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La discrimination s'avance masquée

Christine Mahy, actrice majeure de la lutte contre la pauvreté : Christine Mahy, actrice majeure de la lutte contre la pauvreté : "Les brassages culturels et socio-économiques, loin de toute condescendance, aident à tuer les discriminations".

On peut être à la fois discriminé et… discriminant. Mieux vaut y rester attentif, dans un contexte sociétal qui exacerbe les différences. Décryptage avec Christine Mahy, actrice majeure de la lutte contre la pauvreté, récemment promue docteur honoris causa de l'ULiège.


Personne n'aime être taxé de discriminant. Personne n'aime être surpris en train de nourrir ou renforcer un préjugé contre les gens de couleur, les "pauvres", les gens à orientation sexuelle minoritaire, les migrants, les vieux, les jeunes, etc. L'auteur de discriminations, c'est forcément l'autre... Et pourtant, la discrimination se cache à l'orée du bois de nos fantasmes et nos représentations les plus archaïques de l'"Autre", surgissant là où on ne l'attend pas nécessairement...

Fortes de ce genre de constats, deux associations partenaires de la Mutualité chrétienne, Altéo et Énéo, ont mené ensemble, pendant deux ans, une campagne de lutte contre les discriminations. Leur volonté : s'interroger sur les causes et les conséquences de celles-ci bien au-delà de leurs publics respectifs, les personnes porteuses de handicap et les aînés. Pour clôturer ces deux années d'échanges avec leurs membres et leurs militants, Altéo et Énéo invitent le grand public à participer à trois rencontres exceptionnelles avec des témoins largement qualifiés pour parler de ce phénomène (lire ci-dessous).
 
En préface à ces soirées, entretien avec l'un d'eux, Christine Mahy, secrétaire générale du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté (RWLP).
 
En Marche : La discrimination, une affaire de regards, d'actes ou de paroles ?
 
Christine Mahy : Les trois. Les discriminations trouvent naturellement leur source dans les représentations erronées que l'on se fait de l'autre qui ne partage pas son propre bain culturel. Mais elles ont surtout pour origine une série de décisions politiques qui rabotent les droits, et un discours qui crée de la concurrence entre les publics appauvris ou affaiblis. Je m'explique... Depuis quelques années, on fait des coupes sombres dans les aides aux chômeurs, aux pensionnés, aux malades, etc. À petites doses successives, on écorne les droits sociaux. C'est là que se niche la discrimination d’État. Elle tente de faire croire qu'"ils" sont tous plus ou moins tricheurs, alors qu'il serait plus sain de se demander pourquoi un tout petit nombre triche et comment protéger la grande majorité qui, elle, ne triche pas. Le résultat de ces rabotages est, d'abord, que les gens précarisés ont de plus en plus tendance à vouloir sauver leur peau, pour survivre tout simplement ! Il est, ensuite, que les services sociaux sont plongés dans un engorgement croissant. Le risque est que chaque bénéficiaire d'une aide sociale voie l'autre comme un concurrent. Le pire est que certains discours politiques renforcent cela. Ne laissent-ils pas entendre insidieusement que les allocataires sociaux coûtent très cher à la sécurité sociale ? Que les jeunes ne veulent plus travailler ? Que les "vieux" deviennent un peu encombrants ? Que l'accès aux services d'urgence dans les hôpitaux - ou à la justice - serait plus rapide s'il n'y avait pas des "profiteurs" ? Ce discours finit par percoler un peu partout, mais surtout auprès des gens qui vivent dans l'insécurité et qui ne disposent pas des clés pour comprendre un monde complexe et en mutation permanente. Ils se l'approprient et finissent par penser : "un autre prend ma place". On en arrive même à ce que des travailleurs sociaux, euxmêmes en précarité, se sentent concurrencés par leurs propres bénéficiaires... Se pose alors la question du "bon pauvre", du "bon chômeur", du "bon malade" (c'est-à-dire qui en fait assez pour s'en sortir), etc. Ce terrain est idéal pour les discriminations de toutes sortes : n'arrivant plus à s'en sortir, les gens doivent s'en prendre à quelqu'un...
 
EM : Cette mise en concurrence n'épargne pas les associations qui luttent contre la pauvreté...

C.M. : Dans la foulée des attentats à Paris et à Bruxelles, nous avons constaté, au Réseau que j'anime, l'existence parmi des militants d'un regard extrêmement lourd sur les personnes d'origine étrangère de confession musulmane. Du type "à Molenbeek, ils sont tous terroristes et/ou bons à rien". Nous nous sommes donc demandés, dans le contexte que je viens de décrire, comment organiser au mieux la mixité culturelle et briser de tels clichés. Par groupes de huit personnes, nos militants ont passé trois jours dans les associations, les rues et les commerces de Molenbeek, multipliant rencontres et discussions. Leurs représentations ont complètement changé ! Vivant pour certains dans un monde rural bien différent, ils pensaient par exemple que les femmes musulmanes étaient toutes voilées, qu'elles étaient interdites de sorties par leur mari et qu'elles ne seraient donc pas investies dans la défense des droits fondamentaux. Eh bien non... A l'arrivée, ils ont compris qu'ils étaient tous dans le même bateau. Les femmes musulmanes réclament elles aussi la gratuité de l'école, l'accès plus aisé au logement, la formation pour les jeunes, etc. Bien sûr qu'il y a de la délinquance et du fondamentalisme à Molenbeek, mais il n'y a pas que cela, loin s'en faut ! Du coup, nous pouvons travailler sur des champs communs, qui interrogent les racines réelles de l'appauvrissement de la population et non les explications simplistes telles qu'on les voit dans les formats courts de certains médias. Discriminer, c'est ressentir le besoin de se distinguer de l'autre ; si ce ressenti n'existe plus – grâce à ce type de rencontres –, les regards et les attitudes discriminantes s'affaiblissent pour disparaître d'eux-mêmes.
 
EM : Vous parlez, ici, d'une sorte de "discrimination entre discriminés" induite par des discours et des décisions politiques qui sont loin d'être anodins. Mais il y a aussi la discrimination des publics plus aisés envers les plus pauvres ou fragiles. Comment organiser des rencontres physiques entre des publics parfois très éloignés l'un de l'autre, dans une société que vous dénoncez par ailleurs comme organisée en silos étanches ?

C.M. : De nombreux acteurs associatifs ou publics tentent d'organiser le brassage culturel. C'est très bien ainsi. Mais je voudrais insister sur la nécessité de brasser – aussi – des personnes de conditions socio-économiques différentes. Le milieu de travail est un terrain idéal pour cela. Pourquoi ? Parce que la discrimination frappe toujours le plus faible en premier lieu. Si l'on parvient à l'associer dès le début à toute initiative (quelle que soit sa nature), on réduit sensiblement les risques de porter plus tard sur lui des regards jugeants ou discriminants. Le problème, c'est que nous sommes tous terriblement reproducteurs, spontanément, d'une certaine "tranquillité de classe" qui nous fait côtoyer essentiellement nos pairs et nos semblables. Ce genre d'expérience s'avère donc difficile à mettre en oeuvre. Exemple concret : si vous êtes un adepte du verre partagé entre collègues en fin de journée, vous risquez très vite d'être confronté à celui ou celle qui ne peut pas cotiser à la cagnotte. Ou, si vous mangez ensemble à midi, à celui qui n'ose pas montrer le contenu de sa boîte à tartines. Ou encore à celle qui n'ose pas entrer dans le tour de rôle des invitations à domicile pour les fêtes et anni - versaires. Comment fait-on, alors, avec celui ou celle qui est "un peu juste" sur le plan financier, qui n'a pas les mêmes codes ou qui souffre d'une addiction alcoolique ? Aborder de front ces questions nous fait quitter nos zones de confort. Je ne dis pas qu'il faut balayer d'un coup toutes ces tranquillités de classes ou de groupes sociaux qui sont les nôtres. Mais on peut au moins tenter l'expérience de laisser exister, autour de la table, des référents culturels et socio-économiques différents. Ce genre de brassage, bien loin de toute condescendance, aide à tuer les discriminations.
 
EM : On n'a jamais autant souligné, dans le débat public, les milliers d'initiatives citoyennes qui émergent au niveau local, dont certaines - peut-être trop rares - suivent ce fil rouge. Encourageant, non ?

C.M. : Ce bouillonnement associatif est à saluer. Mais il est important qu'il se reconnecte avec le monde politique. Je l'ai dit plus haut : loin de moi l'idée que celui-ci est parfait ! Mais, à un certain stade d'efficacité, il est important que ces initiatives voient leur sens et leur portée pris en compte par les pouvoirs publics dans une logique extensive de "sécurité sociale". C'est-à-dire avec le souci que chacun reçoive en fonction de ses besoins réels, même s'il ne peut pas contribuer autant que son voisin à cause de ses moyens limités sur le plan financier, culturel, intellectuel... C'est cette généralisation qui fera pression sur le système pour qu'il se connecte avec les gens dont les droits se sont le plus perdus, les gens les plus isolés, les plus victimes des tentatives de polarisation.

Pour en savoir plus ...

À lire, aussi, sur les discriminations : Balise 58 (juin/juillet 2017) sur www.eneo.be

Trois rencontres clés gratuites

La campagne 2017/2018 d'Énéo et d'Altéo "Tous ensemble contre les discriminations" se terminera en apothéose lors de trois rendez-vous exceptionnels, baptisés "La diversité, c'est tout simplement oui !".

Liège, 15 novembre, 19h30 (Hangar) : Christine Mahy (Réseau wallon de lutte contre la pauvreté), Medhi Kassou (Plateforme citoyenne d'aide aux réfugiés) et David Lallemand (porte-parole du Délégué général aux droits de l'enfant).

Charleroi, 22 novembre, 19h30 (Eden) : Christine Mahy (Réseau wallon de lutte contre la pauvreté), Julien Petyt et Carmela Morici (pour l'ASBL Alternative 21) et Bernard Devos (Délégué général aux droits de l'enfant).

Louvain-la-Neuve, 28 novembre, 19h30 (Ferme du Biéreau) : Oliviero Aseglio (Rainbouw House), Medhi Kassou (Plateforme citoyenne d'aide aux réfugiés) et Patrick Charlier (codirecteur d'Unia).

Informations et inscriptions via le site www.toutsimplementoui.be ou 02/246.42.26