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"Et la famine ? On en parle ?"

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Les millions d'affamés s'additionnent sans que l'on ne s'en émeuve vraiment. 108 : pour les personnes qui vivent une insécurité alimentaire grave, sur notre belle planète. 20 : pour celles qui sont carrément menacées par la famine. Soit près de deux fois la population belge. L'alerte est donnée depuis quelques semaines. La mobilisation a le parfum d'un refrain connu, qui peut-être la dessert. Elle peine à briser la carapace de plus en plus dure de nos indifférences.


"Famine 12 12" : le Consortium 12 12 qui récolte les dons pour des situations d'urgence a lancé une action nationale à la mi-mars. Objectif : collecter des fonds pour venir en aide aux victimes de la famine qui sévit au Soudan du Sud et qui menace aussi la Somalie, le Yémen et le Nigéria.

Deux semaines plus tard, les organisations membres du Consortium (Caritas international, Handicap international, Médecins du Monde, Oxfam-Solidarité, Plan Belgique et Unicef Belgique) entendent accroître la générosité citoyenne – alors que le Ministre fédéral de la Coopération au développement annonce qu'il doublera la mise. Elles font circuler un message sur les réseaux sociaux : "Et la famine ? On en parle ?", collé sur les visages de Donald Trump, de Stéphane Moreau ou de François Fillon. L'intention est de faire sa place dans l'actualité de nos consciences.

Certes ces acteurs de l'urgence et le secteur de l'aide au développement sont sur le pont, mais "l’attention générale accordée à cette crise reste réduite par rapport à son envergure", regrette le Consortium. La pire catastrophe humanitaire depuis 1945, estiment les Nations unies.

La croissance démographique n’est pas la vraie menace, dit Ziegler… Il est davantage question de responsabilité morale des pays riches et des industries agroalimentaires, des effets de nos modes d'organisation, de nos choix politiques.

Un fatalisme plus que discutable

Le problème de la faim serait-il éloigné des préoccupations communes ? De l'avis du bouillonnant Jean Ziegler, infatigable dénonciateur de la sous-alimentation dans notre monde (1), "la conscience qu’une partie de l’humanité meurt chaque jour de n’avoir pas accès à l’eau et à la nourriture est une blessure très partagée. C’est le sentiment d’impuissance face aux famines, présentées comme une fatalité, qui crée la résignation." (2).

Or, il n'y a rien qui semble inéluctable en la matière. Et c'est sans doute ajouter à l'effroi que d'en prendre conscience. "Dans son état actuel, l'agriculture mondiale pourrait nourrir sans problème 12 milliards d'êtres humains, soit près de deux fois la population actuelle", répète inlassablement l'ancien rapporteur spécial auprès de l'ONU sur le droit à l'alimentation.

À l’inverse de ce que l’on a prétendu longtemps, la croissance démographique n’est pas la vraie menace, dit Ziegler, ni la faim la conséquence nécessaire du fait que nous serions trop nombreux. Il est davantage question de responsabilité morale des pays riches et des industries agroalimentaires, des effets de nos modes d'organisation, de nos choix politiques. Ceci renvoie indirectement aux clients, aux consommateurs, aux votants que nous sommes… Influenceurs à notre, certes, petite échelle, mais acteurs tout de même.

La décourageante complexité des causes

Sécheresse, mal gouvernance, état de guerre sont aussi pointés du doigt pour expliquer le drame alimentaire en cours en Afrique et au Moyen-Orient. "[…] des guerres avec des gouvernements prédateurs et des forces d’un cynisme sans borne, qui prennent leur population en otage", observe Rony Brauman, ex-président de Médecins sans frontières France (3). Et d'ajouter "Soyons conscients du fait que l’aide [humanitaire] ne résout pas ces crises et que ce sont les populations locales, les élites locales, qui le feront ou pas. Mais le salut ne viendra pas de l’extérieur."

Il ne s'agirait cependant pas de nier l'importance de la mobilisation internationale, ni le rôle des types de liens que nous tissons avec le Sud. Tout comme il serait bien peu responsable de se laisser écraser par l’ampleur et la répétition des événements. Avec Jean Ziegler, on voudrait croire à un potentiel renouveau de la belle intention qui a présidé à la création des Nations unies : celle de la paix, de l'égalité des droits et de la justice sociale.