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La procrastination, une affaire d'émotions

istock. Les procrastinateurs privilégient le bien-être à court terme. istock. Les procrastinateurs privilégient le bien-être à court terme.

Postposer systématiquement des tâches ou des décisions peut occasionner de la souffrance. Loin d'être un simple problème de gestion du temps, ce comportement trouverait sa source au cœur des émotions.


Ludo, 34 ans, rêve de commencer ses journées par une bonne douche chaude. Reste à contacter le plombier... dont il a les coordonnées depuis cinq mois. Annette prévoit d'appeler demain l'assureur de sa voiture. Elle a déjà reçu des courriers d'avertissement stipulant que si elle ne régularise pas sa situation, son véhicule peut être saisi lors d'un contrôle. Cette cadre de 56 ans n'a aucun problème financier, mais elle ne règle pas ses factures. Julie, elle, s'empêtre quotidiennement dans des mensonges car elle n'ose pas avouer à son promoteur de thèse qu'elle n'en a pas encore rédigé une seule ligne… 
 
Ludo, Annette, Julie… trois histoires, un même problème : celui de reporter inlassablement une action. Aucun de ces protagonistes ne vit gaiement cette situation. Pourtant, à la prochaine occasion, ils postposeront encore le moment de prendre le téléphone ou de se mettre à écrire. La procrastination consiste à reporter, de manière répétitive, une action ou une décision. S'il est commun de reporter l'une ou l'autre tâche, il l'est moins de postposer systématiquement les mêmes actes et d'en souffrir. On parle de procrastination problématique lorsque "son coût dépasse les bénéfices qu'elle est censée apporter", explique le médecin et thérapeute Bruno Koeltz dans son livre "Comment ne pas tout remettre au lendemain" (1).
 
Un confort bien inconfortable 
 
Reporter au lendemain procure un gain à court terme. Mais les conséquences de la procrastination sont nombreuses : stress, culpabilité, insatisfaction, conflits… Ces experts en l'art de différer leurs actes ou leurs décisions prennent aussi des risques. Ceux de payer des majorations, de voir s'aggraver un problème de santé, de perdre leur emploi, de s'apercevoir que leur électricité a été limitée… 
 
Pendant des années, la procrastination a été expliquée par une mauvaise gestion du temps. Aujourd’hui, nombre de psychologues pointent davantage une gestion non optimale des émotions (2). La tâche envisagée déplairait tant le procrastinateur qu’il fait tout pour l’éviter. C'est le principe de réduction de tension à court terme, tension liée à l'exécution d'une tâche. Pour éviter cette tension, la personne se détourner de l'action, ce qui relâche l'organisme. Mais une fois la corvée évitée, il faut gérer la culpabilité. En se tournant vers une tâche utile ou agréable. Autrement dit, en se trouvant des excuses de ne pas avoir réalisé ce devoir déplaisant ou en se faisant la promesse d’y consacrer le double du temps le lendemain. Les procrastinateurs privilégient en somme un bien-être immédiat au détriment d'un bien-être à long terme. 
 
L'une des premières enquêtes à inspirer la vision émotionnelle de la procrastination a été publiée au début des années 2000 par des chercheurs de la Case Western Reserve University dans l'Ohio. Le lien entre la gestion des tâches et les émotions a tardé à être fait car "comprendre les difficultés d'un patient sous le prisme des émotions est assez récent", précise David Vandenbosch, psychologue spécialiste du stress, actif au Domaine centre hospitalier de Braine-L'Alleud. Si l'approche comportementale qui liait la procrastination à une gestion inadéquate du temps est désormais lourdement contestée, il n'en reste pas moins que les procrastinateurs sous-estimeraient le temps qu'exige la réalisation d'une tâche selon Bruno Koeltz (3). S'améliorer pour distinguer l'urgent du non-urgent et dégager les priorités d'une liste de choses à faire, comme le préconisent les méthodes basées sur la gestion du temps, ne serait donc pas superflu. À condition de travailler également sur le plan émotionnel.
 
Tout ou rien

À chaque procrastinateur, sa procrastination. On note toutefois trois causes grandement partagées : une aversion pour les obligations, pour les tâches rébarbatives ou une crainte de l'échec. 
 
Dans la sphère professionnelle, le fait qu’un collaborateur ne débute pas un projet qu'il sait essentiel et urgent mais dont la méthode lui a été imposée peut révéler une forme d’opposition non assumée à cette contrainte. On peut alors travailler l'assertivité. 
 
Les tâches jugées rébarbatives, elles, concernent souvent l'administratif : factures, démarches diverses, soins de santé… Dans ce cas, diminuer le temps consacré à d'autres actions revient à dégager du temps et surtout de l'énergie pour se consacrer à sa paperasse. Cette démarche, quoique salutaire, n’est pas simple à mettre en place. Patience pour profiter des résultats !
 
Enfin, la crainte de l'échec est symptomatique des perfectionnistes. Ils vivent dans cette logique du "tout ou rien", du "dès que je suis prêt à 100%, je me lance". Or, se lancer est libérateur. C'est le passage à l'acte qui nous rend prêt, encourage Charles Pépin, philosophe invité à l'émission "Comment ne plus remettre au lendemain" (3). "Il faudrait remplacer la logique de perfectionnisme par une logique de perfectionnement continu, détaille-t-il, car c'est en agissant qu'on progresse". "Pour être moins paralysé par leurs attentes ou celles qu'ils imaginent d'autrui, les perfectionnistes devraient se centrer sur l'action et non sur le résultat", complète David Vandenbosch.
 
De l'introspection au changement
 
Changer exige de s’observer : identifier dans quelle(s) sphère(s) on procrastine (travail, vie quotidienne ou privée), comprendre ce que l'on ressent au moment précis où l'on postpose une action, mesurer le temps que ce comportement prend dans notre vie, en sous-peser les avantages et les inconvénients… L'objectif est de déceler les ressorts inconscients de ces reports. Est-ce une façon de protéger son estime de soi (peur de l'inconnu, de l'échec, de la réussite) ? De poser ses limites (dire oui, mais faire non) ? D’exprimer une lassitude par rapport à des tâches routinières ? La procrastination variant d'une personne à l'autre, en comprendre les motifs personnels permet de lutter plus efficacement contre ce comportement. Le spécialiste du report choisira alors (seul ou avec l'aide d'un professionnel) quelles techniques lui conviennent et les multipliera pour agir sur l'ensemble des facettes de ce problème, explique Bruno Koeltz.
 
"Derniers prérequis avant de passer du bilan à l'action : vouloir réellement changer, être patient et persévérant. Accepter la gêne et le stress causés à court terme en début de traitement. En cours de route, il faudra aussi renforcer les acquis et prévenir les rechutes, prévient David Vandenbosch. Cela peut, entre autres, se faire en travaillant l'estime de soi et l'auto-bienveillance."

Prendre en compte la dimension émotionnelle de la procrastination est l’occasion de lui redonner une certaine valeur. Et si la procrastination s'avérait in fine être une alliée ? Un indicateur précieux ? Souffrir de ses reports incessants offre l'opportunité d'apprendre quelque chose sur soi. Chercher à comprendre pourquoi l'on postpose un acte ou une décision permet peut-être de discerner ce qui compte pour soi et ce qui nous retient dans cette réalisation. "Toute rechute est d'ailleurs un signal pour le procrastinateur que quelque chose ne fonctionne plus dans sa vie, conclut le psychologue… En revanche, ayant déjà traité précédemment ce comportement problématique, la remise en action sera facilitée"
 
Plus d'infos 

(1) Comment ne pas tout remettre au lendemain. Dr Bruno Koeltz. Odile Jacob, 2006
 
(2) Procrastination, emotion regulation, and well-being. Timothy A. Pychyl, Fuschia M. Sirois, 2016.
 
(3) Comment ne plus remettre au lendemain, France Inter, 19 août 2019, disponible en podcast.

Conseils pour l'entourage

Un ami, un chef, un collaborateur, son conjoint, l'un de ses enfants… quelqu'un que vous côtoyez souvent postpose systématiquement vos rendez-vous ou la remise d'un projet ? Voici comment il est recommandé d'agir : 
 
  • Éviter de juger un procrastinateur. Il se juge assez. Il ne manque pas de volonté et n'est pas paresseux. Que du contraire.
  • L'ultimatum ? Inutile, la personne évitera la tâche de plus belle et pourrait se mettre à mentir. Mieux vaut laisser le procrastinateur fixer son échéance et lui dire qu'on est disponible s'il a besoin d'aide.
  • Être empathique et chercher à comprendre pourquoi cette personne postpose.
  • Ne pas agir à la place de l'autre même si l'intention est de lui éviter une difficulté. Il échapperait à une activité déplaisante sans même subir les conséquences négatives du report de cette action.
  • L’encourager et lui témoigner sa confiance, sans attendre que le travail soit clôturé.
  • Ne pas évoquer des notions de performance qui peuvent paralyser les perfectionnistes, rarement satisfaits d'eux-mêmes.
  • Ne pas laisser le procrastinateur livré à lui-même. Fixer des objectifs concrets et des échéances rapprochées.
 
Sélection de conseils réalisée sur la base de l'interview de David Vandenbosch et du livre "Comment ne pas tout remettre au lendemain".

Outils et techniques pour moins postposer

Vaincre la procrastination est un travail de longue haleine. Cela nécessite de se pencher sur ses émotions et d'identifier les ressorts inconscients de ce comportement. Mais parallèlement à cette auto-analyse, quelques techniques peuvent aider à se remettre en mouvement.

L'intervention paradoxale est la technique clé pour se remettre en mouvement car elle procure des effets immédiats ! Le procrastinateur cherche à fuir une tâche qu'il juge déplaisante. Il s'agit de rendre la tâche de substitution... plus déplaisante encore. Un exemple ? Rester assis 30 minutes face à un mur blanc à la moindre tentative de report. 

Stop aux mots prison "Je dois", "il faut", "impossible"… Ces mots augmentent la tension que le cerveau cherche et parvient à évacuer en postposant. Même si ce soulagement est de courte durée, il sera mémorisé. Le cerveau aura dès lors tendance à reporter inlassablement cette action jugée anxiogène. D'où la complexité de débuter une tâche maintes fois repoussée.
 
Fini les promesses : "Je le ferai demain", "je m'y consacrerai deux fois plus"… Ces fausses promesses, qui déculpabilisent sur le moment, alimentent la procrastination. 
 
Se faire aider de l'entourage ou d'un organisme en commençant par leur confier la difficulté rencontrée, voire, en leur suggérant une manière de vous soutenir. Pourquoi ne pas demander à son banquier de créer des ordres permanents pour tout nouveau prêt contracté ?
 
La pleine conscience peut aider à se libérer des émotions qui gouvernent la procrastination. L'objectif ? Sortir de l'urgence, être conscient de ses pensées, ressentir ses émotions et réaliser que postposer reste un choix, même s'il est fait sous la pression des émotions. 
 
Cette sélection de techniques a été réalisée sur la base de l'interview de David Vandenbosch.