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"Suis-je un bon parent ?"

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Rares sont les pères et les mères qui ne se sont jamais posé cette question. Celle-ci n’a pourtant pas toujours existé. Elle est le fruit de notre époque chahutée qui, parfois, confond de simples recommandations éducatives avec de véritables injonctions. À terme, cette confusion peut être source de souffrances dans les familles.


Avec sa collègue et coauteure Moïra Mikolajczak, Isabelle Roskam, psychologue à l’UCL, a dédié son récent ouvrage “Le burnout parental : le comprendre, l’éviter et s’en sortir(1) à "toutes les mères et tous les pères extraordinaires qui, un jour, s’effondrent"… En guise d’introduction à une série de conférences grand public qu’elles donneront dans les semaines qui viennent aux quatre coins de la Fédération Wallonie-Bruxelles (lire ci-dessous), En Marche a longuement rencontré Isabelle Roskam afin qu’elle trace les contours de l’exercice de la parentalité d’aujourd’hui.

En Marche : Être parent, aujourd’hui, est souvent vu comme être un bon parent, voire un parent irréprochable. Cette injonction sociale, quelque peu tyrannique, a-t-elle toujours existé ?

Isabelle Roskam : Certainement pas. L’entrée dans le XXe siècle, en érigeant la notion d’"enfant fragile", a constitué un virage à 180 degrés. Avant cela, l’enfant était une sorte d’adulte en miniature. Au Moyen-âge, il était même considéré comme l’incarnation du Diable. L’enfant n’est vraiment devenu un être de droit qu’avec la naissance de la psychologie et, dans la foulée, avec la création de l’Unicef juste après la Seconde guerre mondiale puis, finalement, avec la Convention internationale des droits de l’enfant en 1989. Les deux conflits mondiaux, avec leurs cohortes d’orphelins, ont aidé à faire comprendre qu’un enfant éduqué n’était pas seulement un enfant bien nourri. Privé d’attachement affectif, il peut être sujet à de grands désordres dans la construction de sa personnalité.

EM : À quel moment ce concept de "bon parent" s’est-il forgé ?

IR : Au début des années nonante, on a vu apparaître la notion de "parentalité positive". Elle signifie que les parents sont les premiers responsables du respect des droits de l’enfant. Dès ce moment, éduquer les enfants avec bon sens ne suffit plus. Il faut faire appel à l’expert. Soit le psychologue. Celui-ci donne des conseils, énumère plus ou moins explicitement une série de comportements éducatifs censés mener au développement positif de l’enfant. Tout le monde s’est engouffré dans cette évolution : les psys, mais aussi les médias, les acteurs éducatifs, les ouvrages de vulgarisation, et même la recherche scientifique. C’est l’époque, par exemple, où l’on a vu fleurir de puissantes injonctions à l’allaitement dans les hôpitaux et les appels insistants à inscrire ses enfants dans une série d’activités ludiques, créatives, épanouissantes, etc. C’est l’époque, aussi, du renforcement des missions des centres PMS et de la multiplication des équipes de type SOS Enfants.

EM : Injustifié, tout cela ?

IR : En soi, pas du tout ! Mais on a peut-être oublié qu’on mettait ainsi un poids considérable sur les épaules des parents. Promouvoir les stages créatifs, favoriser la lecture de livres, bannir les écrans de l’univers d’un jeune enfant… tout cela est positif. Mais comment y parvenir dans une société où chacun a son smartphone en poche et où l’enfant, comme l’adulte, est fasciné par l’image? Surtout, on a distillé l’idée que ces comportements éducatifs sont une norme à laquelle il faut coller dans tous les registres de la vie et vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Bref, la parentalité positive est devenue une injonction. Or, celle-ci est quasiment impossible à respecter.

"Au lieu d'être une boussole, la "parentalité positive" est devenue une injonction, quasiment impossible à supporter."

EM : N’est-ce pas d’autant plus difficile dans une société qui valorise l’individu ?

IR : Absolument. Le discours dominant valorise la recherche d’autonomie de l’individu, la quête de son autoréalisation, la satisfaction à tout prix des désirs individuels. Dans un tel contexte, l’exercice de la parentalité engendre nécessairement des frustrations importantes. Les parents vivent en effet sous une contrainte paradoxale permanente. On leur dit : "Pensez aussi à vous" ; "prenez soin de votre personne" ; "ménagez-vous", etc.

Le "développement personnel" participe à cela. Mais tout parent sait très bien que la poursuite de tels objectifs, dans la vie quotidienne, est un combat de tous les instants. Si bien que s’autoriser à prendre du temps pour soi risque d’être vécu comme une violence infligée à ses enfants.

EM : Et c’est alors la porte ouverte à l’épuisement (ou burn-out) parental…

IR : Exactement. Le burn-out parental, maladie du siècle dans nos sociétés occidentales, est le résultat d’une double évolution très rapide à l’échelle de l’histoire : l’individualisme ambiant et la consécration des droits de l’enfant. Mais le burn-out ne doit pas être confondu avec la simple sensation passagère d’épuisement. Se sentir parfois fatigué(e), irrité(e) ou impatient(e) dans la réalisation des tâches parentales est normal, pour autant que cette impression soit de courte durée.

Le véritable burn-out, c’est l’accumulation et la persistance de différents stress. Ceux-ci deviennent tellement chroniques qu’il n’est plus possible de mobiliser ses ressources propres ou celles de ses proches. Le simple fait d’accorder de l’attention à ses enfants au retour de l’école, par exemple, semble insurmontable.

La personne qui en est victime vit aussi une certaine distanciation émotionnelle : elle n’est plus touchée par le fait que les tâches parentales ne sont plus assumées. Elle se contente d’une sorte de "minimum légal", d’"advienne que pourra". Et, généralement, elle s’en sent très coupable. Ce sentiment peut aller jusqu’au regret d’avoir fait des enfants.

J’ajoute, enfin, que la notion de burn-out est parfois invoquée, à tort, pour masquer un surinvestissement dans le travail ou une réticence à s’impliquer dans l’éducation des enfants.


Être parent : huit conférences pour y voir clair

Organisées par Infor Santé, le service de promotion de la santé de la MC, des conférences intitulées "Être parent : une aventure de chaque jour. Des pistes pour trouver son équilibre" seront bientôt données par Isabelle Roskam et Moïra Mikolajzak, psychologues à l'UCL.

  • mercredi 29 mars à 19h, à la ferme du Biéreau, avenue du Jardin Botanique, Louvain-la-Neuve
  • vendredi 21 avril à 19h30, bâtiments de la CSC, avenue des Etats-Unis 10, Tournai
  • mercredi 26 avril à 19h30, bâtiments de la Mutualité chrétienne, rue du douaire 40, Anderlues
  • jeudi 27 avril à 20h, Grand Auditorium de la Haute Ecole Robert Schuman, rue de la cité 64, Libramont
  • mercredi 3 mai à 19h30, Mutualité chrétienne, 55 rue des Tanneries, Namur
  • mercredi 10 mai à 20h, Salle le Tremplin, rue du moulin 30A, Dison
  • mercredi 24 mai à 20h, Campus de l’Ourthe (Gramme), quai du Condroz 28, Angleur
  • jeudi 1er juin à 20h, Atelier 210 Chaussée Saint-Pierre 210, Etterbeek

"Accepter les miettes sur la table"

En Marche : Y-a-t-il des profils à risque pour le burn-out ?

Isabelle Roskam : Oui, et ils sont multiples. Les gens perfectionnistes sont plus exposés. C’est d’ailleurs un constat qui vaut pour tous les types de burn-out, parentaux comme professionnels. Il y a chez eux une forme de contraste : ils investissent beaucoup dans la parentalité (ou le travail), ils s’y sentent épanouis puis, soudain, en arrivent par épuisement à ne plus faire que le strict minimum. Un autre profil à risque est celui d’adultes qui ont eu eux-mêmes des parents très investis dans leur rôle éducatif : il devient intolérable à leurs yeux de faire moins qu’eux. On trouve aussi, à l’inverse, des adultes dont les parents ont été défaillants. Se promettant de ne jamais reproduire cette attitude, ils tentent à tout prix de se faire reconnaître comme meilleurs que leurs ascendants. Ce qui est très énergivore et souffrant. Il y aussi les familles homoparentales : on y vit sous la menace permanente d’une critique, celle d’avoir fait un choix égoïste. Donc, on peut être tenté, là-aussi, de surinvestir la mission parentale.

EM : Comment anticiper dès lors les risques de burn-out ?

IR : ll faut tenter de comprendre les mécanismes dont on est le récipiendaire. Bien sûr, comme individu, on ne peut pas faire grand-chose pour infléchir les pressions sociétales à être un parent parfait. Mais prendre conscience de leur existence permet de relativiser, d’accueillir certains messages – par exemple ceux de la publicité ou des magazines – avec le sourire et le recul. Évidemment, ces messages de marketing sont parfois distillés d’une façon pernicieuse, ce qui les rend difficiles à décrypter… Il faut aussi mobiliser les ressources disponibles à tous les étages, les siennes propres mais aussi celles des autres. Pour cela, il faut préalablement avoir accepté l’idée qu’on est épuisé et l’avoir dit clairement à son entourage. Ce n’est pas simple, car admettre qu’on est dépassé par ses enfants ou ses adolescents entraîne souvent une blessure narcissique ("je n’y arrive pas"), teintée d’une angoisse pour leur avenir ("que vont-ils devenir ?").

EM : Que faire alors ?

IR : Dans nos consultations, nous aidons les personnes en burn-out à énoncer clairement où et quand elles ont besoin d’aide : pour quelles tâches exactement, à quel moment de la journée ? Etc. C’est alors que l’entourage se mobilise au mieux, à commencer par l’éventuel conjoint. Enfin, la résolution d’un burn-out passe souvent par une nouvelle hiérarchisation des valeurs de la famille, ce qui revient à nuancer et s’approprier les injonctions sociétales. On en arrive alors, par exemple, à mieux écouter les besoins de ses enfants, à valoriser davantage ce qui va bien chez eux, à accepter momentanément que l’école n’est pas au centre de leurs préoccupations, etc. En somme, accepter l’idée qu’on ne peut pas, comme parent, être présent sur tous les fronts en même temps. Pour prendre une image : accepter de laisser des miettes sur la table…