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Quand le partage perd tout son sens

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On prête à l'économie du partage beaucoup de qualités. Elle se soucierait de l'environnement, stimulerait les relations sociales, démocratiserait l'organisation du travail… Les entreprises qui s'en revendiquent ne sont pourtant pas toutes méritantes de ces éloges. Certaines d'entre elles dissimulent, derrière des messages positifs, des modèles économiques moins vertueux qu'on ne le pense.


Il n'a pas fallu attendre l'arrivée du web 2.0, dit "participatif", pour voir émerger une économie du partage.Mais reconnaissons que la technologie lui a donné une ampleur inédite. Les internautes, désormais "acteurs" de la Toile, partagent, interagissent sur les contenus qu'ils trouvent et nourrissent une sorte d'Internet "social". Organisés horizontalement, ils se regroupent en réseaux ou en communautés, communiquent via des plateformes qui permettent des pratiques diverses : prêter, échanger, coproduire… Ainsi est apparue,à l'époque, l'"économie de plateformes collaboratives". Certaines d'entre elles sont devenues de véritables mastodontes. Évoquons Uber, le service de voiture avec chauffeur, Airbnb, la location courte durée de logements particuliers, Taskrabbit, la réalisation de tâches quotidiennes. Leur point commun : mettre en relation, via une plateforme en ligne, ceux qui offrent des biens et des services et ceux qui les consomment. Leur principal atout : jouer le rôle d'intermédiaire et offrir des garanties aux deux parties de la transaction, grâce en particulier à une gestion des données personnelles de ses utilisateurs pour favoriser la confiance entre eux.

LE SERVICE EST GRATUIT ? NE VOUS RÉJOUISSEZ PAS TROP VITE… IL SE PEUT, DANS CE CAS, QUE LE PRODUIT CE SOIT… VOUS !

Question financement, Airbnb et d'autres s'octroient des commissions sur les transactions effectuées. D'autres monétisent des espaces publicitaires ou fournissent des services complémentaires payants. Le service est gratuit ? Ne vous réjouissez pas trop vite… Il se peut, dans ce cas, que le produit ce soit… vous ! Et que vos données personnelles laissées sur la Toile soient destinées aux véritables clients de ces plateformes : les publicitaires, pour mieux cibler leurs publics.

 Des mots trompeurs

On prête souvent à l'économie de plateformes collaboratives trois caractéristiques élogieuses : promouvoir une plus grande soutenabilité de nos manières de vivre, un lien social plus authentique, et une horizontalisation du travail. "Chacune de ces approches peut être liée à des conceptions qui existent déjà : l'économie de la fonctionnalité, du don et peer to peer (P2P)", clarifie Maxime Lambrecht, chercheur à la Chaire Hoover (UCL), à Sciences-Po Paris, et auteur d'un récent ouvrage sur les plateformes collaboratives (1). L'économie de plateformes se soucierait de l'environnement parce qu'elle optimise l'usage ou la fonction des biens et des services. Ainsi des covoitureurs partagent-ils un véhicule pour consommer moins de ressources matérielles et d'énergie. Toutefois, "l'impact écologique de ces services est ambigu, précise le chercheur. Il faut tenir compte de l'effet de substitution et de l'effet rebond." Substitution d'abord : l'impact du covoiturage est positif s'il est privilégié à la voiture individuelle. Mais il l'est beaucoup moins s'il l'est par rapport au transport en commun. L'effet rebond, ensuite, consiste à observer où va le gain tiré du covoiturage. Si c'est dans plus de city-trips, le geste n'est pas davantage responsable. L'économie de plateformes s'assimile ensuite volontiers à l'économie du don. En matière d'hospitalité, le couchsurfing est peut-être l'exemple le plus abouti. Il organise l'hébergement gratuit de voyageurs partout dans le monde. La plateforme Airbnb, qui, rappelons-le, consiste en la location d'une chambre ou d'un appartement à un particulier, se revendique elle aussi de l'économie du don et place au centre de sa communication des notions telles que la qualité du contact humain, les nouvelles rencontres, le sens de la communauté… "La nature commerciale de leur service les place en porte-à faux avec l'objectif de l'économie du don, souligne, sceptique, Maxime Lambrecht. Du point de vue de la qualité du lien social, on peut se demander ce qui le différencie des chambres d'hôtes ou autres logements touristiques chez l'habitant." Enfin, l'économie de plateformes collaboratives démocratiserait le travail par une "horizontalisation des relations de production". En cela, elle aime s'assimiler au peer to peer (P2P), soit à la production organisée par "la libre coopération entre égaux", tels Wikipédia ou les entreprises collaboratives. Cependant, une question différencie les deux dynamiques : à qui appartient la plateforme ? Pour le P2P, le support appartient à chacun des collaborateurs. Chez Airbnb, Uber…, jamais la propriété de la plateforme n'est remise en question.

Capitalisme de plateformes

 Pour certains projets, "le recours à l'économie de plateforme ne relève pas d'une démarche militante mais d'une stratégie commerciale qui met en oeuvre une forme de crowdsourcing, soit une sous-traitance par les foules", estime Maxime Lambrecht. Comme Airbnb, qui, sur son site Internet, présente des concepts positifs tels que la communauté, la confiance, le partage, l'hospitalité… pour organiser des échanges monétisés entre propriétaires et locataires d'un bien immobilier. Et ça marche ! L'entreprise, valorisée à plusieurs dizaines de milliards de dollars, représente aujourd'hui le premier groupe hôtelier du monde sans avoir investi un dollar dans la brique ! Certains s'offusquent de cette supercherie. Comme Giana M. Eckhard et Fleura Bardhi dans l'article "L'économie du partage n'est pas du partage du tout" (2), paru dans la Harvard Business Review. Selon elles, il s'agit plus d'une économie de l'accès. "Lorsqu'une entreprise est l'intermédiaire entre des consommateurs qui ne se connaissent pas, ce n'est plus du tout du partage. C'est plutôt des utilisateurs qui payent à d'autres personnes l'accès à leur bien ou à leur service." Ils chercheraient l'efficacité, la fiabilité et un prix attractif plus que l'amitié, la communauté et l'échange. On le voit, la consommation collaborative se pare d'une image positive. Le terme "sharewashing" semble supplanter celui du "greenwashing" car il est désormais plus vendeur de communiquer sur la dimension collaborative d'un service plutôt que sur sa durabilité, même si, dans les deux cas, cela ne correspond pas à la réalité. "Louer" devient "partager", écrivait Anthony Kalamar en 2013 (3)"Au mieux, utiliser le mot 'partager' lorsqu'on veut dire 'louer' dégrade la signification du mot, rend les choses confuses et peut désenchanter ceux qui auraient été attirés par l'économie du partage. Au pire, c'est une excuse à l'usage de ceux qui partagent déjà contre de l'argent et font le contraire de ce que 'partager' veut dire."


Collaborateur, le futur métier précaire?

Améliorer ses revenus, gérer ses horaires, être son propre patron… Ces arguments sont censés attirer de nouveaux contributeurs aux plateformes. Mais le job en vaut-il la chandelle ?

Collaborateur ? Travailleur indépendant ? Quel statut pour celui qui livre des repas à vélo, sort les chiens du voisinage ou cuisine pour ses voisins ? Sans salaire minimum, sans responsabilité juridique de l'employeur, sans protection contre le licenciement, sans protection sociale…, n'est-il pas simplement "faux indépendant" ? La précarisation de ceux qui contribuent à l'essor de l'économie de plateformes collaboratives semble inéluctable, au regard de quelques-uns des indicateurs définis par le SPF Emploi, Travail et Concertation sociale. L'instabilité de l'emploi, d'abord, manifeste puisque le travailleur accède à une clientèle par une plateforme de laquelle il peut être banni à tout moment. La décence du revenu, ensuite, pas fameuse, les tarifs étant affectés par la concurrence entre travailleurs. Indicateur suivant : les opportunités d'employabilité. Maigres ! Pas de formations, pas d'apprentissage par les pairs, ceux-ci n'étant pas mis en contact. Pas de possibilité non plus de se lancer à son compte puisque les plateformes gardent le monopole sur les données relatives à la clientèle. Ces nouvelles formes d'emploi précipitent le retour du travail "à la tâche". Après le 20e siècle et l'avènement du salariat, où les travailleurs percevaient des revenus réguliers, où les entreprises jouissaient d'une main-d'œuvre expérimentée, où l'État ponctionnait des ressources fiscales capables de financer un système social fort, voici, après l'apparition du chômage de masse dans les années 70, un nouveau coup porté à la sécurité sociale. En effet, les micro-tâches proposées sur Internet, dont les rétributions sont rarement déclarées comme des revenus divers ou professionnels, donc imposés, ne sont pas soumises aux cotisations sociales. Conséquence : une accentuation du dualisme du marché du travail, soit des travailleurs interchangeables, payés à la tâche, aux activités externalisées, et des salariés plus qualifiés avec davantage de protection sociale. Les nouvelles formes du travail nécessitent de tisser une couverture sociale adaptée. Sur le terrain politique, ça bouge un peu. Depuis le 1er mars, la "Loi De Croo", du nom du Ministre belge en charge de l'Agenda numérique, prévoit la taxation à taux réel de 10% des revenus tirés des micro-jobs tant qu'ils ne dépassent pas 5.000 euros. À défaut de créer un statut pour les travailleurs des plateformes, la loi clarifie le statut fiscal d'une partie des revenus non-professionnels que les travailleurs perçoivent, assure la perception des impôts dus sur ces revenus (retenus à la source par les plateformes agréées), et répond en partie aux appels des acteurs "traditionnels" de l'hôtellerie, de la restauration, du transport avec chauffeur… qui criaient à la concurrence déloyale. Mais de cotisations sociales il n'est point question…