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Ceci n'est pas (seulement) une œuvre touristique

© Ch. Herscovici - Magritte - Golconda © Ch. Herscovici - Magritte - Golconda

L'Atomium et la plage de Knokke-Heist en version "Magritte", des expositions, des parcours "découverte", une bière brassée spécialement pour l'occasion… le 50e anniversaire du décès de René Magritte sera commémoré en grande pompe. Le doute n'est pas permis, l'artiste belge est fédérateur, plait au public national comme international et apparait comme emblématique d'une belgitude qui rend fier. Mais une pipe, une pomme ou un chapeau ne sont-ils pas un arbre qui cache une forêt plus complexe et finalement peu connue ?


 

1962 : Marcel Mariën est l'auteur d'un canular qui a pour victime René Magritte. L'écrivain et le peintre belges évoluent au sein du mouvement surréaliste. Mais, lorsque Magritte expose au casino de Knokke-le-Zoute, Mariën estime que son acolyte fait un pas vers l'institutionnalisation. Pour exprimer cette contradiction, Mariën imprime, en boutade, un billet de 100 francs belges à l'effigie de Magritte. Une manière de tourner en dérision une évolution artistique que certains de ses amis ne considèrent pas comme digne de lui. L'artiste aurait pu le prendre à la rigolade, mais il a été attristé par cette blague et a eu du ressentiment envers Mariën, qui a frappé là où cela faisait mal.

1998 : Magritte et son œuvre se retrouvent dans le portefeuille des Belges, sur un billet de 500 francs. Considérer ce choix comme un hommage, en regard de "l'affaire Mariën", c'est peut-être mal connaître le peintre. Le réduire à une partie de son œuvre, à une image de lui que la Belgique aime véhiculer. En somme, il y a l'artiste lui-même et il y a la construction d'un mythe, que les nombreuses manifestations organisées ces prochains mois ne risquent pas d'égratigner. Est-ce possible de célébrer sans trahir ?

Pour en savoir plus ...

Plus d'infos sur les manifestations organisées à l'occasion de l'année d'hommage à Magritte :

www.atomium.be/magritte • www.fine-arts-museum.bewww.visit.brussels/magritte • www.magritteknokke.be

Entretien avec Joël Roucloux, chargé de cours à l'Université catholique de Louvain, où il enseigne la muséologie, l'histoire de la critique d'art et l'histoire de l'art moderne.

En Marche : De nombreuses activités vont être proposées ces prochains mois autour de l'œuvre de Magritte. Êtes-vous surpris par l'ampleur de la commémoration du 50e anniversaire de son décès ?

Joël Roucloux : la question du tourisme culturel est fondamentale aujourd'hui, et la dimension de célébration ne me semble pas surprenante. René Magritte est un artiste connu du grand public, il retient son attention. Les événements organisés et les expositions proposées me semblent cohérents, attendus et légitimes. Le souci, en tant qu'historien de l'art, c'est quand on présente ces initiatives comme une clé d'accès à la notion de surréalisme en tant  que telle. Le surréalisme,  c'est la volonté de sortir des habitudes, de créer des chocs  visuels. Or, aujourd'hui, le grand public reconnait davantage l'œuvre de Magritte qu'il n'est surpris dans ses habitudes mentales. Mais c'était cela le point de départ du surréalisme : associer des images qui a priori n'ont rien à voir les unes avec les autres, et créer un véritable bouleversement. L'utopie des surréalistes de l'entre- deux guerres consistait à croire qu'en chamboulant les représentations, cela aurait un impact direct sur la société. Il ne s'agissait pas seulement d'un jeu visuel.

EM : Aujourd'hui, ne retient-on pas essentiellement la dimension ludique de l'œuvre ?

JR : Magritte a commencé par faire de la publicité, forcément, il y a une dimension ludique dans son œuvre. Et il y a de l'humour, sans  doute plus que chez le chef de file des surréalistes, André Breton. Mais ce n'est pas parce qu'il a fait de la publicité que son engagement dans le surréalisme était superficiel. Il adhérait vraiment à cette vision révolutionnaire, au sens politique du terme : croire qu'en changeant les représentations des gens, ça allait profondément changer la société. Au fil des années, l'artiste a eu tendance à se répéter, à prendre un peu de distance avec ce qu'il y avait de plus explosif dans le mouvement surréaliste. Ses images tardives sont les plus célèbres, des images qu'on trouve sur les peintures murales, avec des signes qu'on reconnait immédiatement : la pomme, la pipe… des œuvres que l'on affiche en format poster et en capture d'écran. On les associe à une identité belge. Établir un pro- gramme commun autour de Magritte est sympathique, mais ce n'est pas cela qui est important du point de vue du surréalisme.

EM : Qu'est-il alors important de retenir ?

JR : Il faut tenter d'éviter les réductions. Les surréalistes se sont demandés comment ils allaient pouvoir envisager la traduction plastique  de leurs idées poétiques. Et, dès l'entre-deux guerres, Magritte a obtenu la reconnaissance du groupe surréaliste international. André Breton écrit sur son œuvre, il est représenté dans les expositions et sa production connait une légitimité et une notoriété. Mais toutes les personnes qui lui octroient cette reconnaissance faisaient preuve d'une très grande irrévérence à l'égard des institutions en général et étaient totalement allergiques à toute idée de patriotisme. L'univers de Magritte, c'est une certitude, n'a jamais été celui de la bière et du chocolat.

EM : Magritte est pourtant considéré comme une icône belge. Était-il belgicain ?

JR : L'œuvre de Magritte a été fortement influencée par Giorgio De Chirico et Max Ernst… deux artistes qui n'ont rien de belge ! Il ne faut pas non plus oublier que Magritte avait des convictions communistes. Il existe des références montrant que Magritte a dénoncé le manque d'intervention des démocraties pendant la guerre d'Espagne. Magritte n'aimait pas les institutions, et certaines de ses œuvres n'étaient pas dénuées d'éléments pornographiques, par exemple. Cela dérangeait une Belgique  encore teintée de cléricalisme et incarnée par la Royauté. Il est amusant aujourd'hui de voir des  personnalités de pouvoir se passionner pour son œuvre et inaugurer des manifestations la mettant à l'honneur. Et même s'il est devenu plus sage les 20 dernières années de sa vie, il ne s'est jamais renié. Le Magritte de la période pro-révolutionnaire serait peut-être horrifié par ces opérations touristiques, le Magritte ironique prendrait plus de distance par rapport à cela. L'homme est ambivalent, il a une histoire riche avec des périodes relativement distinctes les unes des autres.

EM : Est-ce l'ensemble des opinions émises à propos d'un artiste qui finissent pas changer son image ?

JR : En partie, oui ! Et, si l'on revient sur l'anecdote du billet de banque, on peut se demander comment de nombreux artistes dont l'image et l'œuvre ont été utilisées sur des objets représentant des valeurs monétaires auraient réagi. Avec Magritte, on a la preuve que cela ne lui aurait pas tout-à-fait plu. Qu'en est-il des différentes manifestations organisées dans le cadre du 50e anniversaire de son décès ? Difficile à dire. Mais peut-être Magritte est-il un peu responsable de cela ? Érik Satie disait à ce sujet : "il ne suffit pas de refuser la légion d'honneur, encore faut-il ne pas l'avoir méritée".