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Nos villes à bout de souffle

Dès que le niveau de pollution augmente, l'achat de produits comme les bronchodilatateurs et corticoïdes part lui aussi à la hausse dans les pharmacies.
© S. Dehaes Dès que le niveau de pollution augmente, l'achat de produits comme les bronchodilatateurs et corticoïdes part lui aussi à la hausse dans les pharmacies.
© S. Dehaes

Menée à Bruxelles, une étude scientifique de grande ampleur pointe la responsabilité de deux polluants atmosphériques dans la consommation de médicaments contre l'asthme et la broncho-pneumonie obstructive. La santé et la qualité de vie sont directement atteintes.


C'est un fait connu. La pollution de l'air tue. C'est surtout le cas dans les immenses mégapoles des pays pauvres et émergents. Mais Bruxelles et d'autres villes, chez nous, n'échappent pas au phénomène. Depuis quelques années, l'Agence européenne de l'environnement martèle ce chiffre : 12.000 personnes, en Belgique, meurent prématurément de la pollution atmosphérique malgré l'amélioration progressive de la qualité de l'air ces dernières décennies.

Ce "prématurément" signifie que leur vie est écourtée de quelques mois ou, pour les plus fragiles (personnes malades ou affaiblies), de quelques années. Interpellant, ce chiffre n'en passe pas moins sous silence les multiples désagréments et problèmes plus sérieux – non mortels ceux-là – causés par les polluants émis principalement par le trafic routier.

Encore faut-il qualifier et quantifier ces dégâts, leur donner du relief statistique si l'on veut qu'ils fassent poids dans le débat sociétal. C'est tout l'intérêt d’une étude de haut niveau ciblant certains comportements de santé des Belges.

Pour la première fois, des chercheurs de divers laboratoires et universités (KUL, Hasselt, VUB, etc.) ont croisé les données sur les épisodes de pollution avec les données issues de l'Agence inter-mutualiste (AIM), qui regroupe tous les organismes d'assurance soins de santé obligatoire du pays. Publiée dans Environment International, cette étude est la plus vaste du genre jamais réalisée dans notre pays, puisqu'elle couvre la période 2005-2011 et concerne l'ensemble de la population bruxelloise, soit près d'un million d'individus à l'époque.

Les pharmacies sollicitées

Ses conclusions sont claires : il existe un lien direct entre les niveaux de pollution aux particules fines et au dioxyde d'azote (NO2) – deux des principaux polluants urbains – et la consommation de médicaments contre des maladies respiratoires comme l'asthme et la broncho-pneumonie obstructive (lire ci-dessous).

Dès que le niveau de pollution augmente, l'achat de bronchodilatateurs, de produits corticoïdes et d'anti-leucotriènes (des médicaments utilisés contre l'asthme et les rhinites allergiques) part lui aussi à la hausse dans les pharmacies. Particulièrement préoccupant : la tranche d'âge 13 à 18 ans est clairement la plus concernée par ces achats. En ce qui concerne le seul NO2, le mal n'attend pas le nombre d'années : les jeunes enfants – y compris les bébés – encaissent le plus nettement.

Autre constat interpellant : peu sensibles pendant les deux premiers jours de pollution, les effets délétères des deux polluants se maintiennent jusqu'à deux, voire trois semaines après les pics de pollution ! Ces effets à long terme, plus nets pour le dioxyde d'azote que pour les particules, concerne toutes les tranches d'âge de 0 à 64 ans.

Sans que l'étude dise pourquoi, la vente des médicaments analysés n'augmente pas chez les plus de 64 ans, ni pendant ni après les épisodes de pollution.

Précision importante : cette surconsommation de médicaments intervient en-dessous des seuils de pollution con sidérés comme limites par l'Union européenne et même, en partie, de ceux de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), réputés plus sévères.

"Nos responsables politiques disposent d'une base chiffrée pour agir concrètement sur les racines de la pollution."

Qualité de vie atteinte

Une autre étude, exploratoire celle-là (1), est en cours, toujours à l’aide des données de l’Agence inter-mutualiste. Elle s'intéresse plus spécifiquement à l'impact des particules fines sur les affections cardiovasculaires. Il s’agit de voir si l’exposition à la pollution de l’air induit un recours plus élevé aux médicaments thrombolytiques (pour dissoudre les caillots sanguins) ou à des interventions impliquant la dilatation des artères (placement de stents, etc.). Et, sans être spectaculaires, les premiers résultats tendraient à montrer que c’est bien le cas.

"Ces observations traduisent une dégradation significative du niveau de bien-être de la population, estime Hervé Avalosse chargé d'études au Service Recherche et développement de la Mutualité chrétienne. Ne renouvelons pas l'erreur commise autrefois avec l'amiante en tardant à réagir. On connaît désormais une partie importante de l'impact de la pollution sur la santé. On sait, de surcroît, comment le corriger par des mesures volontaristes sur la mobilité, notamment. L'idéal serait, évidemment d'en arriver à chiffrer financièrement le poids de la pollution sur les finances publiques. C'est la prochaine étape… Mais, d'ores et déjà, soutenus par une opinion publique de mieux en mieux informée, nos responsables politiques disposent d'une base chiffrée pour agir concrètement sur les racines du problème."


Six réflexes concrets à adopter

  1. Éviter de chauffer l'habitacle de sa voiture à l'arrêt : le moteur y consomme davantage qu'à 50 km/h. La qualité de la combustion est mauvaise. Donc, pollution en surplus !
  2. Débrancher la "clim" chaque fois que possible. L'article 86 du Code de la route interdit de laisser son moteur en marche au point mort "sauf en cas de nécessité "…
  3. À l'arrêt, couper le moteur dès que l'immobilisation dure plus de 10 secondes, particulièrement à proximité des écoles. Plus petits, les enfants respirent plus de gaz toxiques.
  4. Marcher ou pédaler chaque fois que possible. À Bruxelles, 65 % des déplacements portent sur une distance inférieure à 5 km et 25 % moins d'un km !
  5. Tester les applications pour jongler "malin" avec les transports en commun et le partage de véhicules (Commuty, ZipCar, Citymapper, Zencar, Cambio…). Elles sont de plus en plus nombreuses. Et un tram rempli de passagers peut remplacer 140 à 200 voitures...
  6. Réclamer à ses élus des zones à basses émissions (Low emission zones), comme à Anvers.

De quoi parle-t-on ?

La bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO) est une maladie caractérisée par l'inflammation des bronches, le rétrécissement des voies respiratoires et, de là, une gêne à respirer. Les symptômes sont la toux, des expectorations et de l'essoufflement. Ceux-ci apparaissent souvent insidieusement et s'aggravent avec le temps. Des épisodes d'exacerbation peuvent nécessiter une consultation médicale voire une hospitalisation. En France, 4,1% de la population en souffre (mais 7,5% au-delà de 40 ans). Le tabac est la cause principale de la BPCO, mais la pollution joue aussi un rôle. L'asthme est une inflammation chronique des bronches qui entraîne leur hyperréactivité à certaines substances, notamment divers allergènes. L'inflammation entraîne une réduction du diamètre des bronches à l'origine de sifflements et l'hypersécrétion de mucus. La personne tousse et a du mal à respirer.

L'asthme est à l'origine d'insomnies et d'un important phénomène d'absentéisme à l'école et au travail. Il se déclare souvent dès l'enfance. Sous leur forme la plus grave, les gênes respiratoires peuvent exiger une hospitalisation en urgence. En France, l'asthme est responsable de 600.000 journées d'hospitalisation et de 2.000 décès annuels. Chez nous, 4 à 7% des plus de 15 ans souffrent d'asthme (mais 9 à 14% parmi les enfants) et 300 personnes en meurent chaque année (chiffre de 2003).

Le dioxyde d'azote (NO2) est issu de la combustion incomplète des carburants, surtout routiers. Il favorise les bronchites aiguës, la toux et la production de glaires, en particulier chez les enfants. Il augmente le risque d'une réaction allergique aux pollens. Il est en diminution constante dans notre pays, mais cette baisse marque le pas depuis quelques années, surtout dans les zones à forte circulation automobile. Les moteurs diesels en émettent plus que les moteurs à essence, surtout les moteurs diesels plus récents pour des raisons liées – paradoxalement – à l'amélioration de la technologie des filtres à particules et des catalyseurs. Le NO2 est aussi un important gaz précurseur de l'ozone.

En suspension dans l'air, les PM10 (Particulate Matters) sont des particules fines d'un diamètre inférieur à 10 microns, soit inférieur à celui d'un cheveu. Certaines sont naturelles, mais la plupart sont d'origine anthropique (humaine). Les plus petites, les PM 2,5, s'insèrent facilement dans les alvéoles pulmonaires. Elles ont des propriétés oxydantes et inflammatoires qui affectent les systèmes respiratoire et cardiovasculaire, contribueraient au déclenchement d'infarctus et d'accidents vasculaires cérébraux (AVC). Elles fixent à leur surface des polluants aux acronymes un peu barbares (COV, HAP, POP) et les métaux lourds, qui s'insèrent ainsi dans nos organismes. Les filtres à particules des automobiles ne sont efficaces que sur des moteurs chauds.