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Théâtres en brousse

© Patrick Willocq © Patrick Willocq

Passionné par l’Afrique, le photographe Patrick Willocq a imaginé un projet artistique communautaire en forêt tropicale congolaise. Il nous en livre les scènes les plus lumineuses – transposition d’une tradition orale - au Musée de la photo de Charleroi.


On peut être insensible à ce qui se passe au cœur de la forêt tropicale. Voire au sort des Batwas, un peuple Pygmée vivant au nord de la République démocratique congolaise. Mais on sort difficilement indifférent de l’exposition qui leur est consacrée actuellement au Musée de la photographie de Charleroi. D’abord parce que Songs of the Walés offre une vingtaine de grands tableaux photographiques aux couleurs éclatantes. On ne peut qu’être qu’interpellé par ces montages baroques de feuilles et lianes, nattes et bambous, branches géantes sur fond d’énormes bâches plastiques dressées en guise de décors. Le but essentiel n’est pas de "faire joli", mais bien de rendre compte du vécu des personnages principaux de ces tableaux, situés  à l’intersection de l’art, de la performance et de l’ethnographie.

 Dès lors qu’elles enfantent pour la première fois, les femmes Batwas entrent dans une période très particulière. Ces Walés, ainsi qu’on surnomme ces femmes allaitantes, vivent à moitié recluses pendant plusieurs années chez leurs parents. Toute activité sexuelle leur est interdite. Elles ne peuvent travailler aux champs, ni exercer une activité physique ni même se promener seules. Leur enfant et elle-même sont choyés par des servantes et des gardes. L’intensité de cet accompagnement condi­tionne la place occupée par la famille dans la hiérarchie sociale.

À la fin de cette longue période, pour célébrer sa libération, la Walé doit se produire en spectacle dansé et chanté devant sa communauté. Elle y relate son expérience et vante sa bonne conduite. Se comparant à des éléments naturels (étangs, oiseaux, animaux…), elle greffe des anecdotes personnelles récentes sur des histoires claniques bien plus anciennes.

C’est cette expression chantée et dansée que Patrick Willocq, qui a pas­sé son enfance en RDC, a mise en scène au sein de tableaux de brousse en trois dimensions. Particularité de l’opération : le photographe s’est adjoint les services des jeunes fem­mes elles-mêmes, contributrices à la mise en scène de leur propre expérience, mais aussi des hommes (pères, maris, etc.) et de l’ethnomusicologue Martin Boilo Mbula. Devenue chanson, la représentation des Walés se mue en spectacle. Et, de là, en patrimoine photographique livré à la postérité.

La deuxième salle occupée par l’expo présente les portraits en gros plan des jeunes femmes, qui s’attribuent un surnom (la "brillante", la "sceptique ", la "tête froide", etc.). On hésite un moment : peinture au pinceau ou portrait photographique, tant les Walés se parent de couleurs éclatantes ? Il faut dire qu’elles se fardent le corps avec un mélange de poudre de bois et d’huile de palme, tout en plaquant sur leur coiffure une pâte fabriquée à partir de cendres végétales.

L’autre intérêt de cette exposition est de nous interpeller sur les conditions de vie de ces très jeunes femmes (15 à 23 ans) plongées dans une réclusion partielle. Autre culture, certes. Autre continent… Mais qui choisit ce passage ritualisé : la femme elle-même, le mari, le père ? Visiblement, certains hommes en prennent pour leur grade dans les spectacles finaux. Quel est le rôle de la communauté des servantes : bienveillance ou surveillance ? Autant de questions sur les rites de passages qui résonnent jus­qu’aux portes de nos sociétés européennes et occidentales, secouées par les questions de genre…

Pour en savoir plus ...

Songs of the Walés (aussi avec environnement sonore ad hoc), jusqu’au 12 mai 2019 au Musée de la photographie de Charleroi, Mont-sur-Marchienne. 071/43.58.10 – www.museephoto.be. À noter, parmi les autres expos du moment à Charleroi : Dans mon jardin les fleurs dansent. Dans ce récit autobiographique, Olivier Cornil met en scène, par le texte et la photo de famille, l’histoire de sa propre mère. Vie et décès, déception et renaissance, micro-événements d’une existence ordinaire s’y confondent au fil d’un parcours s’attachant autant aux proches de sa maman qu’aux paysages belges et corréziens (France). Histoire simple qui, comme toutes les histoires bien contées, nous raconte un peu – ou beaucoup - de la nôtre.