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Les virus, ces drôles de (fausses) petites bébêtes…

istock. L'alimentation peut influencer l'immunité individuelle. Mais indirectement. istock. L'alimentation peut influencer l'immunité individuelle. Mais indirectement.

L’immunité est une machinerie très complexe. Plus la recherche scientifique progresse, plus on découvre l’immensité de ce qu’il reste à comprendre et, de là, à maîtriser. Peut-on, en tant qu’individu, la renforcer face à des agressions comme les virus, particulièrement les coronavirus ? La réponse tout en nuances du Pr Thomas Michiels (UCLouvain), chercheur en virologie à l’Institut de Duve.


 
En marche : Rappelez-nous d’abord ce qu’est exactement un virus. S’agit-il d’un être vivant comme on tend parfois à le représenter ?

Thomas Michiels : Oui et... non. Un virus est un petit morceau d’information génétique se propageant sous la forme d’ADN ou d’ARN, les deux formes classiques d’acide nucléique. Tant qu’il reste à l’extérieur des cellules, il n’est qu’une particule inerte comportant cet acide nucléique entouré d’une sorte de « coque » protectrice. Cette dernière est constituée de protéines et, parfois d’une couche lipidique supplémentaire appelée enveloppe, comme par exemple dans le cas des Coronavirus. A noter que cette enveloppe lipidique est particulièrement sensible aux détergents et à l’alcool, d’où la recommandation de se laver souvent les mains au savon ou à l’aide de solutions hydroalcooliques. Ce n’est que lorsque cette information génétique pénètre dans une cellule que le virus devient, en quelque sorte, vivant. En effet, c’est toute la machinerie de cette cellule, désormais contaminée, qui décode l’information pour générer une grande quantité de nouveaux virus qui peuvent, à leur tour, infecter d’autres cellules. 
 
EM : Peut-on dire la même chose des virus que des bactéries : ils sont partout et en nombre astronomique ?

TM : Les virus sont les entités « biologiques » les plus abondantes sur notre planète. Ils peuvent infecter toutes les formes d’être vivants, y compris les bactéries. Nous sommes tous porteurs d’au moins une dizaine de virus qui infectent notre organisme d’une façon persistante. Par exemple, 70 à 90 % de la population mondiale est porteuse du virus de l’Herpès, qui provoque les fameux « boutons de fièvre » ou, très rarement, des infections dramatiques du système nerveux. Autre exemple : le virus Epsteinn-Barr entraîne la mononucléose et, occasionnellement, des tumeurs. Certains virus, comme celui de l’hépatite C ou du SIDA, peuvent induire des maladies chroniques graves mais d’autres, bien que persistants dans l’organisme, ne provoquent aucune pathologie.
« Nous sommes tous porteurs d’au moins une dizaine de virus »
 EM : D’un individu à l’autre, la sensibilité aux virus semble très différente. Peut-on expliquer cela ?

TM : La résistance aux virus est un phénomène à la fois très complexe et multifactoriel. Complexe, d’abord, parce qu’elle s’organise en deux stades. Il peut d’abord exister une résistance naturelle du fait que certaines cellules - ou les cellules de certaines personnes - n’expriment pas le récepteur qui permet au virus d’infecter les cellules ; ou bien elles produisent naturellement des protéines qui contrecarrent telle ou telle étape de la multiplication du virus. Ensuite vient la résistance de l’immunité innée. Des senseurs présents à l’intérieur ou à la surface des cellules alertent le système immunitaire lorsque des acides nucléiques ou des composés anormaux sont détectés. Une réaction locale du système immunitaire s’ensuit, très rapide - de l’ordre d’une à deux heure(s) - et efficace pour ralentir l’infection virale, mais généralement pas pour l’éliminer. Mais il y a aussi la réponse immunitaire acquise qui, elle, consiste en la formation d’anticorps ou de lymphocytes spécifiques, c’est-à-dire faits en quelque sorte « sur mesure ». Elle est plus lente à se mettre en œuvre, de l’ordre d’une semaine, mais aussi plus ciblée. Par exemple : les anticorps activés contre le coronavirus reconnaîtront les protéines à la surface de celui-ci et pourront éliminer l’infection par ce virus, mais ils n’auront aucune efficacité contre un autre virus comme celui du rhume.
 
EM : Et pourquoi multifactorielle ?

TM : Depuis environ trente ans, on sait que les infections virales – comme toutes les maladies – ont une composante génétique. Chacun d’entre nous dispose, dans son génome, de gènes qui codent (« fabriquent ») des protéines permettant de résister plus ou moins fortement aux infections virales. Ce qui est plus récent (une dizaine d’années), c’est l’identification des gènes en question et de leur influence sur telle ou telle infection. Pour rappel, nous avons chacun entre 20.000 et 40.000 gènes… A cette composante génétique s’ajoutent des facteurs liés aux habitudes de vie, notamment culturelles et liées au climat qui peuvent faciliter ou freiner une infection.
 
EM : Sachant cela, peut-on renforcer son immunité individuelle ? 
 
TM : Oui, à la fois sa vitesse, son amplitude et, éventuellement, son orientation. Un vaccin, lorsqu’il existe, est généralement une voie efficace pour préparer la réponse immunitaire acquise spécifique, qui peut alors contrecarrer le virus dès les premières étapes d’infection. Par ailleurs, la réponse immunitaire peut aussi être modulée par d’autres facteurs, comme des infections préalables, en « préorientant » celle-ci dans un sens voulu. Dans le cadre de la crise actuelle, il semble que les personnes vaccinées via le vaccin BCG (une bactérie atténuée) contre la tuberculose résisteraient mieux aux Covid-19, mais ces travaux doivent encore être confirmés. Cela dit, l’immunité est un phénomène tellement complexe que la réponse immunitaire doit être activée à la fois au bon moment de la maladie et d’une façon bien dosée. Sans cela, on risque de faire pire que mieux. Primo, parce que votre système immunitaire peut vous protéger davantage contre un agent pathogène mais, parallèlement, diminuer vos défenses contre un autre ou plusieurs autres. Secundo, parce que si le réglage sur la puissance et l’orientation de cette stimulation est mal fait, le système immunitaire peut s’emballer et se retourner contre l’individu. Ce n’est plus, alors, le virus qui est préjudiciable à l’organisme, c’est le système immunitaire lui-même. Ce qu’on observe régulièrement avec les patients atteints du Covid-19, notamment. 
 « On n’en est pas, loin de là, à pouvoir prétendre que tel aliment protège contre telle agression »
 EM : On entend mille messages, explicites ou implicites, sur le renforcement de son immunité via l’alimentation, en agissant sur sa flore intestinale (ou microbiote). Qu’en pensez-vous ?

TM : La flore intestinale varie d’un individu à l’autre en fonction d’une multitude de facteurs. On hérite en partie, à la naissance, de celle de sa mère. Mais l’ingestion éventuelle de médicaments est un autre facteur, sans compter évidemment l’alimentation, elle-même influencée par les facteurs culturels et géographiques que j’ai évoqués. Parmi les nombreux rôles de la flore, celui de produire ou dégrader des substances ingérées, mais aussi de produire des vitamines qui, typiquement, ne sont pas produites par nos cellules. La flore stimule directement le système immunitaire dans une voie ou une autre en fonction des bactéries qui y sont hébergées.
 
EM : Dès lors, consommer tel ou tel aliment peut-il renforcer notre immunité ?
 
TM : C’est la même réponse que pour l’immunité générale. Comme vous ne pouvez jamais prédire à quel agent vous allez être exposé, vous pouvez, certes, influencer votre microbiote dans tel ou tel sens ; ce qui vous rendra, peut-être, moins exposé aux allergies et aux pollens, voire au virus de la grippe. Mais vous pouvez très bien, de ce fait, vous retrouver également moins protégé contre d’autres agents pathogènes, y compris les bactéries et virus. On n’en est pas, loin de là, à pouvoir prétendre que tel aliment protège contre telle agression. En conséquence, mieux vaut oublier les « conseils » de type : tel yaourt, tel légume vous renforcera contre telle maladie. En revanche, la recherche est aujourd’hui capable d’établir des causalités entre telle maladie, par exemple la maladie de Krohn, et tel type de flore intestinale du patient. De là, l’intérêt des techniques de transfert de matière fécale d’un individu à un autre, de mieux en mieux maîtrisées, pour modifier la flore d’une personne malade. Mais il s’agit là d’une lutte contre des pathologies aiguës, on est loin de conseils généraux alimentaires préventifs avérés pour tous les individus ! 
 
EM : Renforcer son immunité générale, lorsqu’on est globalement en bonne santé, serait donc potentiellement contre-productif. Mais, pour autant, peut-on agir en adoptant une bonne hygiène de vie, par exemple par la pratique d’activités physiques régulières ?
 
TM : L’hygiène de vie passe en bonne partie par une bonne alimentation, sur la définition de laquelle tous les diététiciens sont d’accord : pas ou très peu de sucre et d’alcool, pas d’excès de graisses, etc. Cela ne peut avoir qu’une influence positive sur la probabilité de contracter des maladies cardio-vasculaires, du diabète et certains cancers : autant de facteurs de comorbidité si vous êtes agressé par un virus. Quant à l’exercice physique, il y a, là aussi, des généralités incontestables sur leur impact positif sur l’immunité, reposant sur des études publiées dans des revues scientifiques très sérieuses. Cela dit, ce n’est pas parce qu’on n’a pas toujours réussi à identifier les mécanismes à l’œuvre derrière ces phénomènes que ceux-ci n’existent pas. Mais, encore une fois, tant la complexité du système immunitaire que la multiplicité des virus font qu’il est actuellement impossible, hormis via la vaccination ou le développement de molécules antivirales spécifiques, de se prémunir contre ces derniers.
 
 
 

Manger « les 3 V » et… bouger

 
Bouger, rompre la sédentarité, se dépenser (lorsqu’on peut le faire…). Dans ses recommandations en période de confinement, la Société belge des médecins nutritionnistes (SBMN) insiste sur cette recommandation phare. L’activité physique, donc, à raison de 30 minutes minimum pour les adultes (une heure pour les enfants et les ados), mais avec échauffements et avec une intensité au moins équivalente à la marche rapide. Aussi : limiter les portions des repas et, bien sûr, veiller à l’équilibre alimentaire en privilégiant la règle des 3 V : Végétal, Vrai (= aliment peu ou pas transformé) et Varié, soit des fruits, céréales riches en fibres, lentilles… De quoi « enrayer l’augmentation des maladies chroniques », dit la SBMN : diabète, hypertension, etc. 
 
Fort bien, mais y a-t-il un lien avec le Covid-19 et surtout ses formes sévères ? « Oui, sans hésiter, répond le Dr Anne Boucquiau, membre-fondateur de l’association et porte-parole de la Fondation contre le Cancer. Et cela à double titre. D’abord, parce que le système immunitaire est l’un des plus complexes du corps humain, faisant intervenir des cellules, des molécules et des organes qui, tous, doivent travailler dans un maillage et un réseau d’une complexité extrême. Or un organisme en bon état de santé général et avec un bon statut nutritionnel a nettement plus de chances d’avoir un système immunitaire performant. Mais il s’agit là d’un mode de vie général, car il n’existe, chez l’individu, aucune pédale d’accélération de son immunité de type ‘mangez telle ou telle vitamine, tel ou tel antioxydant, et le problème est réglé‘… Ensuite, parce que les formes sévères de maladie liée aux Covid-19 sont très souvent liées à des facteurs de comorbidité comme l’hypertension, le diabète de type 2, les maladies cardiovasculaires. Or ces mêmes facteurs peuvent être favorablement améliorés par une alimentation riche en « V » et une activité physique suffisante".
 
Et les probiotiques, alors, de plus en plus vantés commercialement ? « Il y a beaucoup d’hypothèses intéressantes mais les preuves scientifiques formelles de leur efficacité sont encore peu nombreuses et varient d’un probiotique à l’autre. Cela ne veut pas dire qu’ils n’ont aucun effet. Ils contribuent à une flore intestinale équilibrée. Mais il est très difficile de déterminer jusqu’où vont leurs bénéfices ».