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Lalaland : pourquoi tant d’amour ?

L’envie de ressentir une euphorie passagère est intrinsèquement liée à l’histoire des comédies musicales.
© Belga films L’envie de ressentir une euphorie passagère est intrinsèquement liée à l’histoire des comédies musicales.
© Belga films

Un cinéma, situé dans presque n’importe quel coin du monde. Une longue file à l'entrée d'une salle. Des trentenaires, des enfants, des adolescents et leurs grands-parents. Sans prendre de risques, on dira qu’ils s’apprêtent à découvrir Lalaland, le long métrage du jeune réalisateur franco-américain Damien Chazelle. Ce public a lu les excellentes critiques d’une presse presqu’unanime, et chacun connaît quelqu’un qui a adoré le film. Pourquoi un tel d’engouement ?


Los Angeles, aujourd’hui. Mia se verrait bien actrice, Sebastian est passionné de jazz. Elle court les castings et sert des cafés au coffee shop d’un grand studio de cinéma. De son piano à lui sortent les notes de mélodies de Noël qui laissent indifférent le public de restaurants peu chics. Tous deux sont jeunes, beaux. Ils se rencontrent, ils s’aiment, ils chantent, dansent et s’aident à croire en leur rêve…

On serait tenté de dire que le scénario ne casse pas trois pattes à un canard. Et pourtant le succès de Lalaland peut être qualifié de phénoménal. Le film rafle des prix, ravit les professionnels de la Mostra de Venise, enchante les journalistes spécialisés et remplit les salles (déjà 230.000 spectateurs en Belgique). Comment expliquer l’engouement que suscite cette comédie musicale ?

La tendance "rétro"

Sébastien Fevry est professeur en communication à l’UCL et spécialisé en cinéma. Selon lui, Lalaland s’inscrit parfaitement dans la tendance rétro vintage qui sévit pour l’instant. "Cette tendance se manifeste dans différents domaines du champ culturel : le retour du vinyle, les vêtements, l’alimentation… Cette dynamique vintage trouve un écho très fort dans le film. Le réalisateur Damien Chazelle ne s’en cache pas. Il reprend les codes de la comédie musicale classique. On assiste ici à un beau spectacle, agrémenté de chansons et visuellement très soigné".

Peu importe finalement si l’histoire manque d’originalité puisqu’ici, ce qui intéresse, c’est la reprise de codes connus de tous. Mais Lalaland n’est pas qu’un "copier-coller" des œuvres de Jacques Demy (Les parapluies de Cherbourg, Les demoiselles de Rochefort…) ou des prouesses de Gene Kelly (par exemple dans Chantons sous la pluie). Sébastien Fevry appelle cela le néo-rétro : "Les codes sont réactivés ; cela séduit un large public mais le film est également très contemporain. Il reflète la difficulté de trouver sa voie, sa place. Il interroge la façon de concilier la vie amoureuse et l’ambition professionnelle".

Une expérience… ensemble

"Lalaland popularise le jazz. Cela peut faire penser à Blackstar, le dernier album de David Bowie qui, lui aussi, s’inspirait du genre musical. C’est une réflexion sur des formes mineures en voie de disparition et qui sont réactivées, explique le professeur de l'UCL. On pense encore au plaisir de retrouver la magie du grand écran, des couleurs qui éclatent, du son parfait et des chansons qu’on fredonne en sortant de la salle. Lalaland est fédérateur. Il invite à partager une expérience collective."

Être heureux, ensemble, devant un grand écran. Voilà une autre hypothèse pour expliquer le succès de Lalaland. L’envie de ressentir une euphorie passagère est intrinsèquement liée à l’histoire des comédies musicales, comme le rappelle Sébastien Fevry : "Ces films joyeux et bondissants ont fait leur apparition sur les grands écrans américains dans les années 30, lors de la grande dépression économique. C’est l’effet des vases communicants : la société morose trouve un exutoire dans les films musicaux. On peut penser que cette forme cinématographique ancienne résonne particulièrement aujourd’hui."

Un ovni cinématographique

Peu importe, finalement, si les comédiens ne chantent pas toujours juste, ne sont pas des danseurs hors-pair ou offrent un jeu qui manque de finesse. "Si c’est trop parfait, ça ne fonctionne pas, analyse Sébastien Fevry. La volonté de laisser des grumeaux est assumée. Cela permet au public de s’identifier facilement. Les personnages ont un pied dans le réel et un autre dans la comédie musicale. Cela les rend terriblement attachants. Et puis, Lalaland est un ovni dans un paysage cinématographique américain qui mise sur les films de super-héros ou des sagas comme Star Wars. Il est rafraîchissant mais offre aussi le courant d’air chaud de Los Angeles". Et une impression de bien-être qui raccourcit un peu l’hiver.