Navigation
Retour à À suivre

Le grand écran réalise le monde

Le grand écran réalise le monde © Pixabay

Cannes. Ses marches foulées aux portes de l'été : c'est le versant le plus médiatisé. Celui où règnent stars et starlettes qui feront la Une des magazines, depuis 70 ans cette année. Cannes. Ses 1.500 projections et son palmarès, c'est le versant le plus intéressant. Celui qui célèbre le cinéma. Un art démocratique, dit-on. 


Facile d'accès

Les temps modernes. Petite moustache et pieds en canard, son allure est reconnaissable entre tous. Charlie Chaplin troque son complet veston pour la salopette de l'ouvrier, soumis aux affres d'une chaîne de production. Nous sommes en 1936. Le cinéma parlant gagne du terrain. Les temps modernes sera le dernier muet – ou quasi-silencieux – de l'acteur, réalisateur, producteur… mythique.

Quittant les sous-titrages sur fond de notes de piano, le cinéma s'ouvre, avec le parlant, à un public encore plus large. Il devient spectacle de masse. En effet, pas besoin d'avoir été éduqué à cette forme de langage artistique : l'accessibilité est garantie. Et ce, simultanément, pour un grand nombre de personnes. Car contrairement à la peinture, les originaux se comptent en une multitude de copies. Voilà le spectateur en situation de faire l'expérience du monde, de l'altérité depuis son siège.

D'aucuns, comme Walter Benjamin, essayiste d'avant-guerre, y voient une expérience socialisante, de décentrement aux effluves citoyennes. Le cinéma, loin d'anesthésier la critique sociale, porterait en lui-même un potentiel de changement.

Pouvoir de transformation

La belle et la bête. Les traits du dessin animé ont pris forme de chair. Disney vient d'adapter son succès de 1991, lui-même inspiré d'un conte vieux de plusieurs siècles. Interdit aux moins de 6 ans par les producteurs, la Russie a ajouté dix ans à l'âge minimal pour visionner le remake, le Koweït l'a tout bonnement retiré des salles, etc. En cause, un instant "gay".

C'est que le cinéma n'est pas sans influence. Personnages et récits absorbent le spectateur a minima, le temps d'une séance. Souvent ils laissent çà et là traîner quelques inspirations touchant à nos représentations du monde. Ici, un parcours de vie scénarisé auquel on s'identifie. Là, un drame raconté qui interpelle sur une injustice de notre temps et amène à se mobiliser collectivement. L'outil cinématographique peut se révéler particulièrement efficace pour sensibiliser, susciter l'adhésion ou le rejet, façonner des générations. Il n'est d'ailleurs pas si éloigné le temps où des cotations morales accompagnaient la diffusion des films.

Paradoxe de l'histoire : les souvenirs vont bon train chez ceux qui bravaient l'interdit pour percevoir un baiser en gros plan ou le plongé sur un décolleté généreux. Avec le temps, la norme morale passera peu à peu à la trappe pour laisser la place à la valeur esthétique des films, parfois avec des conseils sur l'âge requis. Mais on le sait, l'éthique n'est jamais loin.

Au-delà de la séance

Moi, Daniel Blake. L'an passé, le dernier Ken Loach a remporté la palme d'or à Cannes. Fidèle à sa réputation, le réalisateur et son comparse scénariste Paul Laverty, ont livré un film engagé, ancré dans la réalité grâce notamment à une longue enquête préalable sur le terrain. Ils dénoncent l'humiliation permanente et le sentiment constant de précarité des bénéficiaires de l'aide sociale, à qui même le droit de s'entraider est refusé.

Les films engagés seraient de plus en plus souvent considérés comme des objets commerciaux, traités avec autant de considérations qu'un blockbuster de pacotille. Le succès est en tout cas au rendez-vous pour ces fictions ancrées dans le réel – par leur propos comme Moi Daniel Blake, aussi par le décor des tournages comme Rosetta, par leurs acteurs comme Entre les murs. Trois palmes d'or parmi d'autres, aux accents militants.

De tels récits sont les supports parfaits pour nourrir le débat. Ils fournissent certainement de quoi alimenter les soirées des salles dites d'arts et d'essais dont il faut saluer le dynamisme, comme Le Parc à Charleroi, comme celles que pilotent les Grignoux à Liège ou à Namur… Mais aussi les cinéclubs, phénomène toujours vivant que l'après-guerre a vu naître et qui ajoutent aux charmes du cinéma, non sans rappeler les premières années de vie des pellicules. Les projections relevaient alors de l'art forain, réunissaient un village, un quartier pour une soirée de découverte, de partage et de échange de vues. Le simple fait d'avoir vu le film autorisant à discuter à son propos.

C'est là un trait qui ajoute à la dimension démocratique du cinéma : tous, nous en sommes potentiellement les experts. Pour peu que nous ouvrions nos yeux et nos oreilles. Pour peu que nous poussions de temps à autre la porte d'un cinéma ou que nous programmions des soirées face au petit écran. L'expérience des films transforme en expert cinéphile. Elle transforme aussi notre être au monde. Comme le soulignait le professeur Pierre Reman, passionné de cinéma et connaisseur des politiques sociales, à l'occasion de son éméritat : voir un film ne relève en rien d'heures perdues. Au contraire, il s'agit d'un temps essentiel pour sortir des carcans qui s'imposent à nous, pour cultiver le lien à l'autre et pour construire les références communes d'un monde tel qu'il doit être. Le tout en alliant plaisir du spectacle et regard critique.


À suivres précédents

Suivez-nous

Le journal En Marche paraît tous les quinze jours. Vous désirez recevoir la version électronique ou la version papier ? C'est par ici.