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Le chômeur, un éternel suspect

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Profiteur, oisif, paresseux, voire dangereux. Un détour par l'histoire nous montre que des siècles de préjugés et de stéréotypes planent sur le sans-emploi. Mais la suspicion prend aujourd'hui de nouveaux visages, en particulier dans le contexte des politiques d'activation : le chômeur doit inlassablement prouver qu'il cherche du travail même si c'est avant tout l'emploi qui fait défaut.


Le chômage de masse est devenu une réalité structurelle dont notre société semble d'ailleurs s'accommoder. Partie prenante de notre paysage quotidien, il affecte non seulement les travailleurs privés d'emploi mais aussi leurs proches. Ce phénomène a également des conséquences collectives puisqu'il contribue à la dégradation de la situation de bon nombre de travailleurs salariés. De manière globale, l'emploi est devenu plus précaire et plus flexible, tandis que les salaires sont soumis à modération.

Paradoxalement, le chômeur est très souvent présenté comme responsable de sa situation. Cette stigmatisation s'accompagne de nombreux autres clichés : il vit aux crochets de la société, fraude le système, se complait dans l'inactivité... Tous nourrissent l’imaginaire collectif de la vision d’un chômeur profiteur.

Les discours anti-chômeurs, largement véhiculés dans l'opinion publique et partagés par de nombreux acteurs politiques, contribuent à justifier ou conforter la mise en place de mesures comme le renforcement des contrôles, le durcissement des conditions d'octroi des allocations d'insertion ou encore l'accélération de la dégressivité des allocations de chômage. Cette dernière, par exemple, est légitimée par l'idée que la baisse du revenu de remplacement contraint à reprendre un emploi. Elle laisse totalement de côté la question du manque d'emplois.

Le travail, un devoir moral

"La stigmatisation dont les chômeurs sont l'objet n'est pas neuve, constate Florence Loriaux, historienne et coordinatrice d'un livre très documenté, intitulé Le chômeur suspect, histoire d'une stigmatisation (lire l'encadré ci-dessous). Depuis toujours, dans les sociétés qui conçoivent le travail comme un devoir moral engageant la responsabilité individuelle de chacun, l’absence ou le manque de travail rend suspect. Le fait de ne pas travailler est ainsi souvent associé à l'oisiveté, mère de tous les vices."

Un retour sur le passé fait apparaître les expressions diverses qu’a prises la suspicion à l’égard des chômeurs. Ainsi, dès le 14e siècle, la lutte s'organise contre les indigents, très nombreux à errer dans les rues. Perçus comme dangereux, ces "sans-ouvrages", vagabonds ou misérables sont aussi considérés comme "inutiles au monde". "Ce concept d’inutilité publique, hérité de l’Antiquité, reprend vigueur dans une société qui découvre le capitalisme", observe Florence Loriaux.

Avec le 16e siècle, l’enfermement devient un des moyens de lutter contre le chômage en exerçant à la fois une étroite surveillance des individus et en remettant au travail forcé les valides oisifs. "Les institutions qui se mettent en place jouent un rôle de régulation en période de chômage et diminuent les risques de révoltes en période d’expansion", explique l'historienne. En fait, résume-t-elle, jusqu'au 19e siècle, la vision qui prévaut est d'offrir assistance aux "accidentés de la vie" qui répondent à des critères de moralité. Quant à ceux qui sont désœuvrés mais valides, leur remise au travail a valeur de sanction punitive et s'impose dans une perspective morale d'intégration dans la société.

Tous les chômeurs ne sont pas égaux devant les stéréotypes et les discriminations. Les femmes, les étrangers, les jeunes et les vieux sont toujours les premiers visés.

De l'assistance à l'assurance et inversement

"Ce sont la révolution des idées sociales et l'émergence des syndicats, à la fin du 19e siècle, qui ont modifié ces images", avance Florence Loriaux. De désœuvré et dangereux, le chômeur devient un travailleur qui a perdu son emploi de manière involontaire. Quant au chômage, il n'est plus un problème individuel dû à l’imprévoyance mais il trouve son origine dans l’organisation des économies. Longtemps traité par l’assistance, le chômage commence à être perçu comme un risque assurable. Les premières caisses de chômage se mettent ainsi en place à l'initiative des syndicats. Malgré cette évolution, le discours moralisateur se perpétue. Ainsi, en 1913, alors que 85% des ouvriers sont affiliés à une caisse, l'imprévoyance de ceux qui n'ont pas jugé bon de s'assurer est vivement vilipendée.

Après la Seconde Guerre mondiale, l'assurance chômage obligatoire nait avec la sécurité sociale et l'État se fait protecteur. La période de plein emploi qui s'ensuit fait baisser quelque peu la pression sur les chômeurs. Le répit ne sera pas long car les crises économiques qui accompagnent la fin du 20e siècle remettent à l’honneur les critiques.

"Dans notre histoire sociale, le seul moment où le chômeur a été auréolé d'une image positive, c'est pendant la Première Guerre mondiale, résume Florence Loriaux. Ceux qui refusaient de travailler pour l'ennemi étaient en effet considérés comme des héros par leurs compatriotes. Mais cela n'a pas duré." On constate par ailleurs que chaque fois que le chômage augmente, le discours de culpabilisation des chômeurs se fait plus incisif.

C'est aussi lors des périodes de chômage massif que les mesures anti-chômeurs sont les plus fortes. Ce fut le cas dans les années 1930 puis dans les années 1980-90. Mais tous les chômeurs ne sont pas égaux devant les stéréotypes et les discriminations. Les femmes, les étrangers, les jeunes et les vieux sont toujours les premiers visés.

Aujourd’hui encore, alors que les crises structurelles de l’emploi se succèdent, la responsabilité de l’individu s'invite au cœur du débat. Quant à l'assurance chômage, la logique d'assistance s'y diffuse subrepticement.

Conséquences de ces politiques ? Des exclusions de l'assurance chômage par milliers et une paupérisation accrue des travailleurs sans emploi. "Cette situation ouvre un nouveau champ de luttes aux mouvements sociaux qui considèrent que la solidarité reste le dernier rempart pour la défense de nos démocraties menacées par les dérives du néo-libéralisme", conclut Florence Loriaux.

Histoire d'une stigmatisation

Il y a près de quarante ans, Hubert Dewez, syndicaliste et grand historien du mouvement ouvrier belge, publiait - sous le nom de Jean Neuville - L'ouvrier suspect, le deuxième tome d'Une histoire du mouvement ouvrier en Belgique (après L'ouvrier objet) paru aux Éditions ouvrières.

En publiant aujourd'hui Le chômeur suspect, le Centre d'animation et de recherche en histoire ouvrière et populaire (Carhop) et le Centre de recherches et d'informations socio-politiques (Crisp) ont voulu compléter l'œuvre de celui qui fut aussi leur fondateur.

S'appuyant sur des sources inédites - y compris des dessins et caricatures - l'ouvrage examine les représentations et discours développés à l'encontre des chômeurs, particulièrement depuis le 19e siècle. Il fournit les clés de l'histoire de l'assurance chômage et met en lumière les enjeux fondamentaux que la focalisation sur des boucs émissaires dissimule.