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Se sentir chez soi en maison de repos

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Quelques vieux meubles repeints, des plantes, de la décoration… une piste parmi d’autres pour créer un sentiment de convivialité et d’intimité en maison de repos. © iStock
Quelques vieux meubles repeints, des plantes, de la décoration… une piste parmi d’autres pour créer un sentiment de convivialité et d’intimité en maison de repos.

Âgés et en perte d’autonomie physique ou cognitive, les seniors peuvent voir leur chez-eux mis à mal. Se sentir bien chez soi est pourtant important. Cela mérite que l’entourage, les professionnels mais aussi les seniors eux-mêmes se penchent sur les conditions favorisant un sentiment d'intimité, surtout lorsqu'ils vivent ou s'apprêtent à vivre en maison de repos.


De longs couloirs éclairés par des néons, des rangées de portes impersonnelles donnant sur des chambres aux dimensions et à l’ameublement souvent identiques… de vieilles odeurs de cuisine de collectivité ou de désinfectant… l’aménagement de nombre de maisons de repos ne donne qu’une envie : quitter les lieux au plus vite ! Pourtant, "notre maison constitue notre refuge… c’est le lieu (…) qui nous rassure, nous nourrit, parle de nous aussi. Dans cette optique, nous projetons sur nos murs et dans notre ameublement notre psychisme (…). Installer une personne dans une chambre sans en tenir compte correspond à la priver de repères im­portants, à l’amputer d’une partie d’elle-même" regrette Anne Jaumotte, sociologue à Enéo et auteure d'Envie de vie! (1). Heureusement, de plus en plus d'institutions sont soucieuses d’ap­porter un mieux-être aux résidents, en jouant notamment sur l’aménagement intérieur.

Notre inconscient, observe la sociologue, associe certains éléments, com­me un paysage lunaire et des fleurs séché­es, au vide et à la mort. Il importe donc de jouer sur des symboliques positives : plan­tes vertes, fontaines, fleurs fraîches, animaux… Tout ce qui met les sens en éveil peut contribuer au bien-être : un morceau de musique ou un parfum naturel comme celui d’un pain qui cuit dans le four. On peut favoriser la lumière naturelle et remplacer le mobilier hospitalier par des meubles ressemblant à ceux que les ainés ont connus chez eux. Pour les aménagements plus coûteux (cuisine, jardinet-potager, animaux…), les institutions doivent souvent jongler avec des soutiens financiers (Loterie nationale, Régions, Fondation Roi Baudouin…). D’autres maisons de repos, comme celle d'Hustin, font appel à la solidarité. L'Amicale d'Hustin, constituée en grande partie de son personnel, organise des activités dont les profits financent l’achat de stickers (voir encadré) ou de cadeaux d’anniversaire pour les résidents. Elle prend aussi en charge les frais de vétérinaire pour le chat qui leur tient compagnie...

La convivialité des lieux repose donc en partie sur la détermination du personnel, sur sa capacité à faire entendre les besoins des bénéficiaires aux gestionnaires et aux financeurs de l'établissement. Ce qui représente un véritable défi dans "le contexte de marchandisation du secteur où la rentabilité [plutôt que le bien-vivre] est souvent le premier objectif", déplore Caroline Guffens, gérontologue co-fondatrice et co-directrice de l’asbl Le bien vieillir (2). Et si la motivation du personnel est déterminante pour faire naître des projets, encore faut-il que les établissements engagent du personnel qualifié. Ce qui n'est pas toujours le cas, comme le relève la gérontologue : "Le secteur enregistre une telle pénurie que même des puéricultrices sont engagées."

Et si je devais y vivre ?

Il importe que l'aménagement d'une maison de repos se construise à partir des attentes du résident. Si celui-ci ne peut pas s’exprimer, le personnel ou l'entourage doit se mettre à sa place littéralement en parcourant les lieux en chaise roulante ou tout simplement en se demandant s'il souhaiterait vivre dans pareil endroit.

Ce lieu de vie est aussi un lieu de travail. Le personnel soignant doit pouvoir réaliser des soins dans une position ergonomique et confortable. "Un appareil de levage d’une personne à mobilité réduite prend énormément de place et ne permet pas d’aménager la chambre tel que souhaité, prend pour exemple Caroline Guffens, forte de son expérience passée de directrice d'une maison de repos. Il faut aussi tenir compte de certaines nor­mes légales (1/6e de surface lumineuse, 90 cm de libres autour du lit…). De plus, les nouvelles maisons de repos sont de plus en plus conçues avec des placards intégrés, ce qui limite les aménagements ultérieurs".

Pouvoir fermer sa porte

Avoir son chez soi, c’est aussi pouvoir rester seul, ne pas être dérangé… "Entrer et sortir [de la chambre d'un résident] sans autorisation constitue (…) une atteinte pour la personne et cette atteinte s’aggrave en fonction [du] degré de dépendance : plus une personne est [tributaire], plus elle a besoin de protection et, dans les faits ; on constatera souvent que plus une personne est dépendante, plus ces irruptions s’effectuent sans ménagement", explique Anne Jaumotte. Une résidence mais aussi le domicile peuvent donc vite perdre cette fonction garante de l'intimité. Un aîné vivant chez lui accueille parfois des auxiliaires de vie ou des infirmi­ers(ières) plusieurs fois par jour à des horaires qui ne lui conviennent pas forcément. Pour limiter ces intrusions, les professionnels de l'aide pourraient convenir d'horaires en accord avec le bénéficiaire, une sonnette pourrait être placée aux portes des chambres en maison de repos… Mais c’est là que deux réalités doivent à nouveau coexister : celle du personnel et celle des seniors. Le résident souhaite peut-être souper au-delà de 17h30 ou recevoir de la visite quand cela l’arrange et non aux heures program­mées.

Choisir pour se sentir chez soi

Certains seniors souhaitent personnaliser leur nouveau lieu de vie, d’autres préfèrent définir un emploi du temps qui leur convient, d’autres encore s’approprient les lieux en se rendant utiles, en nettoyant leur espace, en cuisinant ou en jardinant… Et si avoir son chez-soi dépassait le cadre d'un espace privatif personnalisé ? Et si c'était d'a­bord avoir le choix ? De nombreuses institutions proposent des activités prêtes à l'emploi. Le plus souvent collectives. Mais "si une personne aime tricoter, pourquoi ne pas la laisser tricoter toute la journée ? L’activité doit avant tout avoir du sens pour le résident'", commente la sociologue. C'est en partant du bénéficiaire qu'on trou­ve ce qui fait sens pour lui. Quels sont ses talents ? Son ancienne profession ? Il faut encourager les résidents à se raconter. À la maison de repos d’Hustin, les résidents sont amenés à choisir leurs activités et à définir ensemble des éléments du quotidien. Ils ont ainsi choisi le chat qui allait les rejoindre. C'est comme cela qu'on peut favoriser un sentiment d'intimité, qu'on peut créer ce lieu où l'on se sent chez soi.

Se poser les questions à temps

"Le choix, complète Anne Jaumotte, doit toutefois s’opérer bien en amont du choix d’une activité ou d’un élément de la vie quotidienne. Anticiper la question d’un nouveau lieu de vie ou d’une adaptation de son chez-soi lorsque son état de santé le nécessitera permet de ne pas être anéanti en cas d’accident. Surtout, cette démar­che permet de faire connaître ses intentions à ses proches. Et sur base de son projet de vie, un senior peut commencer à chercher une institution dont le projet est compatible avec le sien. Même s’il y a encore une différence entre le projet écrit et la réalité".

Anticiper, c'est aussi se permettre d'éviter une rupture brutale entre son chez-soi actuel, connu et rassurant, et un lieu de vie encore impersonnel. Des alternatives comme les centres de jour ou les courts séjours peuvent éviter cette rupture tout en répondant au besoin d'un aîné en perte d'autonomie. Les conférences et portes ouvertes permettent aussi aux seniors de constater qu'ils n’affrontent pas seuls ce défi et que certains de leurs pairs ont trouvé des solutions qui leur conviennent. Pour choisir, il s'agit de rester acteur de sa vie autant que possible et de considérer son chez-soi comme un constant projet d’appropriation. Le mot d'ordre est le même pour les maisons de repos. Créer un bel espace est bénéfique sauf s'il est figé une fois pour toutes. Les résidents doivent pouvoir y apporter des modifications régulières pour s'y sentir bien.

 

seniors

Un défi collectif

Garantir un chez-soi à ceux qui nous ont vu naitre est complexe. Ce concept chevauche plusieurs domaines : l'aménagement, le relationnel, la liberté de choisir… Favoriser l'intimité des seniors en maisons de repos dépend de la manière dont ce secteur relèvera ses multiples défis. Quant aux futurs résidents, ils arriveront toujours plus facilement à créer leur chez-eux s'ils ont un projet de vie. Encore faut-il être initié à cette démarche.

 


Pour en savoir plus ...

À lire aussi : La Maison de repos du 21e siècle, un lieu de vie convivial, soins inclus, téléchargeable sur www.kbs-frb.be ou 070/23.37.28.