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Devant une feuille de papier ou face à un clavier, nous ne sommes pas tous égaux. Pour certains, la lecture et l'écriture demandent de grands efforts. Quand le rapport à la langue française est fragile, quand l'orthographe se fait bancale… la rédaction d'un courrier peut devenir une montagne. Les écrivains publics mettent leur plume au service de l'autre et aident à sortir de l'impasse.


"L'écrivain public, c'est la plume des personnes pour tout écrit", entame Claire Monville, active au sein de l'ASBL Lire et Écrire Namur. Elle coordonne le réseau des écrivains publics pour la province namuroise et officie elle-même comme écrivain public. Les missions d'un écrivain public, explique-t-elle, sont variées. "Ils lisent les documents, les lettres difficiles à comprendre par les bénéficiaires. Ils relisent aussi les brouillons. Et rédigent toutes sortes de courriers." En Wallonie et à Bruxelles, ce sont des bénévoles qui assurent ce service gratuit. Ils accueillent principalement deux types de personnes : des francophones qui ne se sentent pas à l'aise avec l'écrit et des non-francophones qui ne bénéficient pas d'appui dans leur entourage.

Pour rassurer un public parfois embarrassé avec cette démarche, le dispositif des écrivains publics sait se faire pudique. Plusieurs formules cohabitent. Certains demandeurs se rendent dans des permanences établies au sein d'associations ou d'institutions publiques. Dans d'autres cas, l'écrivain public se déplace à domicile, notamment dans des régions rurales.

Au départ, un malaise

"Parfois, l'écrit fait peur, explique Claire Monville. Dans certaines professions, on aime employer une langue peu accessible. Les courriers des avocats, par exemple, sont rédigés de manière très compliquée. Or, quand il s'agit simplement de tenir la personne informée du suivi de son dossier ou du report d'une audience, un tel niveau d'écriture n'est pas toujours nécessaire." Rassurer un public fragilisé dans son rapport à la langue française, voilà donc une des missions de l'écrivain public. "Beaucoup de personnes s'imaginent ne pas être capables d'écrire une lettre à l'administration. Elles ont l'impression qu'elles ne seront pas prises au sérieux en écrivant trop simplement. Lorsqu'elles viennent nous voir, on leur explique que tant qu'elles font preuve de clarté dans leurs correspondances, elles n'ont pas besoin d'avoir recours à des formules ampoulées."

Du courrier administratif…

Chez Lire et Écrire Namur, les bénéficiaires viennent avec des demandes très diverses. "Les plus fréquentes concernent le logement, enchaine Claire Monville. Pour avoir accès à un logement social, les bénéficiaires doivent compléter un formulaire chaque année. Les sociétés de logements sociaux nous connaissent et nous envoient ces personnes." D'autres types de courriers sont pris en charge, notamment lorsque les bénéficiaires s'adressent aux administrations : hôpitaux, écoles, TEC (Société régionale wallonne du transport), etc. Sont également concernés : les courriers vers les avocats, notamment les administrateurs de biens. "Lorsqu'une personne administrée doit effectuer une dépense exceptionnelle, comme acheter un nouveau manteau, l'avocat demande un document écrit", explique Claire Monville.

Certains viennent également avec un objectif professionnel. Peu qualifiés et à la recherche d'un emploi, ils sollicitent les écrivains publics pour la confection de leur CV. "Une aide existe via le Forem, mais tout le monde n'apprécie pas avouer ne pas être en mesure de rédiger son CV soi-même. On a l'habitude d'aider des personnes très peu qualifiées. Avec de l'écoute, en creusant, on les aide à affirmer leurs compétences, qui existent, mais qui sont rarement sanctionnées par un diplôme."

… à la lettre au Roi

D'autres demandes concernent le registre de la vie privée. "Une dame vient régulièrement nous voir pour écrire à son fils, actuellement en prison, ajoute Claire Monville. D'autres nous sollicitent pour écrire à des personnalités, comme le bourgmestre de Namur, le Premier ministre, voire le Roi ou la Reine. Parfois, les gens ne savent plus vers qui se tourner pour régler un problème. C'est une façon pour eux de se bouger." Le rôle de l'écrivain public, expli que-t- elle, se limite à celui de plume. Les personnes qui le sollicite restent responsables du con tenu des écrits. Elles signent elles-mêmes les courriers. "Beaucoup de gens sont englués dans leurs soucis. Et les ser vices sociaux adoptent souvent une attitude très directive : 'Il faut faire ceci, cela'. Particulièrement pour la recherche d'emploi. Les gens n'ont plus la liberté de s'exprimer. Nous, les écrivains publics, écrivons ce qu'ils veulent, tant que ce n'est pas contraire à notre déontologie. Même si ce n'est pas le chemin qui nous semble le meilleur pour résoudre leurs problèmes. De la sorte, ils retrouvent un peu de leur puissance d'agir, de leur dignité. On ne se trouve pas dans une démarche de contrôle." L'émancipation des personnes apparait en filigrane de cette démarche d'éducation permanente. En effet, les bénéficiaires du service sont incités à accomplir le maximum de démarches par eux-mêmes. L'objectif : les rendre les plus autonomes possible.

Outre ces différents types d'écrits, les écrivains publics peuvent être à la base d'autres activités, indique le mouvement Présence et action culturelles, actif dans le domaine : "Ateliers d'écriture, lecture à voix haute, permanences en milieu carcéral, collecte de récits de vie…"

Des profils variés

Au sein du réseau namurois, les écrivains publics viennent d'horizons divers. Certains sont pensionnés, d'autres travaillent encore. Claire Monville : "Ce sont des gens assez bons en français, mais qui ne doivent pas forcément écrire sans aucune faute. L'important, c'est que ce soit clair et bien écrit. Parmi les écrivains publics qui officient ici, il y a une ancienne prof d'éducation physique, un maitre-nageur, une assistante sociale… En somme, un peu de tout. Être écrivain public, c'est avant tout un travail social. Bien lire et écrire, cela ne suffit pas. L'écrivain public passe du temps à rassurer la personne, l'écouter, lui rendre sa fierté."

>> Plus d'infos : www.lire-et-ecrire.be/ecrivains-publics

Ils prêtent leur plume

Friederike

Schaerbeek • 38 ans - rédactrice dans une agence de communication

"J'avais envie de donner une utilité sociale à l'écriture. Comme écrivain public, j'écris sur des sujets divers, mais les demandes les plus fréquentes concernent des courriers officiels adressés à des services administratifs. Les publics qui recourent à nos services sont assez variés. Durant mes permanences à Schaerbeek, il s'agit en majorité de personnes issues de l'immigration et non-francophones. J'ai également fait une permanence dans une ASBL qui donne des cours d'alphabétisation avec des gens qui n'avaient pas bénéficié d'une scolarité classique. Lors d'un stage dans un centre d'insertion sociale à Charleroi, la majorité des visiteurs était belge et francophone.

Une demande qui vous a marqué…

Deux personnes sont souvent venues ensemble. La première se faisait la porte-parole de l'autre, qui cumulait des problèmes juridiques, administratifs et familiaux. On voyait à la fois l'utilité que je pouvais avoir et les limites de la fonction. Pour trouver une solution à ses différents problèmes, cette personne était suivie par des assistants sociaux, des médecins. Et avait besoin d'un écrivain public pour correspondre avec eux et faire avancer son dossier."


Marie-Claire

Namur • 64 ans – ancienne assistante sociale

"Cela fait quatre ans que j'exerce comme écrivain public. Suite à ma prépension, j'ai pu libérer pas mal de temps. Je trouvais que c'était une chouette démarche de donner une partie de ce temps à des gens qui en ont besoin. Être écrivain public, c'est un bénévolat assez léger et anonyme. La personne vient nous voir, on répond à sa demande et elle repart. On reçoit toutes sortes de gens, belges ou étrangers. Souvent, ils nous sollicitent pour des demandes administratives, notamment autour du logement. Nous accueillons également pas mal de jeunes qui veulent qu'on les aide à faire leur CV.

Une demande qui vous a marqué…

Une dame, un jour, est venue me voir pour rédiger une lettre à l'attention de son frère décédé. Une autre fois, j'ai même écrit à Mireille Mathieu. La demande venait d'une femme qui se sentait terriblement seule. Quand elle était triste, elle avait l'habitude de passer des chansons de Mireille Mathieu et voulait la remercier de mettre un peu de gaieté dans sa vie."

Écrivains publics : infos pratiques

Où les trouver ?

"Écrivain public" n'étant pas un titre reconnu, il n'existe pas de fédération centrale en Wallonie et à Bruxelles. Le réseau d'écrivains publics couvrant le territoire le plus large est celui du mouvement Présence et action culturelle (PAC). Les nombreuses permanences sont reprises par région sur le site Internet www.espace-ecrivain-public.be

Comment le devenir ?

Un petit tour d'horizon est nécessaire pour connaitre les initiatives existantes dans sa région. Une formation préalable n'est pas obligatoire. Toutefois, pour ceux qui souhaitent renforcer leurs compétences, le mouvement Présence et action culturelles organise une formation gratuite du 25 septembre au 12 décembre.