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Histoires belges en tous genres

par Une sélection collective signée Joëlle Delvaux, Philippe Lamotte, Mathieu Stassart, Anne-Marie Pirard et Estelle Toscanucci -

Certaines ont déjà une notoriété, d'autres écrivent leurs premiers romans. Quelques plumes belges ont enthousiasmé notre rédaction. Noirs, intenses, rafraîchissants, ressourçants… ces romans peuvent certainement trouver place dans une valise ou sur une table de nuit.


Calcaire

Les carrières limbourgeoises renferment bien des secrets. Notamment ceux de Francis Orlandini, homme d'affaire véreux qui y entrepose en secret des déchets dangereux. Une nuit, tout bascule, lorsqu'une de ses villas s'effondre brusquement. À l'intérieur, Lies, fragile proie de l'industriel lubrique. Plus de trace d'elle. Disparue. Partie en poussière. Et rien à espérer de la police. Ancien lieutenant de l'armée, Franck Doornen, son amant, décide de mener l'enquête lui-même.

Autour des galeries creusées dans la pierre navigue un monde interlope. Ferrailleur, militants environnementalistes au passé trouble, toxicomanes… Autant d'abimés de la vie auxquels Franck Doornen sera confronté dans sa quête palpitante. Sous la plume de Caroline de Mulder, les mots se transforment en images et offrent une plongée dans une Flandre noire aux reflets inquiétants. "Comme on dit, les eaux tranquilles ont des sources profondes, stille waters hebben diepe gronden."

>> Calcaire • Caroline De Mulder • Actes Sud • 2017 • 212 p. • 19,80 EUR


Patricia

D’abord, il y a Jean. Centrafricain, il a fui son pays et, clandestin depuis dix ans, il travaille "au noir" au Niagara Falls Hotel. Puis survient Patricia, une touriste française triste et solitaire. Amoureuse, elle met tout en oeuvre pour qu’il puisse l’accompagner à Paris. Enfin, il y aura Vanessa. Sa maman et sa soeur sont mortes en mer, sous ses yeux, dans le naufrage d’un bateau plein de migrants tentant désespérément d’atteindre l’Europe. Elles voulaient rejoindre Jean. Mais c’est Patricia qui va se charger de Vanessa et tenter de la rejoindre au-delà du mur de chagrin dont elle s’entoure en lui donnant tendresse et confiance. Geneviève Damas donne successivement la parole à chacun des trois protagonistes, dévoilant leur vérité la plus intime. Elle a nourri ce roman de ses propres rencontres à Lampedusa et Niagara Falls. De ce récit simple et intense, le lecteur sort bouleversé, ayant approché le plus intense du désespoir et de la générosité.

>> Patricia • Geneviève Damas • Gallimard • 2017 • 133 p. • 12 EUR


Rififi au Doudou

Mons peut être une terre d'aventures. Celui qui a déjà eu la chance de fouler les pavés de la cité hennuyère le week-end de la Trinité − alias, week-end de Ducasse − n'est pas prêt de l'oublier. Choisir cet environnement extraordinaire pour y placer l'intrigue policière du Dragon déchaîné, ce qu'a fait Effel, n'était en soi pas une mauvaise idée. Responsable de la communication de la Ville de Mons, Fabrice Levêque connait son Doudou sur le bout des doigts. L'histoire qu'il choisit de nous conter ne casse pas trois crins à une bête cracheuse de feu : 15 jours avant le fameux combat entre Saint Georges et le dragon, Gabriel Degand, le "Montois depuis plusieurs générations" qui incarne le Saint est retrouvé mort, dans son lit. Empoisonné. Arthur Rémy, journaliste à La voix de Mons et son ami Didier Renuart, commissaire de police, vont s'infiltrer dans la Communauté du Lumeçon, dont les membres ne sont pas tous blancs (et rouges) comme neige. Vous dire que les personnages sont subtils, la trame serrée, le suspense haletant, le style original ? Non. Mais ne boudons pas totalement notre plaisir. Le lecteur néophyte apprendra à mieux connaitre cette fête reconnue chef-d'oeuvre du patrimoine oral et immatériel de l'humanité par l'Unesco. Le lecteur montois trouvera sans aucun doute dans les personnages de fictions de nombreuses similitudes avec des personnes ayant réellement existé.

>> Le dragon déchainé • Effel • 180°éditions • 2018 • 279 p. • 19 EUR


Débâcle

Eva, Pim et Laurens forment un trio inséparable. Dans leur petit village flamand de Bovenmeer, où tout le monde se connait, ils font les quatre cent coups. Mais à l'été 2002, à l'aube de l'adolescence, les amitiés commencent à se fissurer. Pim et Laurens entrainent Eva dans un jeu malsain. Faire se déshabiller devant eux les filles du village, en les soumettant à une énigme insoluble. Pour cela, les deux garçons auront besoin d'Eva. Elle fournira l'énigme et servira d'appât féminin. Eva accepte malgré elle, par peur de perdre ses seuls amis. 13 ans plus tard, après une décennie d'absence, elle fait route vers son ancien village, bien décidée à en surprendre les habitants. Un village banal, des gens ordinaires… Et les souffrances qui suintent, sitôt que le verni des apparences est un peu gratté. Au fur et à mesure que se tournent les pages, le malaise grandit. Et ne nous quitte pas une fois qu'on les a refermées. Débâclene laisse pas indemne.

>> Débâcle • Lize Spit • Actes Sud • 2018 • 421 p. • 23 EUR


Apprendre à lire

Antoine, bien engagé dans la cinquantaine et directeur général d’un groupe de presse, doit s’occuper de son père, 83 ans, veuf, rugueux et irritable. Les deux hommes ne sont pas proches, c’est peu de le dire. Jusqu’au jour où le père demande au fils de lui apprendre à lire "pour ne pas arriver au paradis sans être capable de signer le registre". Antoine essaie puis de guerre lasse, il confie la tâche à un jeuneescort boy. Antoine ressemble à l’auteur comme un frère et Sébastien Ministru ne cache pas avoir puisé aux sources de l’intime. Son livre est un patchwork tissé des réalités multiples de la vie de son père, sorti de l’école pour garder les troupeaux dans sa Sardaigne natale avant de migrer en Belgique, et de la sienne. Ce récit de qualité mêle les réalités de l’im - migration, des questions sur les virilités, les difficultés d’une relation père-fils matinée d’incompréhensions mais aussi d’amour et de tolérance.

>> Apprendre à lire • Sébastien Ministru • Grasset • 2018 • 157 p. • 17 EUR


Le bonheur est une valise légère

Selma, jeune commerciale, est prête à tout pour réussir, y compris à jouer de sa séduction et à mettre sa vie amoureuse et sociale entre parenthèses. Dans le TGV qui l'emmène à un rendezvous d'affaire, un homme d'une cinquantaine d'années engage la conversation avec elle. "Il faut pouvoir faire la différence entre ce que l'on fait et qui l'on est", lui dira-t-il, entre autres, l'invitant à vivre le présent plus intensément car "on a alors souvent le sentiment que la vie s'élargit et que plus de temps nous est donné." C'est vers cet homme paisible que Selma se tournera lorsque le burnout la submergera. Au fil du temps, Grégoire le Sage trouvera les mots pour l'aider à changer son regard sur la vie et à refaire la paix avec elle-même. Même si les personnages sont parfois un peu caricaturaux, cette fable moderne se laisse lire avec plaisir, grâce à la plume légère de Frank Andriat. Une lecture rafraîchissante qui fait du bien.

>> Le bonheur est une valise légère • Frank Andriat • Marabout • 2017 • 218 p • 15,90 EUR


Renaître après les flammes

À l'avant-veille de ses dix-huit ans, Maximilien est victime d'une grave explosion domestique. Sa peau est carbonisée, ses fonctions vitales sont en péril, il faut le plonger dans un coma artificiel. À travers le regard de sa mère qui le conduit en catastrophe aux urgences, Une peau à soi relate les tout premiers instants qui suivent le drame, la découverte heure après heure de l'ampleur des dégâts et le long travail de rééducation qui s'imposera au jeune garçon. L'ouvrage a beau être une fiction, il est nourri de l'expérience − empreinte d'une grande humanité − de l'auteure, mère de quatre enfants et surtout infirmière en Belgique pendant de longues années. Il aborde une multitude de thèmes : la culpabilité des proches après l'accident, le sentiment d'impuissance, l'impatience face au jargon médical, l'apport des groupes de parole, l'importance d'un personnel soignant bienveillant, le "désenfantement", etc. Il fera écho chez tous les acteurs − victimes, familles et professionnels des soins − concernés par la "brûlologie", mais aussi dans le monde de la surdité et de la langue des signes. Actuellement conseillé à la lecture dans plusieurs unités de soins spécialisées (Loverval, Neder-over-Hembeek), il est à la fois outil de prévention et de soutien pour remonter la pente.

>> Une peau à soi • Claire Mathy • éd. Memory • 2016 • 217 p. • 20 EUR


L'héritage insoupçonné

Ce livre est le fruit d'une belle rencontre. Celle de quatre femmes qui ont voulu partager par l'écriture tout le bonheur ressenti lorsque la peur de tout perdre les a ramenées à l’essentiel. Quatre nouvelles, quatre sensibilités face à des événements douloureux auxquels nous confronte la vie. Le décès d'un proche, la difficulté de concevoir un enfant, un cancer du sein, la confrontation avec la maladie d’Alzheimer… Malgré la gravité des sujets abordés, les récits sont loin d'être tristes et déprimants. Ils parlent aussi de vie, de foi, d’amour, d'espoir et de transmission entre les générations. L’héritage insoupçonné est une invitation à découvrir en soi des ressources que l’on n’imaginait même pas, à trouver du sens quand ce qui nous arrive paraît injuste ou insensé.

>> L’Héritage insoupçonné • Caroline Tapernoux, Annemarie Trekker, Annie Bergot et Nelly Laurent • L’Harmattan • 2017 • 132 p. • 14 EUR