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Rien à donner, que le plaisir d'avoir reçu*

Rien à donner, que le plaisir d'avoir reçu* © Luc Delcominette - Belpress

Un "merci" génère fréquemment un "de rien", en guise de réponse. Ce petit échange n'a l'air de rien. Il tombe dans les clous de la politesse requise. Et pourtant…


"Quand la reconnaissance est là, nous nous empressons de l'annuler", observe Cécile Bolly, en introduction au 11e printemps de l'éthique (1). Car répondre "De rien !" n'est pas si anodin. Il résonne tel un drôle de signe qui viendrait presque annuler le geste remercié. C'est comme si les efforts consentis et reconnus par celui qui nous dit "merci" n'avaient pas beaucoup d'importance, ne comptaient pas pour grand-chose…

Pourtant, l'absence de "mercis" met en rogne. Une place cédée dans une file, une porte tenue ouverte, un passage libéré… et "même pas un merci !", cela ne nous convient guère. "Quand la reconnaissance manque, nous en faisons une source de souffrance…", poursuit la médecin éthicienne.

Oubli des "mots magiques"

Le sentiment que la politesse se perd est légion, faute de ces fameux "petits mots magiques" comme les apprennent les enfants. Les récriminations vont bon train. Certains vont jusqu'à prendre des mesures pour ramener du "merci". Comme ces bistrots français qui "proposent leur café à des prix différenciés suivant la formule de commande adoptée, rapporte le professeur de linguistique Michel Francard. Un café 'sèchement' demandé coûte 7 euros ; son équivalent accompagné d'un minimal 's'il vous plait' descend à 4,25 euros ; si vous ajoutez un cordial 'bonjour', le tarif n'excède pas 1,40 euro." Le linguiste ne dit pas ce qui arrive au client qui oublierait le "merci" au moment de recevoir sa commande… Par contre, il rappelle que les mots font partie des relations. Il s'agit, dit-il, de les prendre "pas seulement au pied de la lettre, mais dans des acceptations qui s'ajustent à la richesse des interactions". Analysant les mots grâce et merci – tous deux associés dans le champ lexical de la gratitude – il invite à "ne pas être à la merci des mots, mais à les apprivoiser. Et grâce à eux, à pouvoir mieux dire le monde dans lequel nous vivons". 

FINALEMENT, AU LIEU DU TRADITIONNEL "DE RIEN!", NOUS POURRIONS CHOISIR "VOLONTIERS!", "AVEC PLAISIR"… POUR RÉPONDRE À UN "MERCI".

Un monde d'interdépendance, parce que "notre vie serait impossible sans l'aide des autres", engage à penser la moniale boudhiste Jôkei Sensei. Elle attire notre attention sur l'importance d'aller à la rencontre d'un grand nombre de dons invisibles au premier abord, de reconnaître tout ce qui nous est donné. Certains se souviendront de ces temps où remercier en début de repas pour la nourriture, "fruit de la terre et du travail des hommes", était de tradition.

En mesure de recevoir

Certes, accepter de recevoir ou d'avoir reçu n'est pas toujours facile. "Beaucoup d'entre nous préfèrent donner", parce que recevoir amènerait à regarder le manque en soi, à voir sa propre fragilité, à reconnaître sa dépendance, observe Jôkey Sensei. En effet, à l'heure de l'autonomie élevée au rang de principe suprême, ceci n'est pas évident. Plongés dans le culte du self made man/woman, nous en viendrions à oublier que l'on dépend en permanence du monde et des autres. Avec pour conséquence de "priver la gratitude de son ressort le plus important", regrette le philosophe Jean-Michel Longneaux. "La vraie gratitude présuppose l'antériorité d'un don qui ne provient pas de nous, qui désarme par conséquent notre toute puissance. (…) C'est le don inattendu, inespéré qui nous rend plein de gratitude (…) sans l'avoir cherché ni voulu. (…) La gratitude n'est pas un état de reconnaissance dans lequel on se place soi-même par auto-persuasion, elle est avant toute chose ce qui se reçoit d'un autre." Ainsi nous ne pouvons la maîtriser. Par contre, "donner est en notre pouvoir", lance le philosophe un brin défiant.

Finalement, au lieu du traditionnel "De rien !", nous pourrions choisir "Volontiers !", "Avec plaisir"… pour répondre à un "merci". C'est une des suggestions de Cécile Bolly : s'attacher aux "formules qui témoignent de manière discrète, mais authentique, de l'effort ou des efforts que nous avons consentis". De cette manière, nous ouvrons "d'autres perspectives sur l'importance que nous donnons à celui qui nous remercie et à la relation que nous vivons avec lui". Au-delà d'une simple formule prononcée par habitude ou par devoir, voilà que se déploient des valeurs d'accueil, de reconnaissance, de solidarité. La gratitude est un travail qui relie.

>> Plus d'infos : "Entre dette et reconnaissance, quelle place pour la gratitude ?", éd. Weyrich, avril 2017.


 (1) Le printemps de l'éthique est organisé par le centre Ressort (centre de recherche appliquée et de formation continue relié à la Haute école Robert Schuman). La 11e édition s'est tenue, ce jeudi 27 avril, à Libramont.

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