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Un t-shirt, et tout est dit ?

Un t-shirt, et tout est dit ? © Press Association
En 1984, la styliste Katharine Hamnett exprime à Margaret Thatcher son opposition à l'installation de missiles nucléaires américains sur le sol britannique.

Le Fashion and textile museum de Londres présente actuellement une exposition inédite autour du t-shirt. Intitulée "Cult, culture and subversion", elle interroge sur le vêtement comme vecteur d'expressions politiques et idéologiques. L'occasion de porter un autre regard sur cet objet si familier.


Intéressons-nous un instant au curriculum vitae de cette pièce de coton. Elle serait originaire d'Asie et vieille de près de 2.500 ans. Mais c'est quelques siècles plus tard, aux États-Unis, qu'elle devient parure inévitable. En 1919, elle est portée par les soldats à la US Navy. Le terme "t-shirt" apparaitrait en 1920. Il figure notamment dans L'envers du paradis, le premier roman de Francis Scott Fitzgerald. En 1933, l'University of Southern California introduit l'uniforme pour ses athlètes. Il s'agit d'un t-shirt floqué "property of USC" qui devient objet de convoitise. Le premier t-shirt promotionnel date de 1939 et est fabriqué à l'occasion de la sortie du film Le magicien d'oz. En 1948, le débardeur est utilisé par le gouverneur de New York Thomas E. Dewey's pour une campagne électorale. Le vêtement en forme de "T" devient alors un élément de marketing important. Peu à peu, la gamme de ses rôles s'étoffe : il devient souvenir, témoin de la visite d'un lieu emblématique, d'une présence à un événement important.

Engagement et marchandisation

Les décennies suivantes, le maillot de corps est récupéré par les mouvements féministes, pacifistes, activistes, punks, altermondialistes… Il est un moyen, parmi d'autres, de montrer son soutien à des causes collectives. Des vêtements qui, comme les photos, éléments écrits et audio-visuels, font office de documents historiques, "et qui deviennent également le symbole de la marchandisation de toute une série de luttes, explique Geoffrey Pleyers, sociologue et spécialiste des mouvements sociaux. Je pense, par exemple, à l'icône du Che Guevara. Cette photo imprimée sur des t-shirts est intégrée au capitalisme. De nombreuses personnes ont fait du profit en vendant ces vêtements. Certaines révolutions deviennent des tendances presque à la mode, au-delà des militants les plus convaincus. C'est un phénomène que l'on observe régulièrement". Et qui rappelle, peut-être l'initiative de Maria Grazia Chiuri, première femme à la tête de la maison de haute couture Dior. L'an dernier, elle a fait défiler un modèle avec un t-shirt sur lequel était noté "We should all be feminists". Une impulsion suivie par de nombreuses marques qui ont ensuite mis en vente des t-shirts "à messages" autour des questions de genre. Plus qu'un business rentable, le t-shirt est-il à nouveau un moyen d'expression politique ? "Ces thématiques sont à la fois intimes et collectives, explique Geoffrey Pleyers, elles touchent la masse et la personne. Avec le hashtag metoo, notamment, certains sociologues ont parlé de communication de masse individualisée. Un slogan pensé pour la communication générale qui se connecte directement à une expérience personnelle. L'expression via le t-shirt est alors intéressante, car elle s'éloigne de tout type d'organisation."

L'expression du groupe, l'expression de soi

Parce qu'aujourd'hui, l'envie est d'exprimer son autonomie personnelle plutôt que son appartenance à une organisation. "Dans les années 90 et 2000, beaucoup de t-shirts permettaient d'affirmer ses valeurs et son soutien à des organisations, mouvements ou partis, complète le sociologue. Celui qui le portait se définissait pleinement comme faisant partie de ces organisations. Ensuite, il y a eu un creux assez important, de nombreuses personnes ont refusé d'être uniquement identifiées comme 'membre de'". Actuellement, l'engagement est davantage vécu comme faisant partie du quotidien. Les réseaux sociaux expriment bien cette imbrication, ce mélange entre acte militant et sphère privée. Une fois, on y partage une opinion, une autre on y publie une photo de vacances. "Et la logique du t-shirt militant a également évolué, elle est moins l'affichage d'une appartenance collective qu'une référence à quelque chose qui est plus personnel." Reste que les phrases courtes qui s'affichent sur les torses, dans les rues, passent rarement inaperçues. Ce sont des messages frontaux, exprimant des affinités et/ou des affiliations. Sans connaître la personne, on sait déjà quelque chose d'elle. Un prétexte, peut-être, à entamer la conversation.