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Attentats : autruches ou abeilles ?

Attentats : autruches ou abeilles ? © Belgianimage

Paris. Bruxelles. Zaventem. Dacca. Nice. Saint-Etienne-du-Rouvray… et maintenant Manchester. Les lieux tragiques poinçonnent une cartographie macabre. Salle de spectacle, aéroport, église ou rue passante... Les événements s'égrènent comme une répétition sans fin. L'habitude pourrait-elle nous jouer des tours ?


Un rien d'effarement en moins ? Un arrière-goût d'habitude en plus ? Une trouille qui s'immisce dans l'anodin du quotidien, sans crier gare ? À l'annonce, ce mardi 23 mai dans les journaux du matin, qu'une explosion avait eu lieu la veille au soir à Manchester (Angleterre), faisant de nombreuses victimes à la sortie du concert d'une chanteuse américaine, c'est un curieux malaise qui nous habite. Le risque est grand d'afficher une relative indifférence, épuisés à coup d'affolements répétés. Le risque est bien là aussi, d'enfouir sous des couches de cuirasse une peur sourde et profonde.

Nos mécanismes de défense

D'après les spécialistes, observateurs de nos comportements face à une menace, la peur nous amènerait à adopter une des trois attitudes suivantes : combattre, être tétanisé ou s'enfuir (fight, freeze, flight) (1). Et ce serait le cas pour pratiquement l'ensemble des épreuves de la vie.

Ainsi le détaillait un dossier du magazine Sciences humaines (2) : ce trio stratégique pourrait résumer brièvement notre palette de réactions, d'après certains biologistes, psychiatres ou économistes. Comme les rats de laboratoire en situation de stress (placés face à un rival), nous aurions le choix d'affronter l'adversaire, de détaler ou de courber l'échine et de nous soumettre aux coups. C'est en tout cas la déduction des analyses du biologiste Henri Laborit, dans les années 70. À la même époque, le socio-économiste Albert O. Hirschman était arrivé à des conclusions similaires, mais à partir d’un tout autre point de vue, indique Sciences  humaines.  Il a étudié les stratégies de salariés, de consommateurs mécontents, d'électeurs insatisfaits et de citoyens frustrés.

"Il en a déduit un 'répertoire d’actions' de portée générale se résumant à trois formules : exit (partir), voice (protester), ou loyalty (se soumettre/accepter malgré les désagréments)."

Éteindre la radio ou la télévision, se couper des sources d'information pour se protéger de ce qui est perçu comme une agression, constitue un moyen de fuir. Comme le fait de se blinder, de s'anesthésier par rapport à la réalité. Là, l'habitude du terrorisme peut devenir très dangereuse, estime la psychiatre Muriel Salmona (1). "Ce n'est pas avec l'habitude qu'on module ses émotions, c'est par l'expérience et la compréhension. Sinon, on se retrouve dans une situation où on n'en a plus rien à faire de l'autre (…)." Il semble du coup bien utile de nous interroger en permanence sur nos réactions émotionnelles qu'elles soient vives ou sourdes ; utile de prendre un peu de recul par rapport à nos réactions spontanées.

Un instinct sympathique

Petite éclaircie du côté de nos réflexes d'hominidés : scrutant nos comportements en cas de danger immédiat, des chercheurs attestent de notre tendance à la solidarité. Pourtant, dans notre imaginaire, le danger immédiat rimerait davantage avec panique collective sur le mode de la compétition pour la survie. "Une représentation tenace veut que ce soit de manière individualiste, chacun pour soi que nous réagissons à la menace, indique Guillaume Dezecache, docteur  en sciences cognitives. Pourtant l'étude de situations d'attentats révèle que l'exposition au danger peut favoriser la coopération et l'entraide" (3).

Au diable, les prétendus instincts égoïstes et la panique teintée de moi d'abord, l'humain ne se départirait pas si facilement de son altruisme.

Plusieurs hypothèses sont formulées pour l'expliquer. S'il coopère, c'est parce que l'individu n'a pas conscience de la gravité de la situation ; ou parce que maintenir le contact avec autrui, se tourner vers les autres, réduirait sa nervosité personnelle. Autre explication : "en situation d'urgence, les normes sociales ne disparaissent pas complètement. Par exemple,  le respect des personnes physiquement plus faibles continue de structurer le comportement".  Enfin, quatrième hypothèse, lorsqu'une menace frappe un groupe d'inconnus, ce risque commun éveillerait un sentiment d'unité.

Quoiqu'il en soit, les recherches en la matière devraient affiner la connaissance de nos comportements face au danger immédiat mais aussi face à un contexte d'angoisse latente. Et qui sait, peut-être vont-elles confirmer une tendance à la coopération salutaire et davantage porteuse que la compétition qui nous caractériserait a priori.

À en croire les recherches du célèbre naturaliste Jean-Marie Pelt, décédé en 2015, c'est bien possible, tant les exemples de coopération fourmillent dans la faune et la flore. Au point de remettre en cause la sinistre "loi du plus fort" (4).