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L'éducation au crime

Enlevé lorsqu'il était adolescent par les rebelles de la LRA, Geofrey tente aujourd'hui de se reconstruire.
© Wrong elements Enlevé lorsqu'il était adolescent par les rebelles de la LRA, Geofrey tente aujourd'hui de se reconstruire.
© Wrong elements

Wrong elements nous emmène en Ouganda. Le documentaire s'intéresse aux enfants soldats qui ont servi l'armée de résistance du Seigneur (LRA). Ils ont grandi dans un environnement sauvage et ont appris la terreur, le crime, la soumission. Ils ont été victimes et bourreaux. Une fois démobilisés, peuvent-ils se reconstruire ?


Geofrey, Mike et Nighty n'ont pas 30 ans. Ils sont amis. Ils vivent en Ouganda. Lorsqu'ils avaient 12 ou 13 ans, ils ont été enlevés par la LRA. Avec les rebelles de la LRA, il fallait "obéir aux ordres". Geofrey et Mike ont appris à piller et à tuer. Nighty a été donnée au leader de l'armée, Joseph Kony, avec qui elle a eu un enfant. Aujourd'hui, les trois jeunes gens vivent à nouveau dans leurs villages natals. Ils sont libres. Les autorités ougandaises ayant estimé qu'ils n'avaient pas choisi leur destin. Pas loin de là, Lapisa a subi le même sort. Comme une piqure d'insecte sur la peau, les souvenirs se réveillent et la démangent, sans crier gare. Lapisa est isolée et prisonnière de démons qu'une guérisseuse tente de faire sortir. Voici les protagonistes de Wrong elements, le documentaire de Jonathan Littell.

Jouer pour exorciser

L'écrivain, journaliste et réalisateur – célèbre pour son livre "Les bienveillantes" – observe ici comment ces jeunes gens tentent de se reconstruire. Il les filme dans l'ancien bush, redevenu savane, là où ils sont devenus criminels et ont connu la terreur. Sur place, ils se souviennent, rejouent des scènes vécues, évoquent avec énormément de pudeur les souffrances physiques, les abus, les premières personnes à qui ils ont été contraints d'ôter la vie. Ils racontent. Ils rient aussi, se lancent des vannes, comme si c'était le seul moyen de formuler le pire. Ils évoquent le retour à la vie normale, ces voisins dont ils ont été les bourreaux, et le pardon, salvateur, de certains d'entre eux.

Un parcours complexe et douloureux, qui mérite une sacrée dose de nuance. Comment raconter un parcours de vie si complexe sans tomber dans l'extrême simplification ? Jonathan Littell filme avec rigueur mais sans froideur. Il accompagne le déroulé de ces vies avec de courts textes de remise en contexte et des images d'archives.

C'est cela aussi qui est intéressant dans Wrong elements : quand devient-on responsable des actes que l'on a commis ?

La question de la responsabilité

Dans la seconde partie du film, le réalisateur s'intéresse à Dominic Ongwen. Lui aussi a été arraché à sa famille lorsqu'il était enfant, mais il est devenu l'adjoint de Joseph Kony et a commis au nom de la LRA des massacres de civils qui le font comparaître devant la Cour pénale internationale. Ongwen s'était rendu aux autorités ougandaises, pensant également être amnistié. Il semble abasourdi par le sort que la justice lui réserve… C'est cela aussi qui est intéressant dans Wrong elements : quand devient-on responsable des actes que l'on a commis ? Qu'est-ce qu'une victime et qu'est-ce qu'un bourreau, lorsqu'on a dû se construire dans un tel système de références ?

Au-delà de l'indéniable intérêt informatif de ce documentaire, Littell n'a pas oublié qu'il livrait ici un objet cinématographique. L'esthétique est soignée, la beauté surgit d'un paysage au crépuscule, elle est dans un geste, un visage, un regard qui se fige, une posture qui impressionne. Dans le dossier de présentation du film, le réalisateur exprime son désir de raconter une histoire qui dépasse le problème africain : "la question est la même pour les enfants élevés par Daesh. C'était déjà la même pour ceux qui ont grandi dans le régime nazi, stalinien, maoïste ou khmer."

Pour en savoir plus ...

>> Wrong elements de Jonathan Littell • France, Allemagne, Belgique • 2016 • 133 minutes • actuellement dans les salles.

Mysticisme, terreur et enfants soldats

L'armée de résistance du Seigneur (LRA) est un mouvement de rébellion ougandais né à la fin des années 80 et organisé contre le gouvernement de Yoweri Musevini. Son chef est Joseph Koni. L'homme se dit possédé par des esprits qui lui ont donné pour mission de combattre le pouvoir en place. Koni, qui n'est pas suivi par la population, adopte une stratégie radicale : terroriser et massacrer ceux qui lui résistent.

Ses forces armées sont constituées d'adolescents enlevés à leur famille. De très jeunes filles subissent le même sort, elles doivent servir d'épouses aux combattants. Ce sont des dizaines de milliers de jeunes gens qui ont ainsi été déracinés et qui ont grandi dans les camps de la LRA, d'abord en Ouganda, ensuite au Soudan, en République démocratique du Congo et en Centrafrique.

Aujourd'hui, le mouvement s'est très largement affaibli, mais Joseph Koni court toujours. Depuis 2005, il est sous le coup d'une inculpation par la Cour pénale internationale (CPI) pour crime contre l'humanité. Le procès de son adjoint, Dominic Ongwen, a débuté à La Haye en 2016 et est toujours en cours.

La difficile réintégration

Marianna Garofalo est spécialiste de la protection de l'enfance pour l'Unicef. Elle revient sur les principales difficultés auxquelles font face aujourd'hui les personnes rescapées dans leur processus de réintégration.

La marginalisation

"Les femmes et les enfants sont considérés comme des rebelles eux-mêmes en raison de leur association passée avec les rebelles de la LRA et, par conséquent, ils sont souvent marginalisés. Ils sont considérés comme une mauvaise présence dans la communauté. Les enfants sont souvent rejetés parce que leur paternité est incertaine et ils n'ont pas d'identité légale car la plupart n'ont pas de certificat de naissance. Pourtant, ils ont besoin du soutien de la communauté pour surmonter le traumatisme qu'ils ont subi en captivité."

Les normes culturelles

"Les femmes qui reviennent de la captivité éprouvent des pressions pour se marier, et cela pour gagner le respect et être acceptées par la communauté. Très souvent, cependant, cela les rend plus vulnérables et exposées à la violence. En raison de la persistance des normes culturelles dans le nord de l'Ouganda, les filles et les femmes qui reviennent de la captivité ne sont pas autorisées à revendiquer leurs terres ancestrales au cas où les parents seraient morts. Elles n'ont alors plus aucune source de subsistance."

Les soins de santé

"Et puis, il y a également les obstacles liés à l'accès aux services médicaux. La plupart des enfants ayant un syndrome de nodding (1) dans le nord de l'Ouganda sont nés en captivité. Cela exige également des soins intensifs et des traitements que les mères ne peuvent pas se permettre. Autre difficulté : certains des rapatriés souffrent de traumatismes post-conflit, ce qui les rend très agressifs envers leurs propres familles et communautés."