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Cardijn, puissant inspirateur du XXe siècle

Joseph Cardijn a longtemps vécu à Laeken, banlieue ouvrière (à l'époque) de Bruxelles. Mais il a donné son nom à de nombreuses rues, squares et maisons de quartier: Seraing, Nivelles, Hamois, Mouscron, Eupen, etc.
© Mathieu Stassart
Joseph Cardijn a longtemps vécu à Laeken, banlieue ouvrière (à l'époque) de Bruxelles. Mais il a donné son nom à de nombreuses rues, squares et maisons de quartier: Seraing, Nivelles, Hamois, Mouscron, Eupen, etc.
© Mathieu Stassart

Mort il y a cinquante ans, Joseph Cardijn a fondé la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC). Personnage au retentissement international, il a aussi établi les bases de ce qui deviendra, plus tard, l'éducation permanente.


Né en 1882 dans une famille modeste, Joseph Cardijn aurait pu devenir un prêtre comme un autre. Surveiller les classes du petit séminaire de Basse Wavre, par exemple, où il est nommé "sous-régent" en 1907. Ou encore mener une tâche pastorale classique. C'est ignorer à la fois la réalité sociale de son époque et le caractère trempé du personnage.

À la charnière des deux siècles, la Belgique est en effet l'un des pays les plus industrialisés et prospères du monde. Mais si le libéralisme triomphe, la classe ouvrière, elle, connaît des conditions de vie et de travail déplorables. Peu après son accession à la prêtrise, Cardijn se voit autorisé par ses supérieurs à suivre une formation en sciences politiques et sociales à l'UCL. Il n'y présentera pas ses examens, mais y découvre auprès de ses professeurs la nécessité, avant d'agir, de se documenter solidement sur la base de statistiques et d'études de terrain. Ce sont les prémisses du "voir, juger, agir" qui deviendra sa marque de fabrique retenue par l'histoire.

Cardijn voyage énormément, notamment dans les villes industrielles d'Angleterre. Il rencontre des "patrons sociaux", des dirigeants syndicalistes et mutuellistes, le fondateur du scoutisme Baden-Powell, etc. Petit à petit, sa conviction se forge : il entend devenir un "prêtre des travailleurs", surtout des jeunes. Ceux-ci constituent en effet, à ses yeux, le meilleur vecteur de prise de conscience et de mobilisation des masses ouvrières contre les excès du capitalisme. Encore faut-il les aider à s'organiser.

C'est à Laeken, commune de la banlieue ouvrière de Bruxelles où il est nommé vicaire, qu'il trouve le terreau idéal pour affiner sa méthode d'éducation populaire : le partage d'expériences entre pairs confrontés aux mêmes réalités, renforcé par des apports extérieurs. Soit les prémisses de ce qui deviendra plus tard l'éducation permanente. "Du 'voir, juger, agir', c'est le troisième point – être acteur du changement – qui s'est avéré le plus révolutionnaire, commente aujourd'hui Luc Roussel, historien et ancien aumônier de la JOC. Il s'agit en effet d'une stratégie 'remontante'. À l'époque, l'attitude générale de l'Église va de la hiérarchie, qui commande, vers les fidèles soumis et priés d'obéir".

Harangue au Heysel

À Laeken, Joseph Cardijn, aidé par des membres de la bourgeoisie, travaille avec des jeunes ouvrières et des apprenties du textile sous-payées. Il contribue à la création d'un syndicat des apprentis et d'un cercle d'études sociales au sein d'un patronage de garçons. Il trouve de précieux appuis auprès des autorités ecclésiastiques, soucieuses de regagner du terrain face au succès d'un socialisme anticlérical, en plein essor. Mais ce soutien de la hiérarchie ne l'empêche pas de vivre des tensions importantes avec les personnalités les plus paternalistes de l'Église, les milieux bourgeois conventionnels, les dirigeants du syndicat chrétien et du scoutisme. C'est que l'homme est combattif et obstiné. Ses talents de tribun, parfois, agacent.

Pendant la Première Guerre mondiale, il est emprisonné à deux reprises pour s'être opposé à la réquisition d'ouvriers belges en Allemagne et avoir calomnié les autorités du Reich dans ses écrits. Pendant sa captivité, il lit beaucoup, notamment Marx. Plus tard, il se dira convaincu que "la classe ouvrière devra choisir l'union des travailleurs du monde entier contre ceux qui les exploitent et veulent les mettre en concurrence".

La JOC tient son premier congrès en 1925. Pendant la grande crise économique des années 30, Cardijn tente de remotiver les jeunes chômeurs au sein de camps de formation professionnelle. Il multiplie les voyages dans le monde. Dès 1935, la JOC est présente dans 25 pays. Partout, et parfois devant des foules considérables, Cardijn valorise le travail en tant que "collaboration à l'œuvre créatrice de Dieu", promouvant par ailleurs l'importance des laïcs.

"Le message de Cardijn conserve toute son actualité. Il nous appelle à la vigilance"

De La Cité au Vatican

Ses voyages l'ouvrent à l'Islam, à l'Hindouisme et au Bouddhisme "même si la JOC, rappelle Luc Roussel, n'a jamais été ni en Belgique ni ailleurs strictement catholique, ni même limitée au monde chrétien". En 1957, Cardijn jette les bases officielles de la JOC internationale. Il est infatigable, multipliant exposés, articles et éditoriaux dans le journal belge La Cité. Il participe au concile Vatican II. En 1965, le pape Paul VI le sacre cardinal. Il est alors âgé de 82 ans, épuisé par ce qui aura été le dernier grand combat de sa vie : la paix internationale et le désarmement, dans le contexte de la Guerre froide. Il mourra deux ans plus tard, le 24 juillet 1967.

Commémoration Cardijn

Le lundi 1er mai, l'église Notre-Dame de Laeken accueillera, de 10 à 13 heures, une commémoration nationale autour de la mort de Joseph Cardijn. La célébration, bilingue, comprendra notamment des témoignages de jeunes, de femmes et de travailleurs, une eucharistie, une prière sur sa tombe et la visite d'une exposition permanente sur Cardijn, rénovée pour l'occasion.


Une vigilance aiguisée

Que penser, en 2017, de l’engagement de Joseph Cardijn ? "Dans un monde qui change beaucoup (…), sa conviction que la jeunesse est un acteur de changement reste fondamentale" précisait Mgr Delville, l'automne dernier, devant la JOC.

Mais quelle jeunesse ? À la fin de sa vie, Cardijn lui-même éprouvait des difficultés à s'adapter aux nouvelles formes de la JOC, par exemple en termes de mixité. Centré autour de la tradition, son discours sur la famille et le rôle respectif des époux paraît aujourd'hui très austère. De plus en plus rares sont les jeunes du XXIe siècle qui s'identifient à ces références. L'appellation Jeunesse ouvrière chrétienne a d'ailleurs disparu, chez nous, au profit des "Jeunes organisés combattifs" (JOC), pluralistes, regroupant de jeunes travailleurs, chômeurs et étudiants.

"Les effectifs de la JOC sont beaucoup moins importants qu'autrefois, constate Luc Roussel, mais l'apport de Cardijn con serve toute son actualité : l'Église doit garder son attention rivée à ceux que notre société marginalise. Aujourd'hui, il s'agit des migrants, des travailleurs pauvres, etc. Et puis, si le message de Joseph Cardijn est daté, son intuition reste. Par exemple sur la force des formations basées sur l'expérience et l'é change entre pairs. Enfin, il nous appelle à la vigilance lorsqu'on peut être tenté de vivre dans un seul esprit de consommation et d'indifférence au monde extérieur".