Navigation
Retour à Lectures

Les Éléphantes 

Chaque fin d'année, En Marche met à l'honneur des plumes belges francophones. Ces auteurs sont soutenus par des illustrateurs qui donnent formes et couleurs aux mots. En ce mois de décembre 2017, découvrez Les Éléphantes de Véronique Janzyk, un récit illustré par Fredem. Le vœu de la rédaction : que la lecture de cette nouvelle donne le coup d'envoi, chez vous et vos proches, d'une excellente année 2018!


 

C’était l’été de ton apprentissage de la lecture. De ton réapprentissage. Nous avions tout repris à zéro.  La méthode globale ne te convenait pas. Tu mélangeais tout. Cette méthode qui misait sur la correspondance entre des images et des mots t’embrouillait. Sous tes yeux, dans ta bouche, les mots écrits suscitaient d’autres images que celles qu’ils étaient censés faire naître. Tu décryptais les toutes premières lettres. Elles t’égaraient. Tu te fiais aux lettres. Tu ne gardais pas la mémoire des images qui auraient dû aiguiller ta lecture. Ce qui m’intriguait par ailleurs. Je ne comprenais rien à ton fonctionnement. Tu fonçais tête baissée dans l’écrit. Impulsive. La première syllabe d’un mot te conduisait à un autre. Le li de liberté faisait naître en toi l’image d’un livre. Rou de route devenait rouge dans ta bouche. Tu lisais des phrases extravagantes qui au début ne semblaient pas te gêner. Tu trouvais ça normal. Je trépignais.

***

J’ai commencé à lire le désarroi dans tes yeux. Le passage à l’écrit devenait dramatique pour nous. Nous qui avions lu tant de livres d’images. Mes doigts avaient usé des albums illustrés. Combien de fois n’ai-je pas tourné les pages de l’histoire de la tortue qui redoute de sortir la tête de sa carapace, ou celle du petit hérisson qui s’abrite dans une pantoufle abandonnée, pics contre fourrure synthétique ? Tu te blottissais contre moi, tu demandais des images et mes mots. On était bien. Nous lisions à deux, véritablement.

Puis il y a eu l’école, la maison à quitter, ton égarement dans les lettres et mon manque de patience, notre séparation. Une ou deux fois, à bout de nerfs, j’avais eu des mots cruels, t’accusant de chercher l’erreur, de la provoquer, pour me fatiguer. Comment avais-je pu ? Comment avais-je oublié la dernière lecture qu’enfant mon père m’a faite, avant de refermer le livre et de m’enjoindre à lire seule désormais. C’était une histoire d’animaux. D’aigles et de nids, car les aigles aussi qu’on imagine tournoyants au-dessus des têtes et dans les paysages ont besoin de nids, et qu’il existe des rochers où accrocher des nids. Fermant le livre, mon père me délogeait de notre nid.

***

Cet été-là, j’ai mis le compteur de l’auto à zéro, symboliquement, pour passer des lettres aux chiffres, oublier ce qui ne serait pas les kilomètres qui allaient nous éloigner de tout ce qui était si fastidieux, et nous sommes parties, direction La Tête d’or, à Lyon. Nous filions, laissant des noms dans notre sillage, des villes connues de moi, encore inconnues de toi. Nous nous arrêtions sur des parkings, dans des stations-services. Nous avions tout le temps devant nous. Tu trottinais en short. Le soleil était au rendez-vous. Tu prenais le soleil. Tes petits mollets, tes sandalettes, tes cheveux blonds qui s’échappaient en frisottant d’une tresse. Tes mots d’éternelle commentatrice. Le temps d’essayer de t’apprendre à lire, j’avais oublié combien je t’aimais.

***

Nous sommes entrées dans Lyon. Nous avons trouvé le Parc de la Tête d’Or comme dans un rêve. Sans lire le plan, nous nous sommes trouvées juste devant le Parc. Comme si nous connaissions d’instinct la route. Lyon était une première pour nous. La ville s’était offerte à nos regards. Elle se cachait encore. Il y avait la promesse du fleuve, de la Basilique, des vieux quartiers et des nouveaux. Mais avant tout, il allait y avoir le Parc. Et l’écrit, à nouveau, qui allait nous rattraper. Et c’est de lui en définitive que je me souviens. De l’écrit et de cette femme auquel il est associé. Nous avons franchi la grille. Nous allions d’un pas léger. Nous étions en vacances de tout. Ce parc, j’avais déjà failli m’y rendre sur un coup de tête, quelques mois plus tôt, pour manifester. Deux éléphantes, Baby et Népal, en avaient été extraites pour présumée tuberculose. Une pathologie fatale et contagieuse. Leur euthanasie était programmée. Un soigneur s’y était opposé. Il avait alerté les médias. C’est ainsi que j’avais découvert l’affaire, en écoutant la radio un matin, très tôt. L’indignation du journaliste, d’ordinaire si objectif, m’avait contaminée. Une pétition circulait. Il appelait à signer. J’avais allumé mon ordinateur, j’avais signé, en pyjama, je me souviens de mon émotion. Les jours suivants, Baby et Népal avaient continué à faire l’actualité. Une grâce présidentielle avait été demandée. Brigitte Bardot était intervenue. Ce fait divers n’en finissait pas de m’indigner. Qu’on couche deux mastodontes sur le flanc, qu’on planifie une mise à mort, alors que la maladie n’était pas avérée, m’horrifiait. J’avais été à deux doigts de filer manifester devant les grilles du Parc de la Tête d’or.

***

Au moment où nous nous garions devant le parc, les éléphantes étaient sauves et loin de là. Elles avaient été transférées à Monaco. Certains prétendaient qu’elles n’avaient jamais contracté la tuberculose et d’autres qu’on pouvait en guérir, la preuve. En passant, le discrédit avait été lancé sur un directeur de cirque, celui auquel appartenaient les deux femelles hébergées par les responsables du Parc. L’histoire avait eu le mérite de jeter un coup de projecteur sur la vie des animaux en parcs animaliers, ces lieux où il n’est pas rare que des animaux vieillissants soient éliminés au profit de jeunes plus vifs et attractifs.

***

Baby et Népal, comme elles s’appelaient, nous accueillirent. Une immense photo garnissait la grille du parc. Elles remerciaient tous ceux et toutes celles qui s’étaient démenés pour leur survie. Elles avaient l’air de sourire. C’est ce que tu as dit. Je me suis retournée pour voir si elles souriaient, si on pouvait voir ça sur la photo, avant de m’engager dans l’allée du grand parc. C’est à ce moment-là, où je te tenais encore la main, que je l’ai vue. Elle avançait d’un pas peu assuré. Il y avait quelque chose de latéralisé dans sa démarche. Je veux dire qu’elle se dandinait un peu. Elle était engoncée dans une veste épaisse. Peut-être son allure était-elle entravée par ce vêtement. Je ne sais pas. Sa veste a attiré mon attention. Elle était chamarrée. À mesure que je la laissais gagner du terrain, les motifs se précisaient. C’était des fleurs ou des dessins sur la peau d’un animal.

La distance se réduisant entre nous, il m’est clairement apparu que la veste de la vieille dame imitait la robe parsemée d’ocelles d’une panthère. J’écris veste, mais peut-être était-ce un manteau. La dame n’était pas très grande. Elle portait des lunettes aux verres si épais qu’ils semblaient entraîner la monture vers le bas. Nous échangeâmes un regard, d’yeux à yeux. Elle me fixa par-dessus ses verres.

***

Nous entamâmes la visite du même pas, elle et nous. Ton intérêt et le sien avaient la même durée. Vous vous détachiez ensemble des animaux. Tu essayais de décrypter leurs noms, les informations sur leur mode de vie, leur alimentation. Elle aussi lisait. Elle murmurait. Sa voix, sa bouche entraînaient les tiennes. Quand tu lis, je garde le silence. J’attends que tu lises, que tu reconnaisses les lettres et leur combinaison. Mon mutisme peut être pesant, et dur mon regard. Je vous ai écoutées. Vous m’avez fait la lecture. J’ai appris là, à vos côtés, des noms d’animaux, que j’ai oubliés. Mais je me souviens de bêtes improbables. De certains corps disproportionnés, de pelages étonnamment soyeux. Comme si la nouveauté d’un mot engendrait des créatures inédites. Le plus étonnant cependant résidait dans les hauteurs des clôtures. Toutes étaient identiques. Comme s’il fallait empêcher les hommes de les franchir pour rejoindre les animaux. Comme si l’inverse n’était pas possible, comme si les animaux les plus grands n’allaient jamais envisager de se commettre avec des humains, comme si toute idée de les blesser leur était étrangère, comme si la perspective de fuir ne pouvait pas les effleurer.

***

Nous avons visité l’Europe, l’Afrique et l’Asie, découvert le minuscule et le gigantesque. Nous avons arpenté la savane et la forêt. Ici un cœur pouvait battre mille fois en une minute, ailleurs quelques fois seulement. Et dans les deux cas, c’était un cœur. Cela a pris tout l’après-midi. Nous marchions lentement côte à côte. Autour de nous des gens circulaient. Des enfants roulaient à vélo. Des pédalos progressaient sur l’étang. Une paix baignait le Parc, celle dans laquelle vivaient aujourd’hui Baby et Népal. Puis le jour s’est mis à décliner. Il était temps de rentrer dans nos tanières. Les derniers mots que la dame a eus pour nous fut un conseil de prudence. Elle a levé la main. Elle a désigné l’endroit. Il y avait là-bas une portion d’allée dégradée. Il fallait regarder où l’on mettait les pieds. Elle a accéléré. Nous avons marché jusque-là d’un bon pas. "Vous voyez", elle a dit. Elle a glissé ses lunettes dans la poche de la veste panthère. J’ai vu briller son regard. La petite dame s’est métamorphosée sous nos yeux. Elle a gagné au pas de charge une des nombreuses sorties. Je l’ai regardée de dos. Son débit de lecture, si lent, si bien adapté à toi, si encourageant lui venait-il d’une piètre vision ? Ou, parfaite voyante et bonne pédagogue, magicienne devrais-je dire, avait-elle simulé un problème de vue pour t’accompagner dans la lecture ?

***

Peu importe la réponse. Il m’est clairement apparu qu’avait resurgi un personnage de mon enfance, cette voisine au manteau léopard, à la bouche toujours rouge, au rouge dépassant le dessin des lèvres. Cette femme qui y voyait de moins en moins et que des crises d’hypertension mettaient à terre mais qui toujours se relevait. Ses gâteaux étaient truffés d’œufs de poules qu’elle élevait dans un jardin aux fleurs étonnamment hautes. Des poules qu’elle mettait toute son énergie à protéger des renards, rentrant chez elle dès dix-sept heures, pour les enfermer au poulailler, vivant en définitive elle-même comme une poule. Ses rares sorties la menaient en bus chez des amies, munie d’un gâteau et d’un bouquet de fleurs géantes, lupins, phlox, tulipes. À l’image des fleurs de pleine terre, à l’intérieur de la maison, les plantes, essentiellement des palmiers, grandissaient elle aussi démesurément. Elles montaient le long des murs, se ployaient puis glissaient sous le plafond. Elles emplissaient la vue. Une vraie jungle. Après sa disparition, on a trouvé dans le jardin, quelques centimètres sous terre, dans une pochette, les photos d’un enfant inconnu de tous. Un bébé dans le creux des bras de sa mère, un tout jeune enfant marchant tenu par la main, on ne voit pas qui le tient, un petit garçon assis, les mains posées l’une sur l’autre sur les cuisses. Un doigt se soulève légèrement. L’enfant n'était-il pas prêt pour la photo ? Voulait-il ajouter quelque chose ?

***

Aujourd’hui, il me plaît de me souvenir de deux éléphantes, de deux vieilles dames et de deux enfants, toi alors que tu pesais dix fois moins qu’un éléphanteau au premier jour de sa vie et lui, l’enfant qui a continué sa croissance sous forme de fleurs, dans un jardin prodigieux, et de palmiers, dans la grande serre qu’était devenue la maison de sa mère.

 

À propos de l'auteure et de l'illustrateur

La délicatesse, selon Véronique Janzyk

Chargée de communication à l’Observatoire de la santé du Hainaut, la Carolorégienne Véronique Janzyk est aussi journaliste indépendante et auteure. En 2012, les lecteurs d’En Marche appréciaient sa plume sensible et bienveillante au travers de la nouvelle Noël à la plage. En 2017, Véronique Janzyk publie J’ai senti battre notre cœur, son premier roman depuis 2014. On y rencontre  deux êtres  qui se découvrent en se mettant "en marche".  Au gré des promenades, la narratrice apprend à connaître un homme tourmenté, qui a trouvé refuge dans la littérature. En 2018, Véronique Janzyk proposera La robe de nuit, un texte autour de la figure maternelle et de la mémoire. Il fera l’objet d’une adaptation théâtrale.

>> Infos sur l'auteure et ses publications :  www.onlit.net/ collections/veronique-janzyk

Fredem, illustrateur polytalentueux

Fredem alias Frédéricq Meert est un artiste mondialement inconnu. C’est ainsi - et non sans humour - que ce natif de Soignies se présente son site Internet. Il travaille actuellement pour le secteur culturel de la Province du Hainaut. Dessinateur, peintre, comédien et metteur en scène, il compte à son actif de nombreuses expositions et pièces de théâtre.

>> Infos :  www.fredem.be