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Faut-il laisser nos enfants s’ennuyer ?

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Aujourd’hui, l’agenda de nos enfants est souvent bien rempli. Entre le sport, les mouvements de jeunesse, les cours de musique et les stages créatifs, il leur reste parfois peu de "temps libre". Peu de temps pour être seuls, aussi.


Yapaka, le programme de pré­vention de la maltraitance de la Fé­dération Wallonie-Bruxelles, conseille dans sa dernière campagne de "laisser une petite place à l’ennui" (1) dans l’emploi du temps souvent fort chargé de nos rejetons. Faut-il entendre là que, tout comme l’activité physique est bonne pour leur santé, l’oisiveté serait bénéfique à nos enfants ? Une brochure éditée par l’asbl Question Santé analyse la question plus en profondeur.

Apprendre à jouer seul, comme le signalait déjà le pédopsychiatre Donald Winnicott dans son ouvrage "Jeu et réalité" paru en 1971, serait une étape incontournable du développement psychique. Or, dans une société où les distractions ne manquent pas, où les stimulations sont nombreuses, il est rare que les enfants aient en­core le temps de s’ennuyer. Ils ont tant de choses à découvrir et à expérimenter. Nous voulons qu’ils soient autonomes, épanouis. Et quoi de mieux que toutes ces activités pour apprendre à vivre avec les autres, à se construire, à mieux se connaître ?

L’ennui n’a pas la cote

"Moi, je ne suis pas stressée", assure une maman (2), "je suis ennuyée que mon enfant s'ennuie. Ça ne me plait pas, ça m'embête, ça me dérange." Il y a quelque chose de déprimant dans l’ennui, un côté "improductif" qui nous fait peut-être un peu honte... Et puis, est-ce ainsi qu’on s’arme pour le monde, la vie adulte, la société de demain ?

Et pourtant, l’hyperproductivisme de nos sociétés est en même temps régulièrement remis en cause. Le boom des burn out dans toutes les sphères de la vie (professionnelle, famili­ale…), les invitations de plus en plus nombreuses à prendre du temps pour soi, l’essor de disciplines telles que le yoga, la méditation et toutes ces démarches permettant de se reconnecter à soi-même laissent penser qu’il serait peut-être bien avisé de faire place, de temps à autre, à l’inactivité.

Cependant, tout en reconnaissant l’urgence de ralentir nos rythmes de vies, nous avons du mal à laisser nos enfants "désœuvrés".

De quoi les parents ont-ils peur ?

L’image de l’enfant qui s’ennuie, qui n’a rien à faire et doit s’en remettre à son imagination, semble éveiller de nombreu­ses craintes. Pourtant, que risque l’enfant qui reste un peu seul, à rêvasser, s’inventer des histoires ou jouer avec des bouts de ficelle et du papier ?

Yapaka a créé deux spots (3) illustrant cette situation. Dans chacun d’eux, on voit un enfant interpeller son parent (qui se situe hors champ) par un "Papa/Maman, je m’ennuie…". Face à l’absence de réponse de la mère ou du père, le petit garçon finit par se laisser porter par son imagination et s’amuse avec les gouttes de pluie ou la mousse qui se forme derrière le hublot de la machine à lessiver. Ces vidéos ont été montrées à trois groupes d’adultes, dont on a noté les réactions.

On observe d’abord un sentiment de culpabilité. Comme si ne pas occuper son enfant était synonyme de ne pas s’en occuper. "Le papa aurait peut-être dû au moins lui accorder une petite attention, pour ne pas le laisser comme ça, qu'il ne se sente pas ainsi délaissé", réagit l'un des participants face au spot de Yapaka. Pour des parents eux-mêmes fort occupés, qui se reprochent de ne pas avoir suffisamment de temps à consacrer à leurs enfants, il est parfois difficile d’envisager de ne pas répondre à l’enfant et de le laisser se confronter à la solitude ou à l’absence de stimulations extérieures.

Ensuite, il y a chez certains parents un sentiment d’insécurité à l'idée de laisser leur enfant sans rien à faire. Les activités dirigées ont ceci de rassurant qu’elles garantissent que nos enfants sont pris en charge et préservés des tentations. Occupés, ils feront moins de bêtises que si on ne leur donne rien à faire.

Entendons-nous bien !

Quand on parle de laisser une petite place à l’ennui, il ne s’agit pas d’abandonner l’enfant à lui-même ni de le laisser sans surveillance, mais bien

de veiller à lui offrir un cadre sécurisant, un espace à lui où il va pouvoir se laisser porter par son imagination, se montrer créatif, s’inventer des mondes. On est en somme bien loin de la négligence parentale, mais on comprend que dans l’esprit du parent, la crainte et l’auto-reproche soient présents.

"Ne rien faire" et "être seul" sont deux choses qui ne vont pas (ou plus) de soi pour nombre d’entre nous. Avec Internet, les smartphones et les écrans, il est devenu facile de se créer l’illusion que nous ne sommes jamais seuls et d'occuper notre esprit en permanence.

La vraie question est peut-être celle-ci : sommes-nous capables, en tant que parents, de prendre également le temps de "nous ennuyer" ? N’avons-nous pas parfois peur de nous retrouver face à nous-mêmes ?

Arrivons-nous à nous déconnecter, de notre travail, des réseaux sociaux, de la télévision ? Le surmenage nous guette parfois et cependant, le "vide" dans notre agenda nous laisse un peu déconcertés. Manque d'habitude ?

Des bienfaits de l’ennui

Celles et ceux qui en ont fait l’expérience, soit eux-mêmes lorsqu’ils étaient enfants, soit aujourd’hui en tant que (grands-)parents, savent que "ne rien faire" n’existe pas vraiment. L’esprit humain trouve sans cesse à s’occuper. C’est en étant seul ainsi que l’enfant développe son imagination, et la solitude lui est autant nécessaire pour se construire que la présen­ce de ses parents ou de ses éducateurs. Dans sa bulle, l’enfant joue, s’approprie le monde.

L’imagination d’un enfant est stimulée par le fait qu’on ne force pas son attention à se diriger sur un objet ou un objectif précis. Comme le souligne Solène Bourque, psychoéducatrice (4), dans le jeu libre, il peut choisir lui-même à quoi il s’occupe, et il n’y a aucune obligation de résultat. Il découvre ainsi l’autonomie et dédramatise le fait d’être seul par moments. Il se rend compte que sans personne pour jouer avec lui, il peut inventer et qu’il dispose d’un monde intérieur. L’ennui, finalement, ne dure jamais longtemps et laisse vite place à la créativité.

Un cadeau pour la vie

C’est donc aussi outiller son enfant pour la vie que lui laisser des moments libres, où il devra recourir à ses propres ressources pour s’occuper. Au début, il commencera certainement par vous dire "Je ne sais pas quoi faire…". C’est normal. Il suffira cependant que son attention soit captée par quel­que chose (un crayon, une four­mi, un bruit quelconque...) pour que le désœuvrement cède le pas à l’inventivité. Petit à petit, il prendra goût à cette liberté et développera sa créativité.

C’est bien pour cela, parce que les moments d’oisiveté contribuent à notre développement psychique, que tout être humain – enfant ou adulte – en a besoin. Prendre ce besoin en compte, c’est aussi se prémunir con­tre le stress et la fatigue.

Laissons-les donc s’ennuyer un peu !

En conclusion, Yapaka et Question Santé rappellent qu'il est bon de laisser du temps "sans rien faire" à nos enfants, mais à petite dose, en alternance avec des moments consacrés à des activités plus dirigées, à visées éducative ou sociale.

C’est une habitude à prendre dès l’enfance, pour par la suite ne jamais craindre d’être seul ou de manquer de stimulations, pour renouer avec sa créativité et trouver son équilibre dans la société.

Il importe aussi de se demander ce dont nous rêvons pour nos enfants, et ce que nous leur transmettons à travers notre propre façon d’occuper notre temps. Il peut être utile de s’interroger sur nos peurs, nos jugements, nos croyances par rapport à l’oisiveté et au temps libre. 


Pour en savoir plus ...

"Qui a eu cette idée folle (un jour) de … laisser les enfants s’ennuyer… ?" brochure éditée par l’asbl Question Santé et disponible gratuitement sur le site www.questionsante.org/educationpermanente. Vous pouvez également la commander par courrier (Rue du Viaduc, 72 à 1050 Bruxelles) par téléphone au 02/512.41.74 ou par email à info@questionsante.org.

Que penser des amis imaginaires ?

Votre enfant vous parle d’un petit personnage qui n’existe que dans sa tête ? Il a inventé une vie et prêté une personnalité à son doudou ? Il entretient une amitié virtuelle avec une créature sortie de son ima­ginaire ?

La recherche en psychologie a aujourd’hui établi que "l’ami imaginaire" est un phénomène courant dans l’enfance, dont on aurait tort de s’inquiéter. Mieux encore, "parler à quelqu’un dans sa tête" aurait même des bénéfices, qui se pro­longent à l’adolescence et à l’âge adulte.

Première utilité de cette présence invisible : elle apprend à se sentir moins seul et à se tourner vers les autres, face aux difficultés qui peuvent survenir. Elle est un réconfort et rend plus résistant psychologiquement (par exemple face au harcèlement).

Deuxième avantage : l’enfant développe son imagination et ses ressources intérieures, il devient plus créatif. Adulte, il aura plus souvent tendance à "se parler à lui-même", ce qui est considéré comme le signe d’un bon fonctionnement cognitif.

Inutile de s’alerter donc, votre enfant n’est pas autiste ou schizophrène dès lors qu’il s’invente un monde imaginaire, des partenaires de jeu invisibles ou qu’il parle tout seul. Tout au plus risque-t-il de devenir un adulte créatif, ouvert au dialogue, qui cherchera à trouver des solutions à ses problèmes auprès de son entourage proche !

Telles sont en tout cas les conclusions de plusieurs études récentes, sur lesquelles s’appuie un article récemment paru de Paige Davis, psychologue à l’université St John de York (1).