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La nature se refait une santé

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Pendant des décennies, noyée sous le béton, la nature de nos régions n'a cessé d'encaisser les coups durs. Aujourd'hui, ce patrimoine se remet petit à petit. Ce n'est pas encore la franche guérison, loin de là ! Mais les outils de rénovation et de restauration existent, et les volontés d'agir sont là. Y compris celles de simples citoyens. Il n'y a "plus qu'à" les déployer pleinement.


En matière de biodiversité, le diable se cache parfois dans les détails… En voici un exemple : lorsqu’on possède quelques moutons à la campagne, il est nécessaire de les traiter contre divers parasites. On leur administre alors des produits vermifuges. Le hic, c’est que les résidus de ces produits écotoxiques sont excrétés tôt ou tard par l’animal (ovin ou bovin, d'ailleurs) et que certains insectes – singulièrement ces gros coléoptères noirs un peu patauds qu’on surnomme les "bousiers" – se régalent de ces selles déposées gratuitement dans la nature. Or les chauves-souris, notamment, raffolent de ces insectes dits coprophages. Mais si ceux-ci meurent sous l’action des résidus de produits vermifuges, les petits mammifères ailés n’ont plus grand-chose à se mettre sous la dent. Ou en sont réduits à consommer quelques insectes survivants, affaiblis et contaminés par les produits toxiques. Boum : d'un coup, voilà toute la chaîne trophique (alimentaire) frappée par une activité humaine qui, pourtant, n'avait rien de mal intentionné.

Avec d'autres facteurs, ce genre de mécanique insidieuse explique pourquoi les populations de chauves-souris s’écrasent depuis des décennies dans les régions aussi anthropomorphisées que les campagnes belges. Elle explique, surtout, pourquoi il est utile de dispenser des conseils soigneusement dosés – et scientifiquement documentés – aux agriculteurs et aux éleveurs si l’on veut que leurs activités restent compatibles avec une faune et une flore riches, variées et en bonne santé. Ainsi, traiter les parasites du bétail avec des produits alternatifs ou à des époques bien plus ciblées permet d’éviter de tels dégâts.

Des conseils avisés

L’exemple des bousiers et des chauves-souris, si authentique soit-il, n’est qu’anecdotique dans une batterie de dispositions techniques et légales à portée nettement plus large, appelées mesures agro-environnementales et climatiques (MAEC). Ces MAEC sont destinées à aider les agriculteurs à pratiquer leur métier dans une optique plus "nature", sans mettre en cause la rentabilité économique de leur exploitation.

Il y a cinq ans, la Région wallonne a voulu professionnaliser et rendre plus lisibles par la population les services chargés d’assurer ces aides aux "professionnels du terroir" que sont les cultivateurs, mais aussi les propriétaires ruraux. Beaucoup – simples particuliers ou entités communales – désirent en effet améliorer leurs pratiques habituelles dans un sens plus respectueux de la nature. La Région a donc créé l' ASBL Natragriwal, une équipe qui compte aujourd'hui une trentaine de conseillers spécialement formés à ce travail d’accompagnement gratuit.

De tels efforts, qui reposent sur le versement de primes, semblent payants. En vingt ans, 12.000 kilomètres de haies ont été plantés en Wallonie et 10.210 kilomètres de "tournières" enherbées (parcelles étroites et souvent fleuries, situées en bordure des champs) (1). Sur le même laps de temps, 3.844 mares ont été creusées et 10.200 hectares de prairies de haute valeur biologique ont été implantées. Quasiment un agriculteur wallon sur deux, aujourd’hui, pratique au moins une MAEC dans son exploitation. Mais, au-delà des chiffres, le progrès le plus significatif, à ce stade, réside dans l’évolution des mentalités : la possibilité de voir un agriculteur ou un propriétaire forestier réfléchir – et agir – en faveur d’une espèce rare de papillon, de fleur ou d'oiseau n’attire plus nécessairement des remarques goguenardes parmi ses pairs. Et ce n'est pas seulement lié à l'existence des primes...

Bénéfices multiples

De plus en plus souvent, dans les campagnes, on prend conscience que ces formes de soutien à une agriculture plus durable relèvent d’une logique à double, voire à triple gagnant. Peu porté sur le bio, comme il l'affirme lui-même, mais "soucieux de ne pas saccager la nature", Pierre Corbiau, agriculteur près de Rochefort (Famenne), en est une illustration. Au lieu de semer du maïs dans une de ses parcelles, il a choisi cette année d’y installer une bande dite "aménagée" favorable aux insectes pollinisateurs et butineurs. La prime versée compensera sa perte de fourrage. Cette parcelle lui évitera, par ailleurs, de connaître à nouveau les mêmes déboires qu'il y a quelques années, lorsque des orages avaient fait dévaler des monceaux de boue dans les jardins des riverains. Sa parcelle est également placée à proximité d’une école de village et d’un circuit touristique, ce qui en fait un atout paysager évident. Enfin, la cohésion sociale y gagne : l'agriculteur est tenu par la législation "MAEC" d’accueillir le grand public sur le terrain au moins une fois en cinq ans. Le genre de rencontre qui aide à casser les préjugés que citadins et agriculteurs nourrissent souvent les uns sur les autres…

Régions oubliées

Tout n’est pas parfait pour autant au royaume des MAEC. Très pratiquées en Famenne et en Gaume, elles restent sous-utilisées ailleurs, singulièrement en Hesbaye où les monocultures font fortement souffrir la nature. Malgré les crises agricoles, il reste généralement plus rentable, là-bas, d’exploiter un champ de pommes de terre ou de betteraves que de souscrire aux MAEC. De plus, il arrive que l’adoption d’une ou deux mesures agro-environnementales par un agriculteur sur un lopin de terre serve de paravent à des pratiques peu favorables à la nature sur les 90 % de superficie restants de son exploitation.

Malgré ces limites, l'accompagnement des propriétaires et gestionnaires ruraux par les professionnels de l'environnement donne des résultats encourageants. D'autant que ceux-ci sont également à l'œuvre dans d'autres types d'opération : la restauration de sites écologiquement déteriorés (120 dossiers à ce stade) et, surtout, la mise en œuvre du réseau Natura 2000, soit 240 sites partagés par 64.000 propriétaires, agriculteurs et forestiers. Au total – excusez du peu… – 220.000 hectares, soit 13 % du territoire wallon! Il y a une vingtaine d'année, la Wallonie avait tellement traîné à lancer Natura 2000 (une obligation européenne) que la Commission avait menacé de sabrer dans la manne des fonds dits "structurels". Nos édiles avaient avalé de travers. Sans le coup de fouet européen, sans doute n'en serions-nous jamais là aujourd'hui…


A l’échelle “micro”

Main dans la main, citoyens et communes peuvent faire beaucoup pour la nature.

La biodiversité ne se protège pas seulement dans les réserves naturelles. Elle est l’affaire de tous, y compris dans les jardins des particuliers ou les espaces verts appartenant aux communes.

Telle est la philosophie des Plans communaux de développement de la nature (PCDN), qui ont récemment fêté leur 25e anniversaire. Quantitativement, le bilan est stimulant : sur les 262 communes wallonnes, une centaine dispose actuellement d’un PCDN, soit un total de 850 projets de conservation et d'amélioration de la biodiversité. Mais c’est surtout sur le plan qualitatif que la mosaïque wallonne est la plus frappante, surtout si l’on sait que la plupart des projets dits "PCDN" reposent sur la mobilisation respective de plusieurs dizaines de citoyens prêts à y consacrer une partie de leurs temps libre. 

Qu'y font-ils, en définitive, ces hommes et ces femmes soucieux de leur cadre de vie ? Bénévolement, mais aidés par des subsides communaux, ils réalisent d'abord de grands classiques : creuser des mares, planter des haies, restaurer des sentiers vicinaux oubliés, créer des jardins naturels, installer des ruchers…

 Mais certains projets sont plus ciblés ou originaux : créer des jardins intergénérationnels dans les maisons de repos (Verlaine), restaurer des frayères à truites ou à brochets (Bouil lon), baliser des sentiers de découverte des carrières ou des terrils locaux (Rebecq et Fontaine l’Évêque), ériger des murets de pierres sèches à l’ancienne (Visé), créer des circuits "nature" pour personnes malvoyantes (Yvoir), végétaliser des murs urbains (Liège), etc.
 
La dynamique enclenchée est d’autant plus intéressante qu’elle amène les forces vives locales à se rencontrer fréquemment et à collaborer : les édiles communaux et leurs administrés, bien sûr, mais aussi une série d’acteurs qu'il n'est pas toujours aisé de mettre autour d’une même table : agriculteurs, forestiers, chasseurs, opérateurs touristiques, etc. Au fil du temps se construit un maillage – humain et physique. Soit un réseau de "po ches" de nature qui, à terme, pourraient aboutir à tisser un véritable réseau écologique wallon, en continuité avec les Régions voisines. Juste retour des choses, après des décennies de multiplication débridée des infrastructures, notamment routières et autoroutières.