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Coronavirus : repenser l'économie du médicament 

La courbe des pénuries suit la courbe des délocalisations sur plusieurs années (c) iStock La courbe des pénuries suit la courbe des délocalisations sur plusieurs années (c) iStock

Pour de nombreux observateurs, la crise du coronavirus nous invite à réfléchir sur la façon dont la mondialisation économique s’est développée au détriment des ressources humaines et naturelles. L’ombre de la pénurie de médicaments qui plane sur la pandémie à l’échelle planétaire fait aussi prendre conscience de la nécessité urgente de reconsidérer comment ce secteur vital qu’est l’industrie pharmaceutique fonctionne. Interview avec Nathalie Coutinet, professeure à l’Université de Paris 13, spécialiste de l’économie industrielle et co-auteure de Économie du médicament.


En Marche : Le manque de masque et de test a largement été médiatisé. Mi-avril la Comission européenne annonçait aussi des dispositions pour éviter une pénruie de médicaments liés au traitement du Covid-19 (en Belgique, la situation est rassurante à ce jour). Ce risque lié à une situation sanitaire exceptionnelle a-t-il des causes communes avec les pénuries de médicaments de plus en plus récurrentes qui frappent l’Europe ces dernières années ? 

Nathalie Coutinet : Il faut distinguer deux phénomènes. D’une part, il y a des tensions liées au fait que certains médicaments font aujourd’hui l’objet d’une “surdemande” à cause du coronavirus : le curare dans les hôpitaux, qui sert d’anesthésiant pour intuber les malades, certains antibiotiques administrés aux patients hospitalisés pour éviter des infections, ou encore, l’hydroxychloroquine, qui pourrait éventuellement être utilisée comme traitement à large échelle si tant est qu’il s’avère efficace. Ces médicaments n’étaient pas calibrés pour cette demande exceptionnelle. 

D’autre part, le blocage de l’activité économique dans certaines régions du monde entraine des risques de pénurie à la production. Aujourd’hui, la majorité des principes actifs qui entrent dans la composition des médicaments sont produits en Inde et en Chine. La région de Wuhan, berceau de la pandémie, concentre une partie importante de la production de ces principes actifs notamment de paracétamol et d’anti-cancéreux. 

Pour maximiser leurs profits, les firmes pharmaceutiques ont délocalisé leurs usines et produisent à flux tendu. C’est ce qu’on appelle la lean production. Garder un stock est coûteux pour une entreprise, il faut notamment prévoir un hangar, mais c’est surtout de l’argent qui est immobilisé. Pour réduire leurs coûts, les firmes ont aussi concentré leur production sur un nombre restreint d’usines. Ce qui augmente encore les risques. Dès qu’un incident survient dans une entreprise, c’est tout l’approvisionnement du médicament qui peut être menacé.  La courbe des pénuries suit la courbe des délocalisations sur plusieurs années. La crise du coronavirus doit ouvrir la réflexion sur ces problèmes qui sont exacerbés par une crise sanitaire majeure, mais qui sont récurrents.

EM : Depuis longtemps, des personnalités du monde médical alertent sur cette dépendance. Aujourd’hui, c’est une épidémie qui a grippé la machine, mais cela aurait pu être une catastrophe naturelle, une crise diplomatique... 

NC : Tout à fait. Nos systèmes de santé publique sont devenus beaucoup trop dépendants de quelques usines situées à l’autre bout du monde, en particulier pour les molécules d’intérêt thérapeutique majeur, soit des médicaments pour lesquels, il n’existe pas de traitements de substitution efficaces.  

Aujourd’hui, des usines automobiles en Europe et aux États-Unis sont bloquées car elles ne reçoivent plus les pièces de voitures qui étaient fabriquées à Wuhan. Mais il n’y a aucune urgence vitale à changer de véhicule. Le problème est qu’on a libéralisé le médicament comme si c’était un bien de consommation comme un autre. On ne peut pas considérer les médicaments comme des téléphones portables ! 

On a fait de la fabrication d’un produit de santé publique, une industrie hautement financiarisée. Cette organisation de la production a des conséquences terribles en termes d’accès aux traitements. Ce sont les pénuries dans les pays du Nord. Mais aussi l’absence de possibilité d’achat dans les pays du Sud. L’Afrique subsaharienne consomme à peine 0 ,7 % des médicaments en termes de chiffre d’affaires mondial et on enregistre peu d’avancées thérapeutiques sur les maladies non rentables, et qui font donc moins l’objet de recherches. 

EM : Comment en est-on arrivé là ?

NC :  D’abord, avec les brevets. Les firmes ont progressivement exigé une protection intellectuelle sur les molécules pharmaceutiques.  À l’échelle nationale, dans les années 60. Puis à l’échelle internationale, dans les années 90. Les accords Adpic sur la propriété intellectuelle de l’OMC ont eu des conséquences très importantes sur le prix et l’accès aux médicaments pour les pays du Sud. 

Dans l’entre-deux-guerres, il y avait déjà des débats très intéressants un peu partout dans le monde entre les entreprises d’une part, les pharmaciens et les autorités de santé, de l’autre, qui craignaient déjà que les brevets ne restreignent l’accès aux médicaments, estimant que ce système n’était pas compatible avec le médicament comme produit particulier. 

Par ailleurs, le secteur est devenu de plus en plus financiarisé. Et on sait que les marchés financiers aiment que les firmes délocalisent, rationalisent et produisent dans les conditions les plus rentables possibles. 

EM : En Bretagne, des voix s’élèvent pour relancer Plaintel, une usine de masques en faillite. Dans le Puy-de-Dôme, c’est une société de fabrication de bouteilles d’oxygène, Luxfer, qui réclame le soutien des pouvoirs publics pour rouvrir ses portes. En France, comme en Europe, a-t-on perdu un savoir-faire ? 

NC : Certainement. À Lyon, l’usine Famar, qui produisait douze molécules d’intérêt thérapeutique majeur, dont l’hydroxychloroquine, est en redressement judiciaire depuis un an. Elle est détenue par un fonds d‘investissement américain qui voudrait s’en débarrasser. C’est un exemple emblématique des dérives du système. 

L’Europe était un grand pays d’industries pharmaceutiques. Jusqu’il n’y a pas si longtemps, on produisait la majorité des molécules pharmaceutiques dont on avait besoin en France, en Suisse, en Allemagne… Cette crise doit servir de leçon et entériner une nouvelle organisation de la production des médicaments sur le continent. Aujourd’hui, il y a une prise de conscience du grand public. Il faut une réappropriation démocratique de ces questions et l’Europe devra occuper une place centrale dans ces débats.

EM : Aux États-Unis, des centaines établissements hospitaliers se sont regroupés pour produire des molécules tombées dans le domaine public pour lutter aussi bien contre les pénuries que les augmentations des prix. En Belgique, l’université de Gand a établi un partenariat avec le monde industriel pour produire des thérapies géniques sans bénéfices. La crise du coronavirus pourrait-elle appuyer l’émergence d’un secteur pharmaceutique public à l’échelle nationale ou européenne ? 

NC : C’est une solution intéressante. Cela règlerait en tout cas certaines pénuries. Mais attention à ne pas, comme c’est trop souvent le cas, socialiser les pertes et privatiser les bénéfices. Les États, à travers leurs organismes de remboursement, payent cher les molécules quand elles sortent sur le marché. Il ne faudrait pas ensuite que l’État produise à perte quand ces molécules tombent dans le domaine public. Surtout que les budgets publics participent déjà à financer la recherche.

EM : Au tout début de la crise, un trader de matériel médical confiait très cyniquement à un quotidien belge comment il s’est enrichi en achetant des masques et en les revendant au plus offrant. L’importation parallèle de médicaments qui permet à des sociétés de s’enrichir en profitant des différences de prix entre pays est un autre élément qui explique les pénuries récurrentes ?

NC : Ce sont les conséquences du capitalisme libéral. Aujourd’hui, on assiste à une véritable guerre des masques entre pays. Le vendeur cynique qui profite de la crise pour s’enrichir sur le commerce de masques, à son échelle, ne fait que ce que font les firmes pharmaceutiques depuis 20 ans, en élaborant des stratégies de prix pour maximiser leur rentabilité quitte à générer des pénuries régulières dont elles sont tout à fait au courant. 

EM : Comment tirer les leçons de cette crise ? Comment garantir demain l’accès aux médicaments pour tous ?   

NC : L’Europe a un rôle essentiel à jouer. Les firmes peuvent se passer d’un marché national, mais pas du marché européen. L’Union européenne représente 20 % du chiffre d’affaires mondial de ventes de médicaments. On a réussi à se mettre d’accord, ce qui était peut-être le plus dur, pour créer un système de guichet unique pour les autorisations de mise sur le marché : l’Agence européenne du médicament. Cela fait économiser beaucoup de temps et d’argent aux entreprises qui ne doivent pas obtenir une autorisation pays par pays pour introduire leurs produits sur le marché, ce qui est très bien. Mais l’agence devrait aussi être force de proposition pour la défense des patients. Rien ne s’opposerait à ce que les autorisations de mise sur le marché soient conditionnées à des garanties d’approvisionnement et d’accessibilité.

Les États ont les moyens d’intervenir sur ce secteur qu’il finance. Sans remboursement des médicaments par les États, il n’y aurait pas d’industrie. Si on a été capable de créer un guichet unique pour les autorisations de mise sur le marché, ce qui finalement était peut-être le plus compliqué, on devrait bien être capable de sortir trois directives pour sécuriser les approvisionnements ou éviter qu’il n’y ait -trop d’écart et de concurrence à l’intérieur de l’Europe sur les prix.