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Des compteurs vraiment "intelligents" ?

© Richard Villalon-BELPRESS © Richard Villalon-BELPRESS

Les compteurs énergétiques de certaines habitations seront bientôt - prudemment - remplacés. Non sans enjeux importants à la fois financiers, environnementaux et de santé.


Un véritable ballet de techniciens va-t-il bientôt s'engager dans les garages, caves et halls des habitations belges ? Poussés dans le dos par la réglementation européenne, les gestionnaires de réseaux (ORES, RESA, Sibelga…) prônent en effet le remplacement des compteurs habituels des ménages par des compteurs dits "intelligents", ou plutôt communicants. Quelque 6 millions de compteurs sont ainsi concernés en Belgique.

L'avantage de ces dispositifs (électricité ou gaz) pour le gestionnaire, c'est de connaître à distance la consommation des ménages, rendant superflu le relevé annuel du compteur par un technicien ou par l'occupant des lieux. L'appareil peut aussi être commandé à distance pour des opérations comme l'ouverture du "débit" et l'éventuelle limitation de puissance pour certains publics précarisés (c'est le cas en Wallonie avec les compteurs à budget).

Le compteur communicant est surtout vanté comme pouvant répondre à la nécessaire "transition énergétique". En effet, la multiplication des énergies renouvelables a rendu la gestion du réseau plus complexe qu'autrefois, avec des pics de production plus aléatoires (selon le vent et l'ensoleillement). Couplés à des tarifs incitatifs, ces compteurs pourraient ainsi servir à pousser les clients à utiliser leurs appareils au moment où la disponibilité de l'énergie est la plus grande. Bref, un outil moderne paré de vertus écologiques. Sans compter que les factures habituelles (dites "d'acompte") pourraient être remplacées par des factures collant mieux, mois après mois, à la consommation réelle du ménage.

Une économie minimale

Sauf que... Sur base des déploiements entamés à l'étranger et d'une analyse affinée des coûts de l'opération, Grégoire Wallenborn, chercheur-enseignant à l'IGEAT (ULB) et à Paris VII, estime lui que le déploiement généralisé de ces compteurs n'entraînerait qu'une diminution symbolique de la consommation des ménages : 0,2 à 0,4 % pour l'électricité. Très loin des 10 à 15 % avancés par les gestionnaires, dont les estimations semblent s'inspirer de comportements de consommateurs avisés et motivés à maîtriser les paramètres de leur consommation. On peut s'attendre à ce que l'essentiel des consommateurs belges, très attachés au système des compteurs bi-horaires (avec tarifs distincts), soient décontenancés par l'abandon du système actuel. Surtout s'il va de pair avec une nouvelle complexification des formules tarifaires, déjà largement dénoncée par Test-Achats.

Autre bémol sur l'intérêt de l'opération. Les compteurs communicants, dont la durée de vie est estimée à quinze ans, comportent un mini-ordinateur qui devra subir des mises à jour régulières, portes ouvertes à des actions de piratage informatique. Le coût de la protection contre ces actions malveillantes risque d'être élevé. En Allemagne, le déploiement des nouveaux compteurs n'a été autorisé qu'à la condition qu'ils bénéficient d'une protection informatique de la même rigueur que celle qui s'applique aux données bancaires. C'est dire à quel point la protection contre les attaques (incluant le siphonage des données privées de consommation) y est prise au sérieux.

Une facture cumulée

De telles garanties vont coûter cher et pourraient être reportées sur les épaules des seuls consommateurs. "Au final, il risque de payer bien cher sa prétendue économie d'énergie", estime Anaïs Trigalet, chargée de mission au Mouvement ouvrier chrétien (MOC). Celle-ci relève, au passage, l'absurdité de remplacer 6 millions de compteurs globalement en état de fonctionnement (et 200 millions en Europe, soit un marché de 40 milliards d'euros qui aiguise de nombreux appétits !) par des compteurs basés sur le recours à des métaux rares, dont l'exploitation minière pose de sérieuses questions éthiques. Et dont le recyclage est encore balbutiant.

Fin juillet, les gouvernements bruxellois et wallon ont tranché en faveur d'un déploiement sélectif et/ou progressif des compteurs communicants (dès 2018 à Bruxelles, à partir de 2023 pour la Wallonie). Dans les grandes lignes : les "gros" consommateurs (plus de 6.000 kWh par an) et les habitations équipées de panneaux photovoltaïques seront prioritairement concernés dans un premier temps. Aussi, à Bruxelles, les propriétaires de voitures électriques et, en Wallonie, les ménages disposant d'un compteur à budget (1). Au total, une certaine prudence, plutôt bien accueillie au sud du pays par le Réseau wallon pour l'accès durable à l'énergie (Rwade).

Occasion ratée

Celui-ci craint toutefois que la généralisation des compteurs intelligents – obligatoire – soit simplement reportée de quelques années, alors que la véritable priorité en matière de transition énergétique devrait porter sur la multiplication d'incitants à la rénovation énergétique des bâtiments. "Dire à une famille précarisée qui vit dans un logement non isolé et rongé par l'humidité qu'elle est prioritaire pour l'installation d'un compteur dit 'intelligent' relève de l'indécence", s'offusque Aurélie Ciuti, coordinatrice du Rwade (2). Le législateur a raté une belle occasion de supprimer ces compteurs à budgets, chers pour la collectivité et humiliants pour les concernés".