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Ensemble vers l'emploi

© M. Cornélis © M. Cornélis

Parcourir des offres d'emploi donne parfois le cafard. Et l'impression que le job qui allie épanouissement et rémunération n'existe pas. Témoin d'un monde du travail en pleine évolution, le collectif Cocorico accompagne hommes et femmes dans la recherche d'un job en accord avec eux-mêmes. Reportage.


Aujourd'hui, autour de la table, cinq femmes. Au milieu, une série de cartes illustrées, parmi lesquelles les participantes sont invitées à choisir celle qui représente le mieux leur état d'esprit. "J'ai choisi l'image d'un chat qui peint. Elle illustre assez bien mon désir de redessiner la vision de mon futur travail", exprime la première à se lancer. "Pour ma part, j'ai choisi celle-ci : deux personnes jouent aux dames. Parce que c'est un jeu plein de carrefours et de choix stratégiques". Au fur et à mesure de l'exercice, les participantes se décontractent, sont mises en confiance pour passer à l'étape numéro deux : où en sont-elles au niveau de l'emploi, pourquoi sont-elles présentes aujourd'hui ?

Marie (1) défend un parcours professionnel riche de plusieurs expériences. Mais la dernière en date, "un job de rêve" dans le secteur culturel, l'a exposée à des faits de harcèlement. Elle a frappé à la porte du collectif Cocorico pour "prendre du recul, trouver des pistes professionnelles et un équilibre entre boulot et vie de famille".

Nzeba-Marie, plus jeune, assistante sociale de formation, garde un souvenir plus que mitigé de son premier job : "Je ne pouvais consacrer que trois minutes à chaque personne que j'étais censée accompagner. J'en prenais parfois dix. Je voulais aider les gens que je recevais, prendre le temps de les écouter…" Elle ne s'est jamais sentie à sa place dans cette équipe exclusivement féminine. "Tous les matins au réveil, je me sentais incompétente." La pression est trop forte, elle "tombe" en incapacité. Ça dure six mois, elle se reconstruit. Deux semaines avant la reprise, un courrier lui signifie son licenciement : "ne convient pas à la fonction". "Je veux repartir de cette session avec une piste, dit-elle. Lever le flou qui entoure mes envies et mes capacités."

Anna (1) trouve son travail d'animatrice socioculturelle "génial". Il mêle le social, l'humain, le culturel… "Tout ce que j'aime !" Ce qu'elle apprécie moins, toutefois, c'est la lourdeur de l'institution : "Je dois 'bypasser' les procédures pour faire des choses toutes simples, le cadre m'oppresse, je subis la violence institutionnelle d'une structure qui recréé les inégalités qu'elle est censée combattre. Mes attentes avec ce module de Cocorico ? Projeter tout ce que j'aime dans un autre cadre professionnel."

Carriériste ou passionné ?

Sur la table, plusieurs feuilles de papier avec, sur chacune d'elles, une proposition écrite : carrière, vocation, revenu, passion. "Parmi ces propositions, lesquelles correspondent le plus, selon vous, à votre rapport au travail ?", demande Lydwine Thibaut, fondatrice de Cocorico-searching. En binôme, chaque participante justifie son choix à la personne qui lui fait face, qui à son tour reformulera les propos reçus pour s'assurer de les avoir bien compris. Des mots fusent : "la dèche", "factures", "bénévolat", "contrat", "maladie", "social", "temps partiel"… L'exercice permet autant à l'une de se situer face au monde professionnel qu'à l'autre d'en apprendre davantage sur la personne qui se confie.

La suite consiste à identifier l'origine de ces conceptions du travail. Quelles sont leurs sources ? Comment évoluent-elles ? Pourquoi me mettent-elles en tension ? "Depuis mon enfance, j'aide mes parents, ma sœur…, partage une participante. Je savais que je serais bonne dans le social et que je pourrais y gagner ma vie. Aujourd'hui, je m'épanouis peu. Je veux aller vers un autre accomplissement." "Dans ma famille, on est carriéristes. La réussite sociale est importante, poursuit une autre. J'ai choisi les mots 'vocation' et 'accomplissement' parce que je n'arrive pas à me légitimer dans ce que je fais."

"Je me ressourcerais pour agir sur le monde"

Le bâton de parole revient dans les mains de l'animatrice. "Au terme de cet exercice, on comprend que notre représentation du travail est parfois extérieure à nous, qu'elle dépend de l'environnement familial… Nous faisons parfois des choix de carrière extérieurs à nous-mêmes. Ils nous mettent souvent en tension entre le besoin de gagner sa vie et l'envie de suivre une vocation."

Les crayons et marqueurs de couleurs sont sollicités pour l'exercice qui suit : "S’il n'était pas nécessaire de gagner sa vie, à quoi passeriezvous votre temps ?" On voit déjà le tronc d'un cocotier esquissé sur une feuille. Sur d'autres, une famille, un potager, un jardin, des vagues, le soleil. "J'irais au théâtre, je m'évaderais, je contemplerais la nature, je me ressourcerais pour ensuite agir sur le monde", déclare Anna. "Moi, commence Nzeba-Marie, je prends un aller sans retour pour l'Australie. Ou je m'occuperais de mes enfants pour en faire des adultes responsables." "Avant, partage Marie, la couture, le jardinage, me faisaient du bien. Aujourd'hui, je n'ai plus le temps pour ça avec la vie de famille."

L'intérêt du collectif

Le collectif Cocorico-searching vit le jour il y a deux ans au départ d'une question : le travail est-il une souffrance à échanger contre rétribution ou est-ce une activité permettant aux citoyens de s'épanouir tout en faisant partie de la communauté ? Après réflexion et accompagnement, l'ASBL développe une méthodologie (lire ci-dessous) visant à répondre à deux défis auxquels font face les chercheurs d'emploi : la solitude et le manque de confiance en soi. "Nous voulions d'abord offrir une alternative à la recherche d'emploi en solo, source d'un certain sentiment d'inutilité et de solitude, explique Lydwine Thibaut. On estime à 60% le nombre de travailleurs qui trouvent un job grâce au bouche à oreille. Ici, on mutualise les réseaux, les expériences et la connaissance des secteurs des uns et des autres pour lancer des pistes." Question confiance, l'intérêt du collectif est d'encourager les participants à prêter attention aux autres, à leurs points forts, à leurs désirs, à ce qui les animent… "On est toujours les moins informés de notre singularité", complète Lydwine Thibaut. Le moment est propice pour travailler ces questions, d'après les éléments contenus dans les formulaires d'inscription : "Besoin d'y voir plus clair, de trouver une voie car ils se sentent perdus, de reprendre confiance après un burnout…", énonce la formatrice. "D'autres sortent des études, ont envoyé quelques candidatures restées sans réponse et viennent prendre confiance."

Résultats

Au terme des 16 sessions organisées jusqu'à maintenant, annoncer un pourcentage de retour à l'emploi est périlleux. "Comment savoir que c'est grâce à Cocorico ?, questionne Lydwine Thibaut. Nous attribuons cette réussite à l'ASBL lorsque les gens nous contactent pour nous annoncer une bonne nouvelle. Une femme du secteur bancaire est devenue directrice d'un centre de formation pour femmes. Une Française sans réseau, une semaine après la session, trouvait son job de rêve grâce aux contacts établis chez nous. Une jeune travailleuse du cinéma, qui doutait beaucoup de l'intérêt du collectif, décrochait un poste d'animatrice multimédia dans une Maison de jeunes."

De petits résultats sont là, discrets mais indéniables. Et la réputation du projet se propage. "Les gens frappent aussi à notre porte parce que nous ne sommes pas liés à des organismes publics de remise à l'emploi. Nous avons rencontré certains de ces travailleurs, frustrés dans leurs fonctions… Parce qu'il y a subsides, il y a obligation de résultats, donc une remise au travail rapide des personnes et parfois à des postes qui ne leur conviennent absolument pas."

Cocorico préfère éviter cet écueil. Et choisit alors de mener son projet avec des bouts de ficelle… Là, l'accompagnement de Coopcity, centre de l'entrepreneuriat social et coopératif à Bruxelles. Ici, l'aide de MolenbeekSaint-Jean qui leur offre d'occuper un local. Puis la participation financière "libre" des bénéficiaires, c’est-à-dire évaluée à hauteur de ce qu'ils ont perçu durant le module. "Porter un projet social en étant rentables est plus difficile qu'on ne le pense, concède l'initiatrice du collectif. C'est pourquoi nous avons ouvert un financement participatif (2) qui permet aux citoyens de soutenir des personnes en transition professionnelle et d'aider des chercheurs d'emploi à se reconnecter à leur potentiel."


Cocorico

Deux formules de co-searching sont organisées par le collectif.

  • De l'œuf à la poule : Cinq matinées pour questionner le rapport au travail et à l'argent, pour interroger les valeurs, découvrir les leviers de motivation, prendre conscience de ses talents, élargir le champ des possibles… 
  • De la poule à l'oiseau : Trois matinées pour acquérir les outils nécessaires au développement de son projet professionnel. Créer son CV, optimiser le référencement de ses profils Facebook et LinkedIn, communiquer avec efficacité… 

Infos : www.cocorico-searching.be • 0484/12.43.95

Témoignages

Nzeba-Marie

"Avant Cocorico, le travail était quelque chose de contraignant, d'obligatoire. Il ne comportait pas de notion positive. J'ai réalisé qu'il était possible de se lever le matin avec plaisir, de se réjouir d'avoir une utilité sociale. Le collectif permet de trouver des éléments de réponses dans une bienveillance et une empathie surprenantes."

Anna

"Le problème du travail c'est son cadre, ses règles, sa structure, et en même temps les exigences de flexibilité qui s'intensifient. Cocorico m'a aidée à me projeter dans l'avenir et à esquisser le cadre de mon futur métier. Le collectif c'est génial. Il y a plus dans cinq têtes que dans une ! Chacun est inspirant et l'intelligence collective m'a permis de profiter de l'intelligence des autres."

Marie

"Mon travail doit s'adapter à moi et non l'inverse. Je me porte en faux face aux impératifs de rendement et de vitesse. Ça fait du bien d'être ensemble pour en discuter, pour renforcer ses idéaux, pour déconstruire des visions comme 'On est feignants lorsqu'on travaille à temps partiel’…"