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La croissance est-elle bonne pour la santé ?

La croissance est-elle bonne pour la santé ? © M. Detiffe

Tous les gouvernements cherchent à doper la croissance économique. Les formules sont bien connues : accroître la compétitivité des entreprises, réduire les charges sociales et l'impôt sur les sociétés, la flexibilité des contrats de travail, les subsides à l'investissement… Car la croissance économique va réduire le chômage, diminuer la dette publique, augmenter le pouvoir d'achat et donc la consommation. Tout cela est bénéfique pour tous. Tout le monde sera en meilleure santé… Enfin presque tout le monde. Et si cette course à la croissance au profit de la consommation rendait malade ?


Un des credo à la relance de la croissance et de l'emploi, c'est la compétitivité des entreprises. Le gouvernement a donc décidé d'un tax shift, en réduisant de manière importante les cotisations sociales à charge de l'employeur. Pour compenser en partie cette recette moindre, le budget des soins de santé a été mis à la diète depuis 2014. Les mesures d'économies successives n'ont pas directement touché le patient de manière importante, plus ou moins 80 millions d'euros d'augmentation de tickets modérateurs. Elles ont surtout été répercutées sur les finances des hôpitaux et des prestataires de soins. Pour en sortir, certains se sont déconventionnés, d'autres ont augmenté les suppléments ou facturé de nouvelles prestations non remboursées. En fait, de manière silencieuse et insidieuse, la pression sur le budget de l'assurance maladie obligatoire a été répercutée sur les patients. D'ailleurs, un indicateur ne trompe pas, la hausse très importante des primes pour les assurances privées hospitalisation et soins dentaires. Le total des encaissements pour les assurances privées dépasse aujourd'hui les 1,8 milliards d'euros ! Et rien ne semble arrêter l'escalade des suppléments. On assiste ainsi à une privatisation silencieuse des soins de santé avec toutes les dérives associées − médecine duale, sélection des risques, non transparence de l'affectation des moyens, prévalence du profit sur les besoins…

Cette croissance rend malade

La croissance économique doperait l'emploi, le pouvoir d'achat, la consommation mais apparemment pas la santé. Huit des dix médicaments les plus vendus en pharmacie sont directement liés à nos modes de vie. Notre mode d'alimentation, le tabac, le manque d'exercice physique, l'obésité, le stress sont en lien direct avec la hausse de la consommation des antidépresseurs, des anti-hypertenseurs, des médicaments pour le traitement du diabète, de la bronchite chronique et de l'acidité gastrique. Le nombre d'invalides croit de manière importante et un tiers de ceux-ci souffrent de troubles de la santé mentale. Les inégalités par rapport à la santé en Belgique sont énormes : entre la commune riche de Sint Martens Latem, près de Gand et Anderlues, près de Charleroi, il y a huit ans d'écart d'espérance de vie. Une femme âgée de 25 ans avec un diplôme universitaire vivra 49 années en bonne santé, une femme sans diplôme vivra 24 ans en bonne santé. La course à la croissance et au profit va-t-elle réduire ces inégalités ?

Une bonne croissance nécessite des choix politiques

La croissance économique n'est donc pas naturellement bonne pour la santé. Pour que tout le monde puisse en profiter, elle doit être contrôlée. Dans le domaine des soins de santé, les autorités politiques doivent davantage réguler. Cela passe, par exemple, par le plafonnement, voire l'interdiction des suppléments. Autres points d'attention : l'imposition de la transparence des rémunérations des prestataires de soins, des prix des médicaments et du matériel médical, mais également l'élaboration d'une vision à long terme et pas uniquement budgétaire. On peut influencer les modes de vie en taxant plus le tabac, l'alcool, en réglementant l'usage du sucre, en encourageant la mobilité douce. On peut aménager les conditions et le temps de travail, développer la prévention pour rendre la tâche moins pénible et ainsi prévenir l'incapacité de travail et l'invalidité. On peut aussi renforcer la cohésion sociale en réduisant les écarts entre les riches et les pauvres. De nombreuses études ont en effet démontré que les inégalités sociales et économiques au sein d'un pays ont bien plus d'impact sur les indicateurs de santé que le niveau de richesse du pays. Ainsi, alors que la richesse par habitant est cinq fois plus importante aux États-Unis qu'au Costa Rica, l'espérance de vie est plus élevée dans le pays d'Amérique centrale. La croissance économique peut être bonne pour la santé mais elle doit être accompagnée par les politiques sinon elle profite à une minorité.

La course au profit et à la croissance sans régulation rend malade. Laisser faire le marché, ne pas régler les suppléments, ne pas améliorer les conditions de travail, laisser croître les inégalités c'est un choix politique au détriment de notre santé à tous.