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Médecins : la température grimpe

Les médecins s'inquiètent du dérèglement climatique Les médecins s'inquiètent du dérèglement climatique

En Belgique comme ailleurs, les acteurs de la santé ne veulent plus rester au balcon face aux problèmes posés par le dérèglement climatique. Peu ou prou, ils s’engagent. Et s’apprêtent à poser, tout ou tard, les questions qui dérangent.


 C’est une mobilisation un peu tardive, mais elle fait poids et, probablement, montera en puissance dans les mois qui viennent. Dans une lettre ouverte à nos dirigeants (lire ci-dessous), un bon millier de médecins, en Belgique, se mobilisent pour réclamer une attitude plus résolue en matière de climat. S’agit-il d’un simple avatar dans une mobilisation qui, ces derniers temps, a vu des dizaines de milliers de jeunes défiler sur ce thème, aussitôt suivis par les " scientifiques pour le climat ", les " fonctionnaires pour le climat " et les " grands-parents pour le climat " ? Pas sûr. Dans la liste de signataires, on retrouve en effet autant des pointures et chefs de service hospitaliers universitaires que des médecins généralistes, des spécialistes, voire des soignants non-médecins. " En tant que scientifiques, je crois que nous sommes bien outillés pour saisir la gravité des appels lancés notamment par les climatologues, explique Le Docteur David Hercot, l’un des initiateurs de la lettre ouverte regroupés sous l’appellation Docs for climate. Et, notamment, sur les conséquences du dérèglement climatique : inondations, sécheresses, incendies, stress hydrique dans certaines régions, expansion de maladies tropicales, croissance des allergies, etc." (Lire En Marche 1601)

Records mobilisateurs

Que veulent les signataires ? D’abord, souligner que l’impact du dérèglement climatique sur la santé n’est pas une vague chimère pour l’avenir, mais se fait déjà sentir sous diverses formes. Au centre de leurs préoccupations, les catégories sociales les plus vulnérables : nourrissons et jeunes enfants, femmes enceintes, personnes âgées, malades cardiaques et respiratoires, etc. L’actualité leur donne raison. Coup sur coup, la Belgique a connu deux épisodes caniculaires sévères ces deux dernières années, le dernier ayant provoqué la mort prématurée de quelque 700 personnes. Chez nous comme chez nos voisins, des records absolus de température ou de concentration d’ozone ont été atteints l’été dernier : 46 °C dans le sud de la France (Gard), 42,6 °C à Paris, 39,7 °C à Bruxelles. " Il y a une probabilité d’atteindre des températures autour de 50 °C dans les années qui viennent, soulignait récemment dans la presse française Valérie Masson-Delmotte, directrice de recherche au Commissariat à l’Énergie atomique et aux énergies alternatives (France) et membre du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC). Et encore ! C'est sans compter les îlots de chaleur dans les villes… On met en place des systèmes d’alerte face aux canicules, mais les logements ne sont pas adaptés pour avoir un confort nocturne dans les grandes villes ". Simple rappel, en fait, de l’avertissement lancé en décembre 2018 par le journal scientifique The Lancet, selon lequel le taux de mortalité lié aux chaleurs extrêmes en Europe est susceptible d’augmenter de 1 à 4% par degré supplémentaire.

Médecins démunis

Les signataires belges ne se contentent pas de rappeler les constats et les projections en matière de santé publique, ni de réclamer l’avènement plus rapide d’une société à neutralité carbone. Ils s’engagent aussi, personnellement, à réduire l’empreinte environnementale du secteur de la santé, évalué (selon les sources) de 3,8 à 7% de l’ensemble des activités humaines et à 5% par la Banque mondiale (1). Ils s’engagent, aussi, à soutenir leurs patients et la population générale face aux risques générés par le dérèglement climatique, y compris le ressenti des incertitudes face aux temps à venir (lire l’encadré ci-dessous). À noter également, dans leur appel, cet accent non négligeable sur l’importance de la formation des futurs médecins. " En tant que médecin généraliste, je peux évidemment reconnaître les signes cliniques d’une déshydratation, commente Maye Vandenbussche, médecin généraliste et aussi initiatrice de l’appel. Mais il serait bon que les médecins qui le souhaitent puissent se former davantage, notamment en faculté de médecine, aux enjeux de santé liés au climat. "

Vague blanche

L’appel des Docs for climate belges n’a finalement rien d’étonnant. Un peu partout dans le monde, le corps médical commence à prendre la mesure des défis qui s’annoncent. Aux États-Unis, 76 associations de soignants ont récemment fait irruption dans le débat préélectoral autour de la prochaine élection présidentielle, inquiets de l’attitude désinvolte - euphémisme ! - du président Trump sur ces questions. Au Québec, une vingtaine d’associations de médecins, mais aussi d’infirmiers et d’étudiants en médecine, ont revendiqué en avril dernier l’arrêt de l’exploitation des hydrocarbures, rappelant que l’OMS a récemment qualifié le dérèglement du climat de " plus grande menace mondiale pour la santé au XXIe siècle ". À l’autre bout du globe, l’Association médicale australienne a donné au réchauffement du climat le statut d’ " urgence sanitaire ", s’inscrivant à rebours des (maigres) efforts des autorités gouvernementales pour réduire les émissions de gaz à effet de serre ; et insistant, là aussi, sur l’augmentation probable des problèmes de santé mentale et des maladies vectorielles comme la dengue.

 Un peu partout dans le monde, le corps médical commence à prendre la mesure des défis qui s'annoncent.

Un cran plus loin

Voilà pour les appels et les engagements. Pures postures oratoires, diront les sceptiques… Peut-être. Sauf que voilà. Dans certains cénacles, en Belgique comme ailleurs (2), s’organise déjà une réflexion bien plus prospective ou engagée qui, pour le moment, hésite à s’afficher par crainte d’avoir un effet démobilisateur en activant la peur. Voici quelques exemples de questions qui y sont débattues. Qu’est-ce qu’une politique de soins de santé résiliente face aux événements climatiques extrêmes annoncés par le GIEC ? Doit-elle être plus low tech qu’aujourd’hui ? Comment la médecine s’exercera-t-elle dans une économie pauvre en carbone ? Ou encore : s’il est bien connu que les hôpitaux disposent de générateurs de secours pour faire face pendant plusieurs jours à des situations extrêmes, cette solution d’appoint peut-elle " tenir " plusieurs jours voire semaines (en cas, par exemple, de canicule et de besoin massif d’air conditionné, couplés ou non avec un blackout énergétique) ? La logique actuelle d’approvisionnement des médicaments en flux tendu est-elle tenable en cas de crise énergétique ou commerciale prolongée ? Quels services privilégier dans les hôpitaux en cas d’accident majeur, où des ressources énergétiques raréfiées seraient à consacrer prioritairement aux services d’urgence ?

 

Combien de temps les systèmes de secours dans les hôpitaux peuvent-ils tenir en cas d'événement climatique extrême ?

 

Des questions inutilement angoissantes ? " Les pistes d’actions sont nombreuses, temporise David Hercot. Revoir les plans d'urgence hospitaliers, favoriser les soins de santé primaires, réduire la consommation de médicaments, relocaliser leur production et leur conditionnement (en vrac), réorganiser les soins de santé primaires autour des quartiers dans les villes, etc. Certaines de ces réformes coïncident à bien des égards avec les réformes en cours." Une lueur d’optimisme, sans doute

 

 

Hippocrate à la rescousse

Primum non nocere. Je m’engage à œuvrer de mon mieux (…) au service des personnes et de la société." C’est en repensant à ces extraits de son serment d’Hippocrate devant l'Ordre des médecins qu’Anneleen De Bonte, médecin généraliste à Diest, lance il y a trois ans une initiative inédite (1). Avec le soutien de 500 collègues soignants, elle tente de sensibiliser les gestionnaires de fonds de pensions à la création d’un nouveau fonds, qui tournerait le dos à l’injection d’argent dans des activités qui nuisent à la santé. Pourquoi cet intérêt pour les fonds de pensions ? Parce que tous les soignants dits " conventionné" en Belgique - médecins, dentistes, kinés, logopèdes… - se voient gratifier par l’Inami d’une somme annuelle qui compense les tarifs plus réduits qu’ils pratiquent avec leur patientèle. Légalement, cette somme d’argent ne peut être utilisée avant le départ à la pension du praticien et doit alimenter des produits bancaires ou assurantiels qui, in fine, alimentent des fonds. La somme totale ainsi placée, pour l’ensemble des praticiens belges conventionnés, n’a rien d’une bagatelle : 200 millions d’euros annuels. L’idée du Dr. De Bonte, soutenue par l’association FairFin (qui promeut plus d’éthique dans la finance), est d’utiliser cette manne pour promouvoir des activités plus durables et moins préjudiciables au climat que, par exemple, l'extraction fossile. "Certains fonds commencent à bouger", observe la jeune doctoresse. Qui n’abandonne pas son combat.

(1)   www.duurzaam-pensioen.be

 

Un nouveau blues dans les cabinets

D’origine australienne, le concept de "solastalgie" regroupe les réactions d’angoisse, de nostalgie, de tristesse, d’abattement, de colère… vécues face aux dégradations du cadre de vie environnemental en général. En Belgique, nulle étude scientifique à ce sujet mais, déjà, l’une ou l’autre journée d’études entre professionnels de l’aide psychologique. Et surtout, ce constat de plus en plus fréquent selon lequel les cabinets psychologiques, psychiatriques et médicaux accueillent un nombre croissant de patients confiant – notamment – leur sentiment d’impuissance à ce sujet. Une sorte de mélancolie existentielle spécifique à l’état de l’environnement, qui commencerait à déborder le strict cénacle des militants environnementaux.