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Le partage des eaux

Le partage des eaux © Nicolas Le Querré-Belpress

Boire, cuisiner, se laver, tirer la chasse des toilettes… l'eau habite notre quotidien. Avec la discrétion des habitudes ; toujours là sans qu'on salue sa présence. La ressource peut pourtant se faire rare. Il s'agit de la partager.


En moyenne, 119 litres par jour s'écoulent pour le Belge. Les 380 litres des Américains nous feraient passer pour des consommateurs responsables. Vraiment ? Au regard des 20 litres des habitants du continent africain – 30 de moins que le minimum décent d'après l'Organisation mondiale de la Santé –, c'est de sur-consommateurs que nous devrions être taxés. Dans nos maisons, le robinet ouvert déversera son dû. L'eau coule, s'écoule, traverse, nettoie nos peaux, nos plats, nos loques. C'est devenu naturel ! Pourtant quelques-uns parmi nous saisissent avec gravité l'importance de la ressource. Ces familles en difficultés face aux factures d'eau et dont la Fondation Roi Baudouin estime qu'elles représentent un ménage sur six (1). Ces habitants de la rue ou de logements sous-équipés qui cherchent les points d'eau publics et que l'ASBL Infirmiers de rue tente de guider dans la Capitale (2). Ces millions de personnes à Cape Town (Afrique du Sud) sous le coup d'un décompte les rapprochant du "jour zéro", où la totalité de la mégalopole sera privée d'eau (3). Et puis, ces géopolitologues qui invitent à se mouiller urgemment, en repensant le "partage de l'eau".

Ils le signalent : la quantité d'eau disponible est constante depuis le temps des dinosaures ! Un des problèmes majeurs proviendrait de son inégale répartition et de sa pollution, signalent les géographes Frédéric Lasserre et Alexandre Brun (4). Pas le choix, pour ces experts. Il faut partager et favoriser la solidarité entre les territoires, entre les usages aussi. Parmi les principaux "buveurs" d'or bleu, on compte certes les ménages, l'industrie (y compris l'hydroélectricité), mais surtout l'agriculture (93% de la consommation mondiale d'eau douce). La démographie croissante, les systèmes d'exploitation agricoles intensifs ou encore les changements climatiques ne vont pas améliorer la situation.

Aux quatre coins du Monde, les exemples inquiétants ne manquent pas.

Aral. La mer intérieur d'Asie centrale – pourtant 4e lac en taille, en 1960 – est asséchée ! Elle disparaît sous l'effet d'une gestion irrationnelle de la ressource et d'un imbroglio politique dans cette zone de l'ex-Union soviétique, où cultures de coton, barrages et turbines hydro-électriques pompent la ressource en excès.

Colorado. Le fleuve issu des montagnes rocheuses (États-Unis), qui s'écoule jusqu'au golfe de Californie (Mexique) ne compte plus les barrages et canaux qui le détournent. Il s'épuise à soutenir l'irrigation intensive de l'Ouest Américain. L'écosystème du delta du Colorado disparaît au profit des exploitations maraîchères – mais aussi des piscines en nombre – dans une Californie pourtant située en climat semi-désertique.

Nil. Le bassin du plus long fleuve du monde, concerne dix États, du Kenya à l'Égypte, en passant par le Soudan, l'Éthiopie… "Avec le temps, les projets de mise en valeur des ressources du Nil se multiplient dans les pays riverains, au grand désarroi de l'Égypte, qui est certes la puissance dominante du bassin du Nil mais aussi le plus en aval, donc dépendant des décisions des pays d'amont". Méfiances et divergences de vue freinent l'usage équitable de la ressource commune.

Nappes aquifères syriennes. Mobilisées de manière excessive – le nombre de puits est passé de 135.000 en 1999 à 230.000 en 2010 – elles témoignent de la sécheresse dans la région. Leur (sur) exploitation a miné les bases économiques du monde rural, ce qui n'est pas sans lien avec la guerre qui ravage le pays…

Pas sexy, mais vitales, les zones humides

"Partager l'eau", c'est activer les solidarités autour de cet indispensable bien commun. Parmi les actions à mener, Alexandre Brun cite la réutilisation des eaux usées à des fins agricoles ou communales, la coûteuse mais vitale désalinisation de l'eau de mer. Et surtout, il enjoint à "préserver ce que l'on a déjà. Il faut arrêter absolument de détruire les dernières zones humides du monde. Dans nos pays, où les densités humaines sont relativement importantes, il est difficile aujourd'hui de freiner l'urbanisation du territoire ou plus largement son artificialisation. C'est un enjeu crucial. Les zones humides ne sont pas très sexy. Ce sont des petits étangs, des mares, parfois anodines, mais qui permettent de tamponner en cas d'inondations, de filtrer l'eau comme des stations d'épuration naturelles, de constituer des réservoirs de biodiversité incroyable." De quoi nous amener à préférer le mode marais aux bassins hyper-proprets et super étanches dans nos jardins. "Faisons confiance en la nature et faisons en sorte qu'elle nous dicte nos stratégies d'aménagements", conclue joliment le géographe montpelliérain.