Les cliniques du dos travaillent notamment sur les croyances – parfois erronées – que le patient a sur son dos.
© Reporters_BSIP Les cliniques du dos travaillent notamment sur les croyances – parfois erronées – que le patient a sur son dos.
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La lombalgie est le mal du siècle, disait-on il y a une vingtaine d'années... Pas sûr que cela ait changé ! Nos conditions de vie, plus sédentaires qu'autrefois, y sont pour quelque chose. Mais aussi nos façons de considérer cette forme de douleur parfois si usante. Et si on changeait de regard sur celle-ci ?


La lombalgie (douleur dans le bas du dos, entre la douzième côte et le pli fessier) empoisonne la vie de bien des gens. Dans nos régions, elle constitue le cinquième motif de consultation chez les médecins généralistes.

À peu près huit personnes sur dix en souffrent à un moment ou un autre de leur vie : une sur vingt en-dessous de quarante ans, une sur cinq au-delà de cet âge. C'est dire si cette maladie occupe l'espace social et médiatique, alimentant les conversations quotidiennes autant que les sites, forums et rayons spécialisés des librairies. Pour le meilleur et pour le pire, serait-on tenté d'ajouter...

Dans un ouvrage récent consacré aux diverses formes de la douleur chronique (1), Anne Berquin et Jacques Grisart, respectivement médecin et psychologue au Centre multidisciplinaire de la douleur chronique aux Cliniques universitaires Saint-Luc (UCL), consacrent un chapitre spécifique à la lombalgie.

Intitulé "le poids des mots, le choc des radios", celui-ci commence par rappeler le poids économique considérable de cette pathologie : ses coûts indirects (perte de productivité et absence au travail) iraient jusqu'à 1 voire 2% du produit intérieur brut (PIB).

Mais les deux praticiens vont plus loin. Pour eux, l'épidémie de lombalgies observée dès la fin du XXe siècle est favorisée non seulement par les idées reçues véhiculées par les malades mais aussi par certains discours et prescriptions des soignants eux-mêmes.

Trop souvent, les uns et les autres alimenteraient ainsi un jeu circulaire d'influences qui, finalement, ne favoriserait pas les chances de "guérison" des premiers. Rencontre avec Anne Berquin, coordinatrice du Centre.

En Marche (EM) : Quel est le malentendu principal à propos des douleurs au dos ?

Anne Berquin (AB) : En matière de lombalgie, l'existence d'une douleur n'est pas synonyme de danger, sauf dans une petite minorité de cas : les lombalgies dites "spécifiques", liées à un accident, une tumeur, une ostéoporose, une pathologie inflammatoire, etc.

Hormis ces situations, la douleur ne signifie pas qu'il y a, quelque part dans le dos, une "pièce" cassée ni même endommagée. Contrairement à ce qu'on a prétendu pendant longtemps et qu'on entend encore assez souvent, notre dos est solide. Il est fait pour se mouvoir, bouger, travailler. Il est construit pour être à la fois souple et capable de porter des charges raisonnablement lourdes, un peu comme un fil d'araignée.

Mais, pour cela, il doit être entretenu par des muscles en bon état. C'est la raison pour laquelle l'idée qu'un dos douloureux est synonyme de mise au repos doit être combattue avec force.

EM: Mais, lorsqu'on a mal, n'est-il pas naturel de modérer ses mouvements afin de limiter la douleur ?

AB : Bien sûr! C'est tout à fait naturel et légitime, mais à la condition que cela ne dure que quelques jours. Plus longtemps vous mettez votre dos au repos, plus vous augmentez vos chances de souffrir d'une lombalgie chronique.

Dans la grande majorité des cas, la douleur s'efface naturellement, même en cas de lumbago banal. Cela ne veut pas dire que la douleur disparaît intégralement : le patient conservera peut-être une sensibilité à laquelle il doit rester attentif. Mais cela ne signifie pas qu'un de ses disques intervertébraux est comprimé ou écrasé. Ni qu'une "pièce" ne fonctionne plus.

Face à la lombalgie, le discours de danger et, en réaction, de mise au repos n'a pas lieu d'être dans l'écrasante majorité des cas.

EM : D'où vient cette croyance, dès lors ?

AB : Elle vient d'un discours très fréquent, né dans les années septante, selon lequel les contraintes biomécani ques exercées sur un segment du rachis (la colonne vertébrale) sont à la source des lombalgies. En immobilisant celui-ci (y compris par des interventions chirurgicales), on pensait résoudre le problème. Or, de très nombreuses publications scientifiques ont démontré que ce genre d'intervention est inefficace, voire contre-productive.

Cette croyance vient aussi d'un contexte général de surmédicalisation, d'omnipotence attribuée à la médecine et d'intolérance à l'inconfort.

Ainsi, il y a quelques années, une association belge de soignants avait cru bon de lancer une campagne où, sur un oreiller coloré en rouge, apparaissait le slogan "Aïe, mal de dos! Consultez au plus tôt". C'est tout à fait l'inverse de ce que préconisent tous les "guides de bonne pratique clinique". Car cela induit l'idée de danger et, en réaction, de mise au repos.

Ce message catastrophiste, en dehors des cas minoritaires mentionnés plus haut, n'a pas lieu d'être. L’association en convient d’ailleurs aujourd’hui.

EM : Que préconisez-vous à la place ?

AB : Il est normal de refréner les gestes et les mouvements qui entraînent la douleur : on ne marche pas sur un pied cassé... De même, il est normal de s'inquiéter quand le corps fait mal. Mais, une fois encore, cette retenue ne doit pas durer trop longtemps.

Dans les cliniques du dos (2), nous travaillons avec plusieurs types de spécialistes : médecins, kinésithérapeutes, ergothérapeutes, mais aussi psychologues. Nous partons du principe que la majorité des douleurs lombaires sont dues à des muscles qui ont été trop et/ou mal sollicités. C'est un problème d'énergie, pas de lésion.

Nous proposons dès lors des activités physiques adaptées à chacun, qui n'excluent pas nécessairement la prise de médicaments anti-douleur. Le respect de règles de manutention (comment s'asseoir, se pencher, soulever un poids, etc.) est important, mais nous faisons très attention à ne pas les entacher d'un discours sur la prétendue fragilité du dos. La marge est étroite : c'est tout le paradoxe et la difficulté du traitement de la lombalgie !

Nous travaillons aussi sur les croyances et les représentations du patient. Car si celui-ci éprouve des émotions négatives comme de l'anxiété, de la dépression ou de la colère, il est tenté de plonger dans une sorte d'hyper-vigilance sur son corps, ce qui accordera plus de place à la conscience de sa douleur et entraînera un cercle vicieux : "j'ai mal, c'est qu'il y a danger. Puisqu'il y a danger, je dois éviter mes activités habituelles, devenir passif".

Plus longtemps vous mettez votre dos au repos, plus vous augmentez vos chances de souffrir d'une lombalgie chronique.

EM : Dans votre ouvrage, vous dénoncez aussi ces "drapeaux blancs" que sont les messages néfastes émis par les soignants eux-mêmes...

AB : On sait pertinemment, aujourd'hui, que les interventions de type discectomie (ablation d'un disque intervertébral) ou arthrodèse (fusion de deux vertèbres) ne se justifient que dans une minorité de cas.

Mais quantité de discours des soignants, le plus souvent inconsciemment, contribuent à alimenter les fausses croyances des patients et à générer de l'angoisse. Du genre "si vous vous penchez ainsi, vous allez vous casser le dos" ou "avec autant d'arthrose, il n'est pas étonnant que vous ayez mal au dos". Ce type de message un peu catastrophiste accrédite l'idée qu'on peut mettre son dos en danger, qu'il est fragile. Or les gestes quotidiens, dans un cadre normal, ne peuvent pas menacer un dos.

Par ailleurs, même si les écoles de médecine et de kinésithérapie ont fait de substantiels progrès ces dernières années, je reste stupéfaite par le réflexe de certains praticiens qui, confrontés aux douleurs persistantes de leurs patients, les envoient chez un chirurgien sans évaluation préalable de tous les facteurs de risque de chronicité, y compris les risques psycho-sociaux. Certains réflexes ont la vie dure...

EM : Beaucoup de gens confrontés à des lombalgies consultent des ostéopathes. Votre avis ?

AB : Je suis mitigée sur l'ostéopathie (NLDR : non pratiquée dans les écoles du dos), car je constate que beaucoup de ses praticiens tiennent un discours biomécanique : "Pas étonnant que vous ayez mal au dos : vous avez le bassin de travers". Cela va à contresens de ce que nous préconisons dans les écoles du dos, basées sur des programmes de rééducation et de formation. Je ne suis certes pas opposée à un petit nombre de séances d'ostéopathie, qui peuvent soulager la douleur en phase aiguë, en pleine crise. Mais il ne faut pas y avoir recours dans la durée. Je suis plus favorable à la médecine manuelle, qui intègre les notions d'éducation, d'information du patient et de promotion de l'activité physique.


Six conseils de base pour gérer la douleur

  • Vivez le plus normalement possible.
  • Pratiquez un exercice physique régulier, en débutant progressivement.
  • Utilisez les techniques de relaxation ou de gestion du stress si nécessaire.
  • Un poids à soulever ? Pliez vos jambes et ramenez l'objet près du corps.
  • En position assise (jamais plus de 20 à 30 minutes d'affilée), testez la serviette roulée dans le creux du dos.
  • En position debout prolongée, placez un pied sur une marche ou un tabouret.