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Un panier de plus en plus serré

© Ph Turpin BELPRESS © Ph Turpin BELPRESS

Près d'un pensionné sur trois vivrait sous le seuil de pauvreté. Cette brutale constatation émane du "Panier des pensionnés", dernière enquête en date d'Énéo - mouvement social des ainés. Cette enquête a évalué les dépenses et les ressources de pensionnés. La comparaison avec les chiffres de leur précédente recherche - menée en 2010 - indique une situation plus difficile qu'il y a sept ans. 


Questionnaires au bras, les volontaires d'Énéo sont partis à la rencontre de seniors en Wallonie et à Bruxelles. Entre avril et juillet 2017, 415 ménages ont été interrogés. Tous les répondants devaient être pensionnés (pension légale ou anticipée) ou en âge de toucher la pension. Afin de permettre les comparaisons, le questionnaire s'inspirait grandement de la première version de l'enquête, effectuée en 2010. Dans l'édition de cette année, les femmes composent 56 % des répondants et les hommes 44 % : une répartition assez conforme avec les statistiques belges. Au niveau des régimes de pension, on constate une surreprésentation des fonctionnaires (30 %) et une sous-représentation des indépendants (7%).

Les dépenses augmentent

"Lorsqu'on compare les résultats des enquêtes de 2010 et de 2017, on ne constate pas d'amélioration du niveau de vie des pensionnés, indique Philippe Andrianne, secrétaire politique d'Énéo. Certes, le montant des pensions a augmenté, mais les dépenses ont grimpé de manière plus importante encore. Il n'y a pas d'évolution positive au niveau des ressources". Avec près de 30% des dépenses mensuelles des répondants, l'alimentation se taille la part du lion. En 2017, ils ont dépensé en moyenne 542 euros par mois en nourriture, boisson, produits d'entretien… soit 138 euros de plus qu'en 2010. Une hausse de plus de 25%. En deuxième position, les charges liées au logement occupent 21 % du budget mensuel. 371 euros y sont consacrés, soit 42 de plus qu'en 2010.
L'entretien du logement (11%), les assurances (9%), les frais de santé (9%), la mobilité (9%), le loyer/emprunt (8%) et les vêtements (3%) composent le reste des dépenses mensuelles totales des ménages interrogés pour des biens de première nécessité – hors dépenses culturelles. Ces dépenses s'élèvent à 1998 euros par mois. Une augmentation d'environ 500 euros par rapport à l'enquête de 2010. Or, rappelle Énéo, 42 % des ménages disposent de moins de 2.000 euros de ressources.

Isolés, femmes et locataires : plus mal lotis

Le constat n'est pas neuf. Et l'enquête le rappelle avec force. Les femmes sont davantage exposées à la pauvreté financière. Elles sont très majoritaires dans les catégories de personnes touchant les pensions légales inférieures au seuil de pauvreté. Une situation qui n'a pas vraiment changé depuis 2010 et les résultats de l'enquête d'alors. L'isolement constitue également un facteur fragilisant. En effet, le payement du loyer, du prêt hypothécaire ou des charges liées au logement représente - lorsqu'on vit seul - une part plus importante du budget. À titre d'exemple, les charges liées au logement s'élèvent en moyenne à 364 euros pour les couples et… 315 euros pour les isolés. De même, le coût moyen d'un loyer représentent 619 euros, quand celui d'un emprunt hypothécaire ne monte "qu'à" 442 euros.

Quelle qualité de vie ?

"On disait en 2010 : il manque 300 euros par mois aux pensionnés pour ne pas se priver. Aujourd'hui, il leur manque 350 euros. Soit un sixième de plus qu'il y a sept ans" lâche Philippe Andrianne. Ce qui attend les pensionnés à l'avenir, c'est un écart plus grand entre les ressources et les dépenses."

"Si vous estimez vivre une situation difficile, quels sont vos domaines de privation ?" demandait l'enquête. Les voyages (78%) arrivent en tête, suivis par les loisirs (63%) et les activités culturelles (55%). La moitié restreint ses dépenses en relations sociales (recevoir ou sortir avec des amis). Un tiers sabre dans les relations familiales (recevoir ou aider son entourage). Les privations en santé concernent 20 % des répondants, tandis que 10% coupent dans leurs dépenses alimentaires et 8% dans celles liées au logement.

"L'absence de soutien est un facteur inquiétant" ajoute le secrétaire politique d'Énéo. Seuls 21% de l'échantillon interrogé déclarent disposer d'un réseau de soutien financier et matériel. Près de la moitié des sondés ne s'imaginent demander ni argent, ni même un coup de pouce à leur proche.

Un horizon chargé de nuages

"On entend souvent parler des pensions comme d'une charge, explique Philippe Andrianne. La réalité est beaucoup plus nuancée. Les pensions faibles et moyennes sont directement réinvesties en dépenses courantes. Elles participent entièrement au produit intérieur brut belge. Les réduire, c'est amputer le PIB pour bientôt 25 % de ses contributeurs. En 6 ans, les mesures des différents gouvernements n'ont pas amélioré la vie des ainés. De surcroit, les chiffres de cette enquête ne prennent pas en compte les nouvelles mesures prises par le Ministre Daniel Bacquelaine. Celles-ci ne feront qu'empirer une situation déjà critique pour bon nombre de personnes. Il est important pour nous de rendre visible les difficultés déjà vécues par les pensionnés, afin que les décideurs politiques aient une idée plus précise de la situation. Énéo veut un refinancement des pensions légales à au moins 1.500 euros par mois net. Que celles-ci soient suffisantes pour payer une maison de repos ou des aides et soins à domicile. Pour ce faire, nous proposons plusieurs pistes de financement, par exemple revoir les avantages fiscaux sur les assurances groupes et introduire une cotisation sociale généralisée, notamment sur les loyers touchés par certains ainés. Prochaines étapes à surveiller : l'élaboration du budget gouvernemental 2019 et les élections qui suivront. Nous nous positionnerons en fonction des réponses apportées par le gouvernement."

Pour en savoir plus ...

Le "panier des pensionnés" est accessible dans son entièreté sur le site web d'énéo : www.eneo.be

Témoignage

"On vit d'année en année"

Marie* a 69 ans. Son mari et elle sont tous deux pensionnés. Ils vivent avec un peu plus de 2.000 euros par mois pour deux. Et flirtent avec le seuil de pauvreté. 

Il y a quelques années, Marie a été victime d'un accident qui l'a laissée handicapée. Depuis, elle doit se faire aider pour réaliser les tâches ménagères qu'elle ne peut plus assumer seule. Des dépenses nouvelles bien vite devenues indispensables. Pour continuer à se déplacer sans encombres, Marie a également dû acquérir un véhicule adapté à son handicap. Facture : 40.000 euros. Des frais lourds d'autant plus difficiles à assumer, vu le revenu modeste dont elle et son mari bénéficient. "On rogne sur toutes les dépenses", explique-t-elle, Voyages, loisirs, nourriture… Tout y passeAller au restaurant ? Maintenant, c'est une fois par anMême nos relations avec nos proches sont affectées. Ma fille habite assez loin de chez moi. On a dû réduire nos visites chez elle à une fois par mois car le carburant coûte trop cher." Comment envisager le futur dans une telle situation ? "On vit d'année en année, ajoute-t-elle. Il est trop difficile pour nous de nous projeter plus loinDans ma vie quotidienne, j'essaye de m'occuper un maximum afin d'oublier toutes les privations que je connais. J'espère que je partirai avant mon mari, car je ne sais pas ce que je deviendrai sans lui." "Au-delà des difficultés quotidiennes, ce qui nous mine, c'est qu'on ne pourra rien laisser à nos enfants" ajoute son époux. 
* Le prénom a été modifié