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Le hip-hop et les femmes : une relation difficile ?

© Joël Muniz - Unsplash © Joël Muniz - Unsplash

La culture hip-hop, via le rap, connait un succès planétaire. Les rappeurs touchent un large public. Pourtant, les accusations de misogynie restent nombreuses. Sont-elles justifiées ? Éclairage avec Fatima Zibouh, chercheuse en sciences politiques et sociales.


Le hip-hop est né au début des années 70 dans les quartiers pauvres de New-York. Cette culture se repose sur cinq grands piliers : le rap, le breakdance (un style de danse), le graffiti (de la peinture murale), le beatboxing (une musique faite en imitant des instruments de musique avec sa bouche) et de Djing (ou deejaying – l'enchainement de pistes musicales de manière cohérente). Aujourd'hui, le hip-hop rencontre un succès mondial, principalement par l'entremise du rap. En Belgique, de nombreux rappeurs ont la cote. Ils occupent une place importante dans la programmation des festivals et remplissent les salles de concert. Certains de leurs clips totalisent plusieurs millions de vues sur Youtube. Pourtant, le rap essuie de nombreuses critiques médiatiques. La culture hip-hop est-elle vraiment misogyne ? Fatima Zibouh consacre son doctorat aux cultures urbaines, plus précisément aux expressions culturelles et artistiques des minorités ethniques dans les villes multiculturelles.

En Marche : Quelle place les femmes occupent-elles dans le hip-hop aujourd’hui ?

Fatima Zibouh : Dans le cadre de ma recherche doctorale, j’ai rencontré peu de femmes investies dans le hiphop. Cela dit, le hip-hop est une culture qui comprend différentes disciplines. On trouve plus facilement des femmes dans la danse (le breakdancing) ou le slam. Les femmes ne sont donc pas absentes de ce champ. Certaines d’entre elles s’investissent dans le rap, le graffiti, le breakdancing ou le deejaying mais elles sont moins visibilisées. Par ailleurs, des initiatives émergent. Elles valorisent l’engagement des femmes dans le hip-hop. Cela se manifeste par des conférences-débats, des expositions, des concerts... qui mettent en lumière les femmes de l’ombre. L’exemple du projet "La Belle Hip-Hop" – un collectif visant à promouvoir des artistes féminines du monde du hip-hop – illustre bien ces nouvelles dynamiques.

EM : Pourquoi le hip-hop est-il toujours pointé du doigt sur les questions de misogynie ? L’est-il davantage que d’autres musiques populaires, comme le rock ou la chanson française ?

FZ : La misogynie n’est en effet pas spécifique au hip-hop. On la retrouve dans d’autres courants artistiques, tout comme dans d’autres secteurs de la société. Ces représentations autour du hip-hop et plus particulièrement autour du rap sont liées à certains clips de rap. Ceux-ci véhiculent des images – sexistes – de femmes associées au matérialisme. Les corps féminins se dévoilent telles des marchandises, au même titre que les belles bagnoles ou les accessoires bling-bling. À cet égard, certains textes sont également problématiques.

Mais il serait regrettable de réduire le hip-hop à ces représentations négatives. Le hip-hop est une véritable contre-culture, loin d’être monolithique. Les différents courants et styles qui la constituent ne se limitent pas à une seule définition. Le hip-hop n’est donc pas plus misogyne que d’autres styles artistiques, que ce soit le rock ou la variété française par exemple. On retrouve les mêmes clichés sexistes dans ces autres formes d’expression artistique plus populaires.

EM : Constate-t-on une évolution sur cette question, au sein du hip-hop ?

FZ : En réalité, les femmes ont toujours été présentes au sein de la culture hip-hop. Et ce, dès son émergence en Europe, à la fin des années 1970. À Bruxelles, par exemple, des femmes se sont investies dans le breakdancing dès le début des années 80. Aujourd’hui, les femmes ont gagné en visibilité au sein de la culture hip-hop. Internet et les réseaux sociaux permettent une plus large diffusion de l’autoproduction et des créati - ons d’artis tes féminines. On retrouve par exemple des chanteu ses de rap, des danseuses de breakdancing ou des femmes qui créent des œuvres inspirées du graffiti. Le deejaying, pratiqué par des femmes, a lui aussi toujours existé. Cependant, ces femmes sont moins connues du grand public. La plupart d’entre elles officient dans des cercles privés.

EM : Comment expliquer que tant de femmes aiment le hip-hop, malgré l’image misogyne qui lui est régulièrement accolée ?

FZ : Encore une fois, je ne pense pas qu’il faille le réduire à cette conception misogyne. La plupart des textes de rap véhiculent des messages forts. Certains sont politiques et contestataires, d’autres, plus festifs, se veulent ancrés dans la sociologie de la jeunesse urbaine. Ne réduisons pas le hip-hop à l’un ou l’autre rappeur polémique dont les textes sont empreints de sexisme. Le rap interroge celui qui l’écoute sur son environnement, questionne la société, il amène souvent à réfléchir grâce à des textes recherchés. C’est surtout cela qui plaît à tant de jeunes – hommes ou femmes.

EM : Parler dans un langage direct, voire cru, cela fait-il partie d’un ensemble de codes véhiculés par le hip-hop ?

FZ :Oui, il y a clairement un vocable, un langage spécifique dans la culture hiphop et ce, en fonction de la discipline investie. Cependant, un artiste n’est pas l’autre, chacun a son style, chacun a son public. Il n’y a pas de codes spécifiques à la culture hip-hop. Ils appartiennent à chaque artiste.

EM : Se construire une image d’homme viril – et potentiellement misogyne – est-ce nécessaire pour percer dans le hip-hop ?

FZ : Je ne pense pas. La provocation peut certes faire partie des éléments qui contribuent à la notoriété d’un artiste. Toutefois, je ne pense pas que cette construction machiste puisse être considérée comme étant un facteur d’ascension ou de réussite pour un artiste hip-hop.

EM : Peut-on être rappeur et féministe ?

FZ : Pourquoi pas ? En tout cas, clairement, certaines rappeuses se revendiquent telles quelles. Alors pourquoi pas les rappeurs ? Dans les entretiens que j’ai menés auprès d’artistes hip-hop, je n’ai pas posé cette question. Mais cela vaudrait certainement la peine de les interroger sur le sujet. Ceux que j’ai rencontrés s’inscrivent en tout cas pleinement dans un discours d’émancipation des femmes et dans des revendications égalitaires entre les hommes et les femmes.

À côté de cela, on constate également la présence récurrente d’une figure féminine, celle de la maman. Presque tous les rappeurs, des plus amateurs aux plus mainstream, dédient une chanson à leur mère. Elle symbolise le sacrifice, l’effort et le dévouement.

EM : Les textes des chansons de hip-hop ne seraient-ils qu’un reflet des dynamiques à l’œuvre dans notre société ? En d’autres termes, le hip-hop serait-il misogyne simplement parce que la société l’est ?

FZ : Tout à fait. Le hip-hop – comme toutes les formes d’expression artistique – reflète les enjeux sociétaux du moment. Cependant, je n’affirmerais pas que le hip-hop serait par essence misogyne. Dans toutes les sphères de la société, de l’entreprise à la cellule familiale, on assiste à des rapports de domination masculine sur le féminin. Cela n’est donc pas spécifique à la culture hip-hop.

EM : Certains rappeurs con struisent des discours violents à l’égard des femmes. Cela traduit-il un mal-être, une "peur" de l’autre sexe ?

FZ : Je ne pense pas qu’on puisse appeler cela de la peur. À mon sens, cela fait plutôt partie d’une culture du patriarcat, de domination envers les femmes. J’ai interviewé plusieurs artistes de rap hardcore – qui charrie aussi des textes homophobes – et n’ai pas perçu une "peur" de l’autre sexe, ou en tout cas pas comme telle.

EM : La misogynie est-elle un prétexte pour attaquer des classes populaires et les populations issues de l’immigration, auxquelles certains associent les rappeurs ?

FZ : Dans les débats publics – que ce soit à travers les médias ou les politiques – il peut y avoir une tendance à ethniciser, voire à culturaliser le hip-hop à travers les jeunes de quartiers, de banlieues, souvent issus de l’immigration, d’origine maghrébine, etc.

Cela, pour expliquer de façon essentialisante que le rap serait, par exemple, misogyne. On construit donc des représentations sur base de stéréotypes qu’il faut véritablement questionner pour les déconstruire.

De l’autre côté, il serait réducteur de penser que seuls ceux et celles issus des classes populaires consomment la culture hip-hop. On voit de plus en plus qu’elle s’adresse à un public plus large, avec des personnes issues de tous les milieux culturels et sociaux. La culture hip-hop représente l’un des rares espaces favorisant une mixité multiple et donc la rencontre avec des horizons différents. Il est plus que jamais nécessaire de dépasser cette représentation de la culture hip-hop de façon ségrégative.

Pour en savoir plus ...

  • www.urbandictionary.com : Pour comprendre l'argot et les expressions utilisées dans le rap. En anglais. 
  • www.genius.com : site consacré à l'explication des paroles de rap, et d'autres types de musique. 
  • www.whosampled.com : retrouver les samples utilisés dans un titre.