout droit de la capitale jamaïcaine Kingston, Clive se taille rapidement un nouveau nom, de par sa carrure imposante et ses prouesses au lancer du poids et en basket-ball : Hercules. Il en garde le diminutif « Herc » pour devenir Kool Herc une fois installé derrière les platines. De son pays, il ramène la tradition des sound systems, ces façades d’enceintes qui entourent le selecter, celui qui tente d’attirer le plus de monde avec ses disques. Ce soir-là, Herc s’aperçoit que son public préfère le funk à son dancehall et reggae natals. Et plus encore, les moments où seule la rythmique des instruments, en particulier la batterie, fait vibrer les baffles. Lui vient alors l’idée de prolonger ces passages sans paroles en se procurant des vinyles identiques et en les alternant grâce à ses deux platines. Le break beat était né. Et avec lui, le rap. 

Kool Herc, micro en main, profite de ces moments instrumentaux pour inciter son public à danser, dédicacer les gens présents ou encore calmer les tensions. Cette démarche microphonique, ce sont les toasts – poèmes narratifs écrits en rimes – des deejays jamaïcains qui l’ont inspiré. Ces derniers, longtemps observés par Herc dans les banlieues de Kingston, ont pour vocation à accompagner vocalement les selecters. 

Coke La Rock, le premier rappeur

Avec le temps, produire des break beats de plus en plus sophistiqués demandait beaucoup trop d’attention et de concentration à Herc. Il décide alors de confier le micro à son ami Coke La Rock. Ayant pris pour exemple les DJs disco et leur utilisation rythmique des mots – ellemême influencée des animateurs de radio afro-américains – Coke s’empare de l’argot le plus branché pour garder le public motivé et inciter les danseurs à se lâcher. Coke La Rock est considéré comme le premier MC, mike controller ou master of ceremony. Comme le premier rappeur. 

Cette nouvelle manière d’animer une block party est rapidement appropriée par d’autres. Plusieurs groupes se forment et accompagnent un DJ, à l’instar des Soulsonic Force avec Afrika Bambaataa, des Fantastic Five avec Grand Wizard Theodore ou encore des Funky Four avec DJ Break-Out. Les cassettes pirates sur lesquelles ils vantent leur ego, leurs exploits et leurs fêtes investissent rapidement les quartiers new-yorkais. Jusqu’au jour où Sylvia Robinson, copropriétaire de Sugar Hill Records, trouve un intérêt commercial à cette nouvelle façon de poser les mots sur de la musique. Elle rassemble alors trois rappeurs amateurs et forme le Sugar Hill Gang. La productrice décide de revisiter le morceau « Good Times » de Chic. Un enregistrement plus tard, « Rapper’s Delight » – un hymne à la fête et à l’amusement – sort en septembre 1979 et devient un tube planétaire, le disque se vendant rapidement à plusieurs millions d’exemplaires à travers le monde. Le grand public découvre le rap et celui-ci s’apprête à bouleverser le paysage musical. 

Un nouveau créneau de contestation

En 1982 sortent deux morceaux fondamentaux. En avril, « Planet Rock » met en lumière les prouesses d’Afrika Bambaataa à créer un nouveau morceau à l’aide d’une boite à rythmes en associant de l’électro, du funk, du rock et de la soul. Ancien membre de gang, le DJ actif depuis plusieurs années est le fondateur de la Zulu Nation, qui a pour but de prôner la non-violence et le rassemblement par la musique.

En juillet, le grand public découvre pour la première fois un rap dans lequel la vantardise et l’exaltation de soi ne ponctuent pas chaque phrase. Grandmaster Flash et The Furious Five rappent en effet la misère du quartier et le désespoir d’y vivre dans « The message » (4). Flash, DJ reconnu et spécialiste du scratch (5), et ses comparses avaient émis de nombreux doutes quant à sortir un disque de rap avec de telles paroles, habitués à rapper leurs moments de bon temps. Mais leur productrice Sylvia Robinson, encore elle, insista. Le morceau devint rapidement le nouveau succès de Sugar Hill Records et personne ne remit en cause cette décision. 

Cette description d’une vie sociale difficile et misérable inspirera de nombreux rappeurs. « Le rap est devenu le medium favori, et une entrée directe vers le public, des jeunes issus des quartiers défavorisés qui n’avaient pas voix au chapitre. Ils se sont mis, par ce biais, à raconter des choses, parfois politiques » (6), explique Pierre Evil, auteur de « Gangsta rap ». « C’est parce que nous avons eu connaissance des horreurs qu’engendrait la guerre du Vietnam que nous avons pu l’arrêter. Alors je me suis dit que c’était ce que je voulais faire en tant que rappeur. En décrivant le plus exactement possible ce qui se passe dans ma communauté, on pourrait avec un peu de chance arrêter tout cela » (7), expliquait quant à lui Tupac, future célébrité du rap, en 1991. 

Violent et brut, comme la réalité

Le rap prend une nouvelle dimension avec le succès de Run-DMC, en 1983. Issus de la classe moyenne, ils allient rock et rap sous fond de revendications sociales et antiracistes. Dans la même veine musicale, les Beastie Boys, trois Blancs du milieu punk, et le succès de leur album « Licensed to Ill » en 1986 prouvent que le rap n’est plus cantonné aux quartiers noirs et pauvres de l’Amérique. C’est pourtant dans ces quartiers que va naître l’un des courant les plus influents : le gangsta rap.

"Il y a une exagération artistique. On est dans un imaginaire qui rappelle celui de l'exaltation des vlauers de la mafia illustrée dans les films de Coppola et Scorsese."

Celui-ci trouve ses racines dans l’album de Lightnin’ Rod, membre des Last Poets, « Hustlers convention » sorti en 1973 dans lequel l’artiste narre en poésies et en toasts les histoires de deux voyous. C’est néanmoins en 1988 que le gangsta rap trouve ses meilleurs représentants au moment de la sortie de l’album « Straight Outta Compton » de N.W.A (8)

Via leurs paroles violentes, crues, dénonçant l’injustice, la misère, le racisme et les violences policières – le titre « Fuck tha police » leur vaut un avertissement du FBI – N.W.A dépeint leurs vies au sein de Compton, dans le Comté de Los Angeles, où la guerre des gangs et les ravages de la drogue sont omniprésents. Leurs chansons, le groupe les qualifie de reality rap (9). Pierre Evil ajoute qu’il y a « une exagération artistique. On est dans un imaginaire qui rappelle celui de l’exaltation des valeurs de la mafia italo-américaine illustrée dans les films de Francis Ford Coppola et Martin Scorsese. (...) La criminalité fait fantasmer, c’est un trait de l’industrie culturelle qui fait vendre. Certains artistes endossent ce rôle-là et répondent à un public qui en est fasciné. (10) » 

Dans un autre registre, sans pour autant abandonner la provocation et la violence dans leurs propos, le groupe Public Enemy s’inscrit dans un véritable engagement politique. Il dénonce l’aliénation des Noirs, la domination du crack, le racisme... Chuck D, leader du groupe inspiré des Black Panthers, de Malcolm X et proche de la Nation of Islam, tient des propos virulents envers les médias, l’éducation et la politique reaganienne. Il caractérise le rap de « CNN de l’Amérique noire », devient avec Public Enemy le porte-drapeau de la communauté afro-américaine et insuffle un vent nouveau sur le rap.

Un engagement toujours présent 

Le succès du rap aux États-Unis fait rapidement des émules ailleurs dans le monde. Notamment en France et en Belgique. Portés par la vague Public Enemy, les premiers groupes instaurant le rap le font avec une grande majorité de textes socialement engagés. L’amusement et l’entertainement n’ont pas totalement disparu et le tube « Vous êtes fous » de Benny B, sorti en 1990 prouve que l’on peut mixer les deux. 

Aujourd’hui, l’engagement social et politique cher aux années 90 semble avoir disparu des ondes pour laisser la place à un rap dénué de revendications. Pour les observateurs du milieu, la réalité est toute autre. « On ne peut pas dire que le rap engagé n’existe plus. C’est juste qu’il se trouve en arrière- plan et qu’il n’est pas valorisé. Il intéresse beaucoup moins de monde, et de ce fait, il ne fait plus recette », déplore Alain Lapiower, ancien directeur de Lezarts Urbains (11) qui observe le mouvement hip-hop depuis ses débuts.

"Les artistes ont toujours des choses à dire, mais ils s'expriment différemment. Il faut prendre le rap comme n'importe quel objet culturel et le décrypter." 

« Avant, il y avait une façon très évidente de mettre des mots sur des revendications et en dédier des chansons entières. Les artistes ont toujours des choses à dire, mais ils les expriment différemment », nuance Martin Vachiery, rédacteur en chef de Check (12) et réalisateur de « Yo, non peut-être ». « Il faut s’intéresser au rap comme n’importe quel objet culturel, décrypter le message, le sous-texte... Une punchline de Kaaris peut s’avérer tout aussi percutante qu’un morceau de cinq minutes d’Assassin (figure de proue du rap politique en France, NDLR). » 

Rappelons que la coexistence du message engagé et de l’entertainment a toujours été intrinsèque au rap. Encore aujourd’hui. Pour exemple : Nekfeu, lors des Victoires de la musique 2016 sur France 2, détourne ses paroles pour piquer Marine Le Pen et clame son soutien à un humanitaire enfermé au Bangladesh mais critiqué en France ; Vald dénonce la société de (sur)consommation dans « Mégadose » ; PNL narre mieux que quiconque la détresse et le désespoir des banlieues françaises. Et ces trois artistes font partie des plus gros vendeurs des trois dernières années en France. 

De nouveaux rappeurs et publics

Comment en sommes-nous arrivés à ce que le haut des charts soit monopolisé par des rappeurs « moins engagés » ? Cette « culture beaucoup plus accessible que d’autres mouvements culturels » (13), dixit Akhenaton, leader du groupe IAM, a fait de nombreux adeptes et le hip-hop n’est plus cantonné aux quartiers défavorisés. « De nouveaux artistes qui ne venaient plus des quartiers pauvres, issus parfois de milieux aisés, sont arrivés », explique Alain Lapiower. « Les rappeurs n’avaient plus le même profil, le même langage, les mêmes préoccupations dans leurs chansons... Ils ont donc attiré un nouveau public, et les opérateurs culturels se sont trouvés une nouvelle passion pour le rap ! Les mecs des quartiers n’inspirent pas la confiance, on se méfie d’eux. Il était difficile de leur ouvrir les portes. Tu dégages des a priori différents que tu viennes de Boitsfort ou de Molenbeek ». Les salles de concert ouvertes à ces nouveaux rappeurs, d’autres propos dans leurs textes, et les foules ont rapidement investis les lieux. 

« La contestation et la dénonciation s’expriment par d’autres vecteurs aujourd’hui », ajoute Martin Vachiery. « Dans les années 90, Internet et les réseaux sociaux n’existaient pas. Une vidéo sur Youtube, un billet sur Facebook... permettent maintenant à n’importe qui de manifester ses sentiments. La musique est moins privilégiée. » 

Pour conclure, rappelons donc que le rap est une musique très diversifiée avec des chansons engagées, d’autres destinées aux boites de nuit, à l’amusement, au story telling, à l’egotrip... Tout le monde peut y trouver son compte. S’il y a 30 ans, le rap engagé était le courant majoritaire, il n’a aujourd’hui pas disparu mais a laissé de la place à d’autres mouvances qui satisfont une part de la population importante. « Le rap était une musique d’une minorité, puis d’une jeunesse, et maintenant d’une époque », synthèse Martin Vachiery. Ou pour citer Kanye West : « Le rap est le nouveau rock ’n’roll » (14). # 

Une sélection d’albums de rap par la rédaction de Démocratie

  • IAM « L’école du micro d’argent »
  • Oxmo Pucino « L’amour est mort »
  • Keny Arkana « Entre ciment et belle étoile »
  • Starflam « Survivant »
  • Gaël Faye « Rythmes et botanique »
  • Abd Al Malik « Gibraltar »
  • Chilla « Karma »
  • Queen Latifah « Black Reign »
  • Mos Def « Black on both sides »
  • Kendrick Lamar « To pimp a butterfly »