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Théâtre-action : ma belle-mère, cette sorcière !

Les Mashallahs jouaient Sharira le 10 octobre, au centre culturel de Seraing pour la 15e édition du FITA.
©theatredelarenaissance Les Mashallahs jouaient Sharira le 10 octobre, au centre culturel de Seraing pour la 15e édition du FITA.
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Sharira : sorcière ou méchante en arabe. Une image qui fait parfois écho à ces belles-mères qui règnent en toute puissance dans certaines familles. Entre tradition et rébellion, les Mashallahs, un collectif de femmes apprenantes en français langue étrangère (FLE) s’emparent de la scène et questionnent, avec humour, les rapports parfois compliqués avec la belle-famille. Rencontre avec ces comédiennes amatrices dans le cadre de la 15e édition du Festival international du théâtre-action.


" C’est l’histoire d’une femme et d’un homme qui s’aiment. Avec la bénédiction de leurs mères respectives, les tourtereaux s’unissent lors d’une splendide fête de mariage. La jeune épouse part vivre avec son mari chez sa belle-mère. Et c’est là que les ennuis commencent… ". Sharira, raconte le calvaire d’une jeune mariée (Nadia) avec sa belle-mère (la sharira) dans une culture où la tradition est incontestable. Avec humour, le collectif de femmes les Mashallahs, superbes en arabe, dépasse la barrière de la langue et livre à travers le théâtre-action une histoire fondée sur leurs vécus.

Le rapport des belles-mères traverse les frontières

Elles peuvent être envahissantes, indiscrètes, autoritaires. Souvent, elles nous agacent. Il existe une espèce de belle-mère à la fois singulière et plutôt répandue dans le monde. " Lors d’un exercice, j’avais demandé aux femmes du groupe de théâtre de raconter quelque chose dans leur langue maternelle pour travailler la confiance en soi. L’une d’elle a raconté l’histoire de Blanche-Neige en arabe. Elle évoquait la méchante belle-mère (même si ce n’est pas la même que celle de la pièce) en insistant sur Sharira. Quand on a décidé ensemble du nom du spectacle, le choix était unanime ", se souvient Valérie Kennis, comédienne-animatrice au Théâtre de la Renaissance.

C’est lors d’échanges et de discussions entre les femmes et la comédienne que le choix de la thématique s’est opéré de manière évidente. " Au départ, elles avaient envie de raconter une histoire d’amour. Très vite, elles ont expliqué la difficulté de vivre pleinement un amour quand le rapport de force avec la famille de l’être aimé est tendu. Cette idée de mettre en scène le rapport belle-mère/belle-fille est née de leurs propres expériences, de la confrontation de deux femmes, de générations et d’attaches différentes autour d’un homme. "

L’histoire nous rapporte la soumission de Nadia à sa belle-mère. Une soumission acquise de son éducation maternelle. Depuis l’adolescence, on lui apprend à être une « bonne épouse ». Car c’est son rôle et que « c’est la culture ». Elle accepte alors, par amour pour son mari, d’être exploitée, de s’oublier jusqu’à mettre sa santé en danger. Et puis, un jour, tout bascule.

"C’est un rapport qui traverse les différentes cultures avec plus ou moins d’importance. Dans certaines cultures, c’est plus assumé. La tradition y joue un rôle prédominant", confie Valérie Kennis

Ce rapport parfois complexe avec la belle-famille fait écho au public. Bien que l’histoire s’apparente davantage à certaines cultures orientales, on ne peut s’empêcher de s’identifier à nos propres liens familiaux et amoureux. " C’est un rapport qui traverse les différentes cultures avec plus ou moins d’importance. Dans certaines cultures, c’est plus assumé. La tradition y joue un rôle prédominant ", confie Valérie Kennis. Fort heureusement, les liens avec la belle famille ne sont pas toujours conflictuels. Une question de changement de mentalité ? " Aujourd’hui, c’est plus simple avec la belle-famille. Les jeunes osent dire ce qu’ils pensent et les vieux sont plus compréhensifs. ", confie en riant Annissa, qui joue le rôle de la sharira.

 

 La comédienne, Annissa, dans le rôle de la sharira

Le théâtre-action : agir contre ce qui dérange

Les Mashallahs arrivent au compte-gouttes au centre culturel d’Herstal. Aujourd’hui, elles répètent la pièce dans son entièreté. " Mais avant, on boit le nahnah (type de menthe du Moyen-Orient utilisé pour le thé) et on mange les gâteaux ", lance avec ferveur l’une des femmes. Impossible d’y couper. Elles rient, elles échangent, se racontent les dernières péripéties familiales. Une incroyable énergie émane d’elles. 

"Le théâtre-action est un théâtre engagé qui travaille avec des personnes qui ont peu, voire pas accès à ces formes d’expressions."

Valérie Kennis

Les Mashallahs sont nées du partenariat entre le Théâtre de la Renaissance et la ville d’Herstal. Le projet de la pièce a débuté en janvier 2018. " Le théâtre-action est un théâtre engagé qui travaille avec des personnes qui ont peu, voire pas accès à ces formes d’expressions. L’idée est d’agir, à travers le théâtre, sur un sujet qui dérange dans la société. Dans Sharira, c’est le poids de la tradition et de la culture qu’elles ont voulu questionner afin de pouvoir s’en détacher. L’humour, ici, permet d’en parler avec plus de légèreté ", explique Valérie Kennis.

Et d’ajouter : " Pour se faire comprendre, il n’y a pas que la langue. Il y a aussi le corps. J’ai vu une évolution flagrante. Elles osent exprimer des choses même si leur français n’est pas parfait. Bien que du point de vue de la langue, il y a aussi une nette amélioration, elles ont intégré que le français n’est pas le seul moyen d’expression.»

Entre valorisation et confiance en soi

" On a déjà joué la pièce devant un public. La première fois, j’étais très stressée. Je parlais encore moins bien français. Mais là c’est la quatrième fois qu’on la joue. C’est facile maintenant ", assume Anissa qui joue le rôle de la sharira. D’origine turque, Anissa apprend le français depuis trois ans. Cela fait un an qu’elle a intégré le groupe de théâtre. Les exercices présentés lors des ateliers permettent aux personnes qui apprennent le français de s’émanciper à travers d’autres formes d’expression. " On mélange le français et notre langue. C’est plus simple pour nous exprimer, on est moins frustrées. Et puis, on parle de sujets qui nous concernent. C’est notre moment à nous ", poursuit Anissa.

Pour Valérie Kennis, il y a le théâtre mais aussi ces moments de partage qui rythment leurs entrevues : " On entretient des rapports privilégiés en se voyant toutes les semaines depuis plus d’un an et oui, on parle de théâtre, mais pas seulement. Parfois, c’est davantage dans ces moments informels qu’elles retrouvent plusieurs choses qui leur servent, comme le fait de parler de leurs expériences. Elles osent ensuite les mettre en avant dans des improvisations ou comme ici, sous forme de spectacle théâtral. »

Bien que la langue française ne soit pas encore totalement maîtrisée par les Mashallahs, l’expression des émotions, du corps et l’énergie de ces femmes permettent de suivre l’histoire sans difficulté. Elles font rire, nous émeuvent, nous touchent et nous questionnent sur nos rapports à la famille et à la culture. Elles déconstruisent les clichés autour de la femme soumise à l’homme et donnent à voir une image bien différente et méconnue de ces femmes. Une leçon de vie et un exemple de force qui fait face aux dogmes traditionnels.

Pour en savoir plus ...

La pièce Sharira se joue également au centre culturel d'Herstal le 18 octobre. Plus d'infos : https://ccherstal.be/evenements/sharira/

Engagement mondial pour la 15e édition du FITA

Enrageons-nous collectivement " : le slogan percute l’esprit dans nos sociétés agitées. Cet appel est celui de la 15e édition du Festival international du théâtre-action (FITA) qui se déroulera dans sept lieux culturels à Bruxelles et en Wallonie. Jusqu'au 26 octobre, le public aura l’occasion de découvrir une série de spectacles venant bien sûr de Belgique, mais aussi de cinq pays invités : le Congo, le Québec, l’Italie, la France et le Maroc. Une envie de dénoncer collectivement les crises du monde grâce au théâtre. Un théâtre engagé pour interpeller le public jeune et moins jeune sur des sujets qui nous entourent et qui questionnent de manière approfondie nos sociétés.

La programmation mêle des compagnies professionnelles et des créations collectives en ateliers. "Le théâtre action est un laboratoire d’un théâtre populaire et collectif, ni populiste, ni élitiste. Il met en scène la crise du monde. Il soumet une vision, la partage. Il soulève la poussière des problématiques et mécanismes sociétaux. Il fait découvrir des semeurs de résistance active."

Les thématiques sont aussi diverses que le style des pièces. Mais toutes questionnent la société. Elles abordent, en vrac, l’univers de la psychiatrie, l’alcoolisme, le harcèlement et ses différentes formes, le handicap ou encore, très d’actualité la question de l’environnement.

>> Plus d'infos : www.theatre-action.be