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Parents : savoir (ré)agir contre le harcèlement

par Stéphanie Van Haesebrouck -

(c)iStock (c)iStock

Chaque année, comme les enfants, le harcèlement fait sa rentrée des classes. Dès la mi-octobre, il se dévoile et laisse des élèves impuissants, des profs parfois peu armés et surtout, des parents inquiets et perdus... Pourtant, écoles et parents peuvent lutter contre ce fléau.


"Si je vous bouscule toutes les trois minutes, je ne suis pas un harceleur. Juste un emmerdeur. Mais si à chaque fois que je vous bouscule, je regarde une autre personne et que l'on sourit, là je deviens un harceleur car il vous sera beaucoup plus difficile de vous défendre. La présence de ce témoin fige les rôles. On a le dominant (harceleur), le dominé (harcelé) et les 'spectacteurs' (ceux qui regardent et figent les rôles de chacun)". Par ce cas concret, Bruno Humbeeck, psychopédagogue et spécialiste de la prévention des violences, entre autres scolaires, introduit ce qu'est le harcèlement. Celui-ci exige nécessairement trois composantes : une répétition de faits négatifs sur le long terme (une mise à l'écart du groupe, des surnoms déplaisants…), une intention de nuire et une relation asymétrique entre le harceleur et le harcelé. C'est cette dernière dimension qui distingue le harcèlement du conflit. En cas de harcèlement, on repère un déséquilibre de force entre les protagonistes. La victime de ce rapport de force se sent écrasée, impuissante face à ce qui lui arrive.

Tacite et invisible

"On n'a rien vu" : combien de parents, de membres de l'entourage (amis, enseignants…) n'ont pas prononcé ces mots à l'occasion de l'issue tragique d'un cas de harcèlement ? Pourtant, il est normal de ne rien voir. "Tout d'abord, ce phénomène progresse très rapidement, constate Bruno Humbeeck. Ensuite, l'enfant garde très souvent le silence. Il se tait par honte, peur de représailles, pour ne pas faire de peine à ses parents... Lorsqu'elle se fait harceler sur les réseaux sociaux, la victime peut aussi préférer ne rien dire si ses parents lui en avaient interdit l'usage."

Si le harcèlement ne se montre pas, il peut se deviner. Des indices comme des somatisations anxieuses (maux de ventre, eczéma…) peuvent mettre le parent sur la piste. Autre signe : des troubles du sommeil, des changements d'humeur (irritabilité, colère…). L'estime de soi peut aussi être mise à mal. Pour la mesurer, on peut demander à l'enfant s'il se choisirait lui-même comme ami; une réponse négative trahissant généralement une faille. Autre symptôme encore : les résultats scolaires. S'ils sont en baisse, cela peut témoigner d'un stress nuisant à l'apprentissage.

À faire et à éviter

Certains adultes encouragent la victime à ne pas se laisser faire. Grande erreur, avertit Bruno Humbeeck. L'enfant va penser que se défendre mettra fin au problème. Mais en situation de détresse, une victime reste souvent figée. C'est un réflexe salutaire : le cerveau humain sent qu'en situation de force disproportionnée, réagir n'est pas toujours indiqué. Et si l'enfant parvient à tenter quelque chose, le harcèlement ne cesse pas pour autant, voire s'amplifie. Résultat, cet échec pousse plus encore l'enfant à se remettre en question : du "pourquoi moi", il va en arriver à "je ne sais même pas me défendre".

Que faire ? "Il s'agit d'écouter l'enfant. Ne pas minimiser ou maximiser ce qu'il dit ressentir. Ne pas juger ni chercher à vérifier ses dires. On tente plutôt de le rassurer sur sa personne, sa valeur. On lui explique la nature hasardeuse du harcèlement. Les personnes boutonneuses ou en surpoids ne sont pas les seules victimes de telles violences. C'est plus subtil. Parfois, un harceleur considère son souffre-douleur comme une menace", précise le psychopédagogue. Il faut aussi faire comprendre à la victime qu'elle ne s'en sortira pas seule et qu'elle n'a pas à le faire. "Son problème devient celui de l'adulte. Ce dernier doit prendre la situation en main pour y mettre fin. Un parent doit, par exemple, contacter la direction de l'école de son enfant, expliquer la situation et demander comment la situation va être traitée."

Changer l'enfant d'école est aussi souvent contre-productif. L'enfant peut en déduire que les adultes sont incapables de l'aider. Quant au fait de consulter un psychologue, Bruno Humbeeck appelle aussi à la prudence. "À nouveau, l'enfant risque de se remettre en question. Qu'a-t-il fait ? Qu'aurait-il dû faire ? Quelque chose ne tourne pas rond chez lui ? … Il s'agit plutôt de faire comprendre à l'enfant que s'il en est là, c'est lié à un mécanisme. Le harcèlement scolaire est à traiter à l'école même si les parents doivent être partie prenante de la solution."<

Inutile aussi d'interdire l'usage des réseaux sociaux. Mieux vaut apprendre aux enfants comment se comporter sur le web et les encourager à interpeller un adulte quand ils sentent qu'une situation peut leur porter préjudice ou nuire à quelqu'un d'autre.

La prévention comme clé

Parce que le harcèlement est invisible, rapide et sournois, la meilleure arme pour le contrer reste la prévention, selon Bruno Humbeeck. Quand le harcèlement est dévoilé, on peut agir. Mais il est plus profitable pour tous d'éviter que ces situations puissent se développer. C'est pourquoi les écoles régulent désormais autant que possible les espaces communs : cours, couloirs, toilettes. Le dernier lieu, intime, étant le plus difficile à contrôler. "De nombreuses cours de récréation sont maintenant subdivisées en diverses zones, explique le psychopédagogue. Chacune d'elle, identifiable par une couleur peinte au sol, a une affectation propre : marcher, jouer au ballon, courir… Ces règles permettent d'agir sur les violences visibles."

Seconde stratégie : la mise en place d'espaces de parole régulés. Cet outil, bien plus essentiel que la gestion des espaces, permet de maîtriser le climat de la classe et de protéger la parole des enfants qui ont besoin de s'exprimer. Cinq règles permettent à cette technique d'opérer. Parmi elles, le fait de ne pas interrompre l'enfant qui s'exprime et de ne pas contredire ses émotions.

Ces espaces doivent être activés dès septembre lorsque le climat tend naturellement à l'euphorie et que le harcèlement n'est pas encore de mise. C'est vers la mi-octobre qu'il apparaît et c'est en janvier, lorsque les groupes et sous-groupes sont constitués, qu'il atteint son plus haut niveau avant de décliner vers la fin du mois d'avril. Il est donc encore temps, pour tout parent, de s'informer auprès de la direction de l'école de sa politique de gestion du harcèlement.

Pour en savoir plus ...

Prévention du harcèlement et des violences scolaires, De Boeck, 2016, Humbeeck B., Lahaye W. et Berger M. ● Le cyberharcèlement des enfants et des adolescents, Les études du Centre Jean Gol, 2017 ● Le harcèlement et le cyberharcèlement en milieu scolaire 2.0, l'affaire de tous, Province de Liège, 2018

Regard de Bruno Humbeeck sur l'évolution du harcèlement

Le harcèlement n'est pas plus fréquent dans notre société que par le passé. Il suffit de lire La guerre des boutons(1912) pour s'en convaincre. À l'époque, les enfants se faisaient les pires crasses et pourtant, on ne ressentait pas cette souffrance actuelle. Aujourd'hui, l'enfant souffre de souffrir. Il est humilié dans l'espace réel et anéanti, parfois, dans l'espace virtuel. Le parent, lui, supporte de moins en moins l'idée que son enfant souffre. Quant à l'enseignant, il réalise qu'enseigner à un enfant stressé n'a aucun sens car l'enfant n'est alors pas en position d'apprendre quelque chose. C'est donc notre regard sur ce phénomène qui évolue.

En revanche, le harcèlement est plus violent aujourd'hui. Ce qu'il a de terrible, c'est qu'il se poursuit désormais en dehors de l'école, sur les réseaux sociaux. Ceux-ci amplifient le harcèlement scolaire traditionnel. Tout réseau social fonctionne comme une caisse de résonance de la souffrance scolaire. Les témoins se multiplient très rapidement et un simple observateur peut basculer, par l'effet de groupe, dans le rôle du persécuteur. En cela, le harcèlement est désormais plus violent.