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Tel père, tel fils

par Nicolas Ancion, En Marche -

© Odile Brée © Odile Brée

Le dernier numéro de l'année est l'occasion pour En Marche de vous proposer une lecture d'un autre genre. Une fiction qui fait la part belle à la créativité. Plusieurs plumes se sont succédé au fil des ans dans nos colonnes. Des auteurs belges francophones confirmés ou en devenir. Soutenus chacun par un illustrateur qui donne formes aux mots, à l'histoire et à ses émotions. Cette année, la rédaction vous invite à la découverte de Tel père, tel fils, un texte de Nicolas Ancion, illustré par Odile Brée.


Tel père, tel fils, dit-on parfois. Je ne sais pas qui invente des bêtises pareilles, mais je ne fais pas partie des millions d'imbéciles qui les répètent ensuite, je peux vous l'assurer. Le père, c'est mon patron : il est médecin dans son cabinet en ville depuis bientôt trois décennies et tous les adjectifs qu'on peut lui coller dans le dos : sérieux, appliqué, rigoureux, stressé, renfermé, n'ont rien à voir avec ceux qui viennent à l'esprit pour décrire son fils. Autant le vieux est poussiéreux, autant le fils pétille. Enfin, pétillait, jusqu'il y a quelques années de cela.

Je me souviens de lui gamin, assis dans la salle d'attente après l'école pendant que son père enfilait les consultations. Il portait des culottes courtes et ses pieds ne touchaient pas le sol. Il levait sans cesse la tête de ses cahiers, tantôt pour m'adresser des clins d’œil, tantôt pour discuter avec l'une ou l'autre vieille dame qui avait pris l'habitude de venir passer le début de soirée à attendre que son médecin de famille lui confirme que ses douleurs articulaires étaient bien de l'arthrite et ses problèmes de taille une conséquence de l'ostéoporose.

Il avait toujours le sourire et ses yeux malicieux avaient le don de raccourcir l'attente des patients. Il venait parfois derrière mon bureau compulser l'agenda où était consignée la liste interminable des rendez-vous. Rien n'était informatisé à l'époque, le docteur était déjà très fier d'avoir équipé le cabinet d'un standard téléphonique à deux lignes, une pour moi à l'accueil, une pour lui dans son antre médical.

Quand Antonin, puisque c'est le prénom du fils, me demandait de s'asseoir à ma place sur le siège à roulettes, il rêvait que le téléphone sonne pour décrocher et répéter la formule rituelle d'accueil. Mais son père apparaissait alors dans l'encadrement de la lourde porte en chêne de son bureau et lançait avec un enthousiasme un peu forcé :

- Ta place sera ici, Antonin, avec le stéthoscope. Mon fauteuil t'attend. Plus que quelques années d'études et tout ceci sera à toi.

Puis il me saluait d'un geste de la main, emportait sa mallette de consultation et ordonnait à son fils de replier ses affaires au plus vite.

❅ ❅ ❅

Le père était large d'épaule et moins voûté qu'aujourd'hui, le fils était déjà un peu trop mince, en permanence déséquilibré sur un pied ou sur l'autre, aussi sautillant et remuant que son père était raide. Le père ne se serait jamais permis de me révéler le secret de ses pensées, et pourtant, je devinais que plus encore que voir son fils assurer la relève, reprendre la patientèle et le flambeau, il rêvait de le voir briller dans le petit monde de la santé : se faire nommer chef de service dans un des hôpitaux de la ville ou entrer dans une des hautes administrations de la médecine publique.

Pendant ce temps, le fils, lui, regardait les plis dans la moquette et touchait du bout des doigts les rides des vieilles dames en prenant des nouvelles de leurs chiens et de leurs chats. Rien qui soit vraiment conforme au protocole de l'examen médical.

Les années n'ont rien arrangé. Le fils a remplacé les culottes courtes par des jeans et des baskets, le père a pris du poids. On m'a installé un ordinateur et un logiciel pour la gestion de l'agenda et des dossiers médicaux. Le docteur s'est offert un téléphone mobile et les patients ont continué à attendre sur les anciennes chaises de moins en moins rembourrées. Les plis de la moquette ont fini par former des trous et on l'a remplacée par un plancher flottant plus pratique à nettoyer et moins allergène (c'est du moins ce qu'a prétendu le menuisier).

Antonin est devenu si grand qu'il a dépassé son père, si maigre qu'il ressemblait de plus en plus à un poteau de signalisation plié à hauteur des épaules ou des hanches, comme si une ambulance l'avait embouti en marche arrière. Ou en marche avant, d'ailleurs : le résultat aurait été le même.

❅ ❅ ❅

Bien évidemment, le fils a commencé des études de médecine. La voie était toute tracée. Mais comme sur les routes nationales un peu trop droites, il est inévitable que certains véhicules ou certains conducteurs, plutôt adeptes du zigzag, finissent par sortir de la trajectoire. C'est ce qui est arrivé à Antonin. Depuis toujours, ce qui le passionnait, c'était les discussions avec les patients, la rencontre avec les malades : un médecin, pour lui, c'était un psychologue du corps, un type avec des antennes, capable de percevoir ce que le malade lui-même n'a pas encore réalisé. Il s'est lancé dans les études avec ferveur, mais il a vite déchanté.

Ce qu'on attendait de lui, c'était qu'il entre dans le moule et qu’il se mette au service de la médecine, plutôt qu'à l'écoute des patients. Le résultat fut catastrophique. Recalé la première année dès la première session. Recalé la deuxième et définitivement refusé. Pas la peine de s'obstiner. La médecine n'était pas faite pour lui, ou plutôt l'inverse, si l'on en croyait les résultats universitaires.

Une bombe atomique larguée dans le jardin de la villa familiale n'aurait pas fait plus de dégâts. Le père s'est mis dans une telle colère qu'il n'arrivait plus à en sortir, même en consultation, il engueulait ses patients les plus fidèles, ses diabétiques et ses rhumatismaux, il me hurlait dessus sans aucune raison, gribouillait ses ordonnances pour que sa frustration contamine tous les pharmaciens de la ville, accusait les malades chroniques de simuler, pire encore, s'en prenait en tout premier lieu aux enfants des autres : il leur refusait les certificats d'absence scolaire, les antidouleurs, les séances de kiné. Il va très bien, votre gamin, était devenu son refrain. Qu'il aille vivre deux semaines en Syrie sous les bombes pour voir s'il a encore mal au ventre, ajoutait-il en guise de couplet. Ça a duré de très très longues semaines. Des mois peut-être...

Le fils avait pris la couleur grise de l'ancienne moquette. Il ne souriait plus, je ne le voyais que rarement, mais j'avais du mal à le reconnaître. C'est à l'automne que le père a trouvé une solution qui lui plaisait beaucoup : engager son bon à rien de fils au cabinet pour venir à bout de la montagne de paperasse entassée dans la pièce des archives et répondre aux courriers de confrères et des organismes officiels. Il lui a trouvé une vieille table et mon ancien fauteuil à roulettes. Il m'a demandé de les installer dans la pièce sans fenêtre où s'entassaient les dossiers jaunis datant d'avant l'ère informatique.

- Voilà ton nouveau bureau. Je t'avais toujours dit que tu travaillerais ici, Antonin. C'est toi qui a choisi ta place !

Et il a refermé la porte, laissant le fils sous la lumière du néon, entamer petit à petit le tri et le scan des documents poussiéreux.

Quand Antonin est sorti de là, en fin de journée, il avait les yeux éteints comme l'éclairage de la pièce qu'il venait de quitter. Il n'était plus que l'ombre d'un fantôme. Le père n'était pas plus heureux, il était juste soulagé d'avoir pu faire passer sa rage sur son fils. Le fils n'était pas moins malheureux, au contraire, il avait l'impression de s'être fait enterrer de son vivant. Et moi, entre les deux, j'ai compris que je m'apprêtais à passer de très longs mois, voire de très pénibles années.

❅ ❅ ❅

Puis l'automne est arrivé à sa fin. Et s'il y a bien un moment où la salle d'attente ne désemplit pas, c'est précisément le début de l'hiver, cette période morne où les feuilles tombées au sol donnent aux arbres et à leurs branches décharnées des allures de squelettes de poissons alignés au bord des routes, où les pelouses se font spongieuses, la terre boueuse et les gamins transforment les toux en angines, les rhumes en sinusites et les refroidissements en grippes. Il pleut souvent, il gèle parfois, le ciel est plombé, le moral ram pe telle une limace entre les tombes du cimetière.

Tous les médecins le savent : c'est dans des moments pareils que le corps se laisse aller. Lui qui jusqu'alors, tenait bon, encaissait les coups sans broncher, le voilà qui cède du terrain, qui suppure d'une oreille et suinte d'une narine, qui expectore péniblement, irrite, toussote, crachote, grelotte et frémit comme l'eau du thé sur le point de bouillir. Il y a un truc qui court, dit-on parfois. On parle de virus, d'épidémie, mais la vérité est beaucoup plus simple et terre à terre, de mon point de vue : on en a plein le dos. On n'a qu'une seule envie : se faire porter pâle, s'allonger sous une couette épaisse et laisser la fièvre nous emporter dans ses remuants cauchemars. Du coup, on se permet de prêter attention aux signaux qu'on ignore le reste du temps : la quinte de toux paraît soudain gênante, le rhume encombrant, les maux de tête accablants. Une solution s'impose : filer chez le médecin, se faire prescrire du lit et des boissons chaudes. Le cabinet est encombré et l'attente interminable.

Je redoute cette période de l'année plus que toutes les autres, car le docteur est d'une humeur de chien enragé, il aboie sur moi dès son arrivée et son stress monte à mesure qu'il prend du retard. Il m'en veut d'avoir accepté les vieilles hypocondriaques et les blessés légers. Et la catastrophe va crescendo jusqu'à la soirée de Noël, qui signale traditionnellement la fermeture du cabinet, qui ne rouvre qu'après les réveillons et la semaine de ski du docteur.

❅ ❅ ❅

Je m'attendais au pire, avec le fils déprimé dans une pièce et le père en surcharge dans l'autre, puis l'idée m'est venue, comme une illumination de crèche. J'ai réfléchi une minute pas plus et j'ai pris ma décision. J'ai emporté une des chaises de la salle d'attente et je l'ai placée près du fauteuil du fils, dans la salle aux archives. Je n'ai rien dit au père, mais je me suis mis à trier les patients dès leur entrée dans le cabinet : une bonne partie d'entre eux ont été aiguillés vers le bureau du fils. Non seulement il a pris plaisir à les recevoir, mais il les a écoutés, il a pris de leurs nouvelles, a promis de les revoir bientôt et leur a prescrit tout ce qui ne nécessite pas d'ordonnance : des balades dans les bois pour l'une, un peu de course à pied pour l'autre, beaucoup d'eau pour tous et des tisanes avant d'aller au lit. J'ai rarement vu les patients sortir du cabinet avec un pareil sourire.

- Il est très bien, ce fils, m'a confié une habituée.

Quant au père, il a trouvé sa journée plus légère. Sans comprendre ni comment ni pourquoi, il n'a pas accusé la moindre minute de retard. Mieux encore, il a pu s'attarder avec un petit vieux qu'il soigne depuis trente ans, dont il n'avait jamais pris soin de prendre de vraies nouvelles. Au moment de quitter le cabinet, le père avait presque l'air de sourire. Il a appelé son fils, qui est sorti de la pièce aux archives en m'adressant un clin d’œil. Il n'osait pas trop sourire, de peur que son père ne devine notre petit manège, mais son regard était révélateur. Dans ses yeux pétillants, j'ai reconnu la malice du petit garçon en culotte courte qui venait s'installer sur mon siège à la réception.

Le père m'a fixé un instant, puis il a regardé son fils droit dans les yeux.

- Dites donc, vous deux, si vous croyez que je n'ai pas compris ce que vous maniganciez, c'est bien mal me connaître.

Il a souri comme je ne l'avais plus vu sourire depuis... Non, pour être juste, je ne l'avais jamais vu sourire ainsi, et il a ajouté :

- Il faudra qu'on achète deux fauteuils plus confortables pour ton bureau et qu'on foute le feu à tous ces vieux papiers.

Il s'est approché du fils et lui a montré un texto envoyé par une des patientes. Je ne pouvais pas le lire, mais j'ai compris qu'elle avait été tellement enchantée qu'elle avait tenu à remercier le père pour l'accueil du fils.

- Je suis très fier de toi, Antonin, a conclu le père.

Je leur ai souri à mon tour et je les ai regardé partir, le père un peu voûté, le fils un peu en biais. Ils ne se ressemblent pas, mais ils se complètent si bien...

Dans une dizaine de jours, ce sera Noël. Cette année, à ma petite échelle, j'ai l'impression d'avoir accompli un minuscule miracle.

À propos de l'auteur et de l'illustratrice

Nicolas Ancion, engagement et humour

En 2007, Nicolas Ancion honorait En Marche d'une première nouvelle : Tête de Turc, l'histoire d'un Père Noël qui pense que changer le monde, cela commence par donner la liberté aux enfants. Tiens, tiens… À lire Tel père, tel fils, on perçoit que l'auteur a de la suite dans les idées. Pour lire ou entendre l'auteur liégeois expatrié en France, plusieurs occasions sont possibles. Soit au travers de ses romans. Le dernier en date Invisibles et remuants, thriller aux accents d'engagement social, est paru aux éditions Maelström en 2015. Soit sur les planches, avec le fabuleux Blockbuster. Un spectacle détonant co-écrit avec le Collectif Mensuel, où se mêlent de manière magistrale et drôle films américains, bruitages en direct, parodie et appel à l'indignation. Le spectacle est en tournée de Barvaux à Nivelles, en passant par Charleroi ou Namur.

Odile Brée, créatrice prometteuse

Jeune illustratrice liégeoise, Odile Brée se montre une véritable touche à tout. Illustrations colorées, petites vidéos d'animation, création d'objets d'édition en papier ou en feutrine qu'elle présente notamment sur des marchés de créateurs…, elle expérimente et se lance à l'envi.