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Migrations - Vivre dignement où on le souhaite

En mars 2016, la Grèce fermait le poste frontière d'Idomeni. Les migrants devaient alors trouver une nouvelle route pour passer en Macédoine.
© MAXPPP belgaimage En mars 2016, la Grèce fermait le poste frontière d'Idomeni. Les migrants devaient alors trouver une nouvelle route pour passer en Macédoine.
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"Que dit-on d'un Guinéen arrivé sur le sol européen ? Qu'il est un illégal. Et des Portugais qui migraient vers l'Amérique Latine en 2008, au plus fort de la crise économique ? Qu'ils sont des entrepreneurs." Nicolas Van Nuffel, responsable plaidoyer du CNCD-11.11.11, résume finement les inégalités entre le Nord et le Sud en matière de migration. Elles sont nombreuses…


D'où la nécessaire campagne que lance Solidarité Mondiale, l'ONG du Mouvement ouvrier chrétien, et ses partenaires du Centre national de coopération au développement (CNCD-11.11.11), sur le thème de la justice migratoire.

À l'échelle internationale, les injustices fondamentales entre le Nord et le Sud sont importantes. Elles pourraient être résumées par Branko Milanovic en une seule phrase : "Le lieu d'origine a plus d'influence sur le niveau de vie que la classe sociale". Autrement dit, selon l'économiste spécialisé dans les questions de pauvreté et d'inégalités, les hommes naissent inégaux selon leur lieu de naissance. Au Nord et au Sud, l'accès à l'éducation, à la santé, à la justice… est marqué par de grandes différences.

Inégalités aussi entre les deux hémisphères dans la prise en charge de la migration mondiale. Le Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés l'évoquait dans ses statistiques de l'année 2015 : la Turquie, le Pakistan et le Liban ont accueilli, à eux trois, le plus grand nombre de réfugiés (5,2 millions) cette année-là. La part de l'Union européenne ? Un million de personnes tout au plus, soit 0,002% de sa population.

Enfin, des inégalités persistent entre les pays du Nord et du Sud de l'Europe. Depuis que les conflits en Irak et en Syrie provoquent l'exode de millions de personnes, dont quelques dizaines de milliers se sont aventurées jusqu'aux portes de l'Europe pour y trouver refuge, la majorité des États de l'Union laisse les pays les plus exposés (Grèce, Italie, Espagne…) seuls devant la responsabilité de l'accueil.

"Selon que nous sommes riches ou pauvres, citoyens du Nord ou du Sud, notre capacité à nous déplacer sur la planète n'est pas la même. Et puis la migration légale est rendue presque impossible."

Injustices sociales

"Selon que nous sommes riches ou pauvres, citoyens du Nord ou du Sud, explique Nicolas Van Nuffel, notre capacité à nous déplacer sur la planète n'est pas la même. Et puis la migration légale est rendue presque impossible."

Sans le sou, difficile de s'offrir une échappatoire aux persécutions, aux guerres, aux violations des droits humains. Certains parviennent aux portes de l'Europe et y obtiennent le statut de réfugiés. D'autres, moins chanceux, n'ont d'autre choix que de basculer dans l'illégalité. Étiquetés "sans-papiers", ils se retrouvent alors dans une zone de non-droit, privés de toute aide publique. S'ils trouvent du travail, c'est souvent au bout d'une chaîne de sous-traitants, pour un salaire moindre que le minimum légal, dans des conditions douteuses voire illégales (lire ci-dessous).

Bouclons ce tour d'horizon sommaire des inégalités avec le sort qu'endurent les femmes. Elles constituent désormais la majorité des migrants dans les pays du Nord et sont particulièrement exposées à des violences spécifiques, à la traite des êtres humains ou aux conséquences de mesures politiques restrictives. Par exemple, on note une augmentation des violences à l'égard de femmes installées en Belgique grâce au regroupement familial. Celles-là qui subissent des violences domestiques mais qui restent discrètes sur la question, par crainte de perdre leur statut.

"Changer de logiciel"

En réponse au phénomène migratoire, les États membres de l'Union ferment les voies d'accès légales et décident des mesures répressives afin d'empêcher les migrants d'accéder à l'espace Schengen. Des murs sont érigés, des contrôles sévères sont opérés aux points de passages. Frontex, l'Agence européenne de garde-frontières et garde-côtes, veille scrupuleusement sur les frontières de l'Union.

Or les injustices qui perdurent au Nord et au Sud démentent l'efficacité de la politique du repli sur soi et de la répression. "La situation est telle qu'il faut changer de logiciel, estime Nicolas Van Nuffel. Les migrations sont ancrées au plus profond de l'histoire humaine. Le monde est traversé de crises : guerres, inégalités sociales, limites environnementales, atteintes à la démocratie… Celui qui fuit une situation indécente est prêt à tout pour se mettre en sécurité."

Selon lui, le cœur du problème ne serait pas les migrations mais les inégalités. Si les inégalités au Sud ainsi qu'entre le Nord et le Sud diminuaient, les migrations forcées diminueraient également. Et si les inégalités entre nous, au Nord, s'estompaient ? Craindrions-nous toujours les migrants ? La migration ne serait-elle pas vue d'un autre œil ?

En campagne

Pourquoi la campagne pour une justice migratoire ? Pour raccourcir la liste des injustices évoquées dans cet article et insister sur la nécessité de revoir notre approche des migrations. La mobilisation s'appuie sur plusieurs principes : accorder à tout être humain le droit de vivre dignement là où il le souhaite, conférer les mêmes droits à tous, mettre fin aux inégalités en termes de mobilité, donner la priorité aux plus vulnérables et leur garantir l'utilisation de la migration comme stratégie d'adaptation dans un monde en mouvement.

Solidarité Mondiale et ses partenaires du CNCD 11.11.11 défendent la migration comme a priori possible, plutôt qu'a priori interdite.

La campagne en actions

Le concept de "justice migratoire" se déclinera prochainement en actions, outils et événements. D'assises citoyennes à la découverte d'une mallette pédagogique… il y en a pour tous et partout.

La Mutualité chrétienne et Solidarité Mondiale, l'ONG du Mouvement ouvrier chrétien, organisent plusieurs événements lors desquels la justice migratoire sera mise au centre de l’attention.


Assises citoyennes

Plusieurs journées de rencontres organisées par le CNCD-11.11.11 et ses partenaires se dérouleront en Wallonie et à Bruxelles. L'endroit idéal pour y voir plus clair sur l'enjeu crucial de la migration. Chaque rencontre débouchera sur la rédaction des déclarations qui seront ensuite mises en commun pour donner naissance à une déclaration finale. Objectif : construire avec les citoyens une autre approche des migrations basée sur le respect et l’égalité des droits de chacun.


Des outils pour aborder la migration

Une mallette pédagogique regroupe 18 outils développés par des ONG et associations pour mieux comprendre les enjeux, analyser, réfléchir et penser le monde autrement sur la question migratoire. Animateurs, enseignants, sympathisants… apprendront à les utiliser et repartiront avec la mallette sous le bras.


>> D'autres actions auront lieu dans le courant de l'année. Plus d'infos : www.solmond.be/Un-agenda-de-campagne-en-partenariat

Luan Abedinaj : "Ne pas reconnaître les travailleurs sans-papiers, c'est créer du dumping social."

Entre 100.000 et 150.000 sans-papiers vivent en Belgique et sont particulièrement exposés à l'exploitation et à la précarité. Le responsable national "migrants" de la CSC veut plus de justice pour ces travailleurs. Au bénéfice de tous.

En Marche : Dans quelles conditions travaillent les sans-papiers ?

Luan Abedinaj : Ils n'ont pas de titre de séjour, donc pas de contrat de travail. Privés de toute aide sociale, ils doivent tout de même travailler pour vivre, se chauffer, se nourrir… Des nécessités qui les placent en situation de dépendance par rapport à des patrons abuseurs qui les exploitent.

EM : Dans quels secteurs les trouve-t-on ?

L.A : Souvent chez des sous-traitants dans la construction, la restauration, le nettoyage… Une collègue m'informe que le nettoyage d'un hôpital de Bruxelles est effectué la nuit par des travailleurs sans-papiers.

EM : Selon vous, leurs conditions de travail influencent celles des autres travailleurs…

L.A : Ils sont instrumentalisés par des patrons pour diminuer le coût du travail. Les répercussions se font sentir sur les conditions de tous les travailleurs. C'est du dumping social !

EM : Quelle solution ?

L.A : Actuellement, l'État est perdant, le travailleur est perdant, les patrons exploiteurs gagnent. Ce n'est pas possible, dans un État de droit, que plus de 100.000 personnes soient considérées comme des travailleurs de seconde zone, exclus de leurs droits, du logement, de la sécurité sociale… Selon nous, le travailleur qui peut prouver qu'il travaille doit être régularisé. Problème… le gouvernement fédéral accorde les droits de séjour, les Régions les permis de travail. On note un vrai manque de volonté politique pour dépasser cette difficulté propre à la Belgique.

EM : Des travailleurs ont peur qu'on vole leur emploi. Légitime ?

L.A : Qui est l'ennemi ? Le travailleur ou le système néolibéral qui met en concurrence ? La crainte des travailleurs est légitime mais il faut réfléchir plus loin. L'OCDE a calculé la contribution des migrants sur le système de sécurité sociale en Belgique. Résultat : ceux qui sont régularisés rapportent plus de cotisations sociales qu'ils n'en coûtent. L'impact n'est pas exorbitant mais il est positif. Il faut tenir compte des travailleurs sans-papiers. Ce combat doit être mené de pair avec la lutte contre le dumping social, l'exploitation, les abus… Cela, pour le bien de tous car tant qu'il y a des travailleurs sans-papiers, nos droits sont menacés.