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Exclure… Et puis après ?

© D. Coppieters © D. Coppieters

En 2012, le gouvernement fédéral avait pris la décision – très controversée – de raboter les droits des bénéficiaires des allocations d'insertion. Principaux concernés : les jeunes au sortir de leurs études, mais aussi de très nombreuses personnes au parcours professionnel riche en "petits boulots". L'Iweps a récemment étudié les impacts – assez accablants – de cette décision sur les principaux concernés. L'Institut wallon propose également des pistes concrètes pour y remédier. 


Le 1er janvier 2012, un couperet aiguisé s'abat sur les personnes en situation de chômage après leur période d'études. Il frappe certes certains ex-étudiants fraîchement diplômés, mais plus généralement les nombreuses personnes − parfois bien avancées en âge − qui bénéficient d'une allocation dite "d'insertion" du fait qu'elles n'ont pu ouvrir leur droit au "vrai" chômage (1). Concrètement, la décision limite à trois années la période de bénéfice de ces allocations, soit une révolution dans la législation sociale. Jusque-là, en effet, on ne quittait le régime de chômage qu'après une sanction, le décrochage d'un emploi ou… la sortie volontaire du marché du travail. Ici, c'est un changement de taille de la réglementation elle-même qui est imposé.

Malgré les protestations des syndicats, des associations et de l'opposition parlementaire, le gouvernement de l'époque, emmené par Elio Di Rupo, ne fléchit pas et reste persuadé que ces dispositions vont augmenter les chances de décrocher un emploi. Pari audacieux, rappellent les opposants, dans un pays qui compte environ un million d'individus totalement ou partiellement hors emploi, parmi lesquels des personnes peu qualifiées et/ou peu "armées" pour trouver un job. Et où les offres d'emploi se limitent à… 50.000 par mois.

37.000 "fins de droits"

Trois ans plus tard, en janvier 2015, la mesure entre en vigueur. Près de 17.000 chômeurs wallons sont évacués des statistiques du chômage indemnisé. Proportionnellement à la population belge dans son ensemble, c'est la Région wallonne qui est la plus frappée par la mesure. Près de 67% des personnes en fin de droit résident en effet en Wallonie. Fin décembre 2016, le nombre de personnes concernées était de 37.000. Au-delà de ces indicateurs statistiques, finalement assez grossiers, l'Institut wallon de l'évaluation, de la prospective et de la statistique (Iweps) a voulu cerner les vécus et les trajectoires des victimes de la nouvelle disposition. Ses chercheurs ont longuement rencontré, l'année dernière, une trentaine de personnes concernées par cette mesure dite d'"activation des chômeurs" lors d'entretiens individuels et collectifs, de même que les représentants d'organismes et d'administrations actifs dans la gestion du chômage.

Sentiment de honte

Il résulte de ces investigations que la fin du droit aux allocations a été ressentie comme un choc par beaucoup de personnes du fait qu'aucune solution de remplacement n'avait été prévue.

Beaucoup de personnes ont vu leurs liens sociaux s'effriter ou ont sombré dans la désillusion face à des formations qui n'aboutissent pas

Ces personnes ont certes pu s'inscrire au CPAS, mais cela ne signifie pas nécessairement qu'elles y aient eu droit au revenu d'intégration sociale (RIS). D'autres ne s'y sont pas inscrites parce qu'elles estimaient trop élevé le coût "symbolique" de cette inscription, par exemple un sentiment de honte. D'autres parce qu'elles avaient le "luxe" de pouvoir se faire aider par leur famille. Ce qui n'a pas empêché, chez celles-ci, la dégradation de l'image de soi : elles déclarent s'être senties assistées. Sur le plan financier, en tout cas, beaucoup de personnes ont dû vivre avec moins de moyens qu'avant, réduisant leurs propres dépenses et demandant à leur entourage (particulièrement aux enfants) des privations relatives aux soins de santé, à l'éducation, aux loisirs, etc. L'étude de l'Iweps recèle de nombreux témoignages à ce sujet (lire ci-dessous).

"Mort sociale"

Toutefois, plus encore que dans le domaine financier, c'est dans la sphère psycho-émotionnelle que l'impact de la mesure semble avoir laissé les traces les plus profondes, notamment en termes de tensions avec l'entourage. Ainsi, certaines personnes n'ont plus supporté les relations de plus en plus conflictuelles avec l'assistant social chargé de leur réinsertion. D'autres se sont repliées sur la gestion du quotidien jour après jour, se refusant à se projeter dans un avenir plus éloigné. D'autres encore (ou les mêmes) se sont senties abandonnées, ont vu leurs liens sociaux s'effriter ou ont sombré dans la désillusion face à des formations qui n'aboutissent pas. Les chercheurs n'hésitent pas à évoquer, pour certains de leurs interlocuteurs, la survenue d'une véritable "mort sociale", une notion utilisée pour évoquer la blessure identitaire ressentie lors qu'on est obligé de rester sans travail dans une société qui ne cesse, paradoxalement, de valoriser celui-ci. 

La volonté de s'accrocher

Et pourtant, ils en veulent, ces exclus ! "Leurs témoignages révèlent qu'ils se sont adaptés, conformés à ce que les institutions attendaient d'eux. Ils accordent une grande importance à l'activité professionnelle […]. Ils utilisent largement les dispositifs de formation continue", indique l'Iweps. Manifestement, cela ne suffit pas. Comme le relève pudiquement son rapport, l'ensemble des dispositifs facilitant l'insertion sur le marché de l'emploi "fonctionne d'une manière non-optimale". Rappelant le manque récurrent d'emplois disponibles, l'Institut constate également que ces personnes disposent d'un "gisement de compétences inexploité et socialement inefficace". Il y va, enfin, de ses recommandations à l'égard des autorités politiques et préconise d'inventer "des formes de travail flexibles, répondant aux possibilités d'implication de chacun et susceptibles de varier au cours d'une carrière".


Témoignages

Arturo, 44 ans : "Quand on dit 'chômeur', c'est pas vrai. Moi, j'ai travaillé dans le système d'Agence locale pour l'emploi (ALE). Je suis chômeur, mais je travaille. Je ne suis pas un profiteur."

Amélie, 38 ans : "J'ai vraiment peine à imaginer laisser les enfants à la garderie jusqu'à 18 heures, ou les conduire à l'école à 7 heures. C'est un déchirement, quoi… Et je sais que c'est un frein dans les démarches (NDLR : de recherche d'emploi)."

Carine, 58 ans : "Être disposée à travailler, c'est accepter quelque chose qui est contre nature ! Si vous devez y aller en prenant des antidépresseurs, ben allez-y si vous voulez, puisque c'est la loi du marché. Mais moi, j'ai pas envie d'en prendre."

Alexandre, 43 ans : "Si c'est une formation qui débouche sur un boulot noir sur blanc, avec engagement direct, oui. Si c'est pour faire une formation et se retrouver à nouveau à la case chômage et être contrôlé puis harcelé pour faire une autre formation, non !"

Mélinda, 32 ans : "Refaire des CV, c'est plus ou moins toujours la même chose. Mais la lettre de motivation… ! Même mon compagnon ne se rend pas compte du boulot : il faut la refaire à chaque fois. Parfois trois ou quatre heures. Des fois, j'y reste jusqu'à minuit."

Recommandations

Quelques pistes avancées par l’Iweps (1)

  • Renforcer et améliorer le système des ALE (Agence locale pour l'emploi), particulièrement dans des domaines non saturés par le marché concurrentiel : gardes d'enfants en dehors des heures d'école, aides au maintien à domicile des personnes âgées, petits entretiens des jardins, etc. Mieux vaut toutefois un contrat de travail ordinaire que dans le cadre d'une ALE, précise l'Iweps.
  • Mieux choisir les canaux de communication avec l'usager. La discussion face à face (au lieu d'un simple courrier) lui permet de mieux "digérer les mauvaises nouvelles" et de rebondir plus facilement. Chaque terme utilisé doit être clair, pour que la personne se l'approprie : un vrai travail sémantique.
  • Dispenser la personne de produire systématiquement les documents probants au moment où elle introduit sa demande d'allocation (de chômage ou le RIS). Objectif : renverser la charge de la preuve, c'est-à-dire considérer le bénéficiaire comme présumé digne de confiance et non présumé profiteur. De là, on pourra assurer la confiance et la transparence entre la personne et son accompagnateur, estime l'Institut.
  • Remplacer le contrôle systématique par un contrôle aléatoire, basé sur une analyse de risques et assuré par un travailleur social entièrement dédié à cette tâche. Motivation : "le contrôle systématique de tous les usagers mobilise des ressources financières qui pourraient opportunément êtres dédiées à l'amélioration de la qualité de l'accompagnement".
  • Systématiser les contacts avec l'usager aux moments-clés du parcours professionnel pour sécuriser les moments de transition (par exemple à la fin d'un boulot ou d'une formation). Y compris selon une approche préventive : améliorer l'information sur les métiers dès l'enseignement secondaire.
  • Mieux protéger et encadrer les initiatives d'autocréation d'emploi.
  • Professionnaliser le métier de conseiller-référent via une formation spécifique dans l'enseignement supérieur.